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Mohamed Saleh : Le confinement nous oblige à faire de la musique autrement

May Sélim, Lundi, 13 avril 2020

Mohamed Saleh, pianiste égyptien résidant à Moscou et ancien membre de l’Orchestre symphonique du Caire, a collaboré avec le violoniste russe Robert Brem dans un projet de musique à distance pendant le confinement. Une expérience réalisée pour l’émission L’Art de vivre de la chaîne Russia Today en arabe (RT). Entretien.

Mohamed Saleh

Al-Ahram Hebdo : Comment est né le pro­jet de jouer de la musique à distance avec le violoniste russe Robert Brem ?

Mohamed Saleh: Cette expé­rience est le fruit d’un pur hasard. Elena Gimon, productrice de l’émission L’Art de vivre de la chaîne télévisée Russia Today en arabe, m’a proposé de jouer à dis­tance avec des musiciens russes. Et ce, après avoir vu une petite vidéo personnelle que j’ai réalisée et pos­tée sur ma page Facebook via YouTube. Pendant le confinement, l’Américain d’origine chinoise et grand virtuose du violoncelle Yo Yo Ma a mis sur Internet son inter­prétation solo du Chant du cygne de Saint-Saëns. J’ai aimé la vidéo et tenté de jouer simultanément au piano en la regardant sur mon ordi­nateur. Ensuite, j’ai enregistré le son sur mon portable. C’était comme si j’accompagnais Yo Yo Ma au piano. Puis j’ai téléchargé la vidéo de Ma et j’ai fait une vidéo aussi pour mon interprétation. A l’aide d’un petit montage, la vidéo finale a été réalisée. C’était comme si nous les deux jouions ensemble à distance. Et la pro­ductrice de L’Art de vivre a également proposé l’idée de jouer à distance au violoniste Robert Brem, membre de l’or­chestre russe MusicAeterna.

— Comment avez-vous travaillé avec Robert Brem ?

— D’abord, Brem et moi nous nous sommes mis d’ac­cord sur le morceau qu’on allait jouer: la Sonate pour violon et piano n°3 de Johannes Brahms. Au départ, Brem m’a envoyé un enregis­trement audio de son interpré­tation et j’ai commencé à tra­vailler sur cet enregistrement. L’oeuvre de Brahms est plus difficile que celle de Saint-Saëns. Cette sonate fait partie de la musique de chambre, où tout instrument joue un rôle essentiel dans l’orchestralisa­tion. Je me suis enregistré en jouant, puis nous en avons discuté. Brem a ensuite fait un deuxième enregistrement de lui au violon et moi au piano. Puis j’ai groupé les bandes sonores de nos interpréta­tions et les vidéos et je les ai envoyées au monteur et à l’ingé­nieur du son de l’émission L’Art de vivre. Retravaillée grâce à des logi­ciels professionnels, c’est devenu une vidéo de très bonne qualité.

— Quelles difficultés avez-vous rencontrées en faisant de la musique avec quelqu’un d’autre à distance ?

— Jouer simultanément en ligne n’est pas vraiment possible, car il y a un certain temps de latence dû à la vitesse de la connexion Internet. Nous avons travaillé ce morceau de Brahms pendant deux jours. Dans des circonstances normales, ce genre de travail peut se faire lors d’un concert en 30 minutes. On peut bien communiquer sur scène. Mais le confinement nous oblige à jouer de la musique autre­ment. Le problème est que chaque musicien doit aussi faire le travail de l’ingénieur du son pour son interprétation. Cela exige une bonne connaissance des logiciels d’enregistrement et audio et ce n’est pas vraiment la spécialité de tout musicien. Mais avec le temps, on s’habitue et on apprend en essayant.

— Comment a été la réaction du public ?

— La musique classique n’est pas très populaire. Notre public est donc limité. C’est une musique sophistiquée. Notre vidéo a été vue par 8000 internautes seulement. Nous les musiciens, nous avons un besoin constant de jouer de la musique. Et puisque nous sommes dans un état de confinement, nous continuons de travailler afin de faire quelque chose. Ces vidéos m’ont permis de revenir à la musique plus intensément après avoir quitté l’Orchestre sympho­nique du Caire. Depuis deux ans et demi, je suis installé à Moscou comme journaliste. Je remercie le coronavirus parce que j’ai eu le temps de rester chez moi, de faire de la musique et de jouer au piano. De plus, par pur hasard, j’ai eu la chance de jouer avec un musicien professionnel russe.

— Faire de la musique de chambre à distance est-il donc possible ?

— La musique classique est une musique écrite. Les musiciens ont la possibilité de communiquer ensemble grâce aux notes. Nous discutons les mesures, les silences, etc. Nous avons un plan de travail clair. Avant l’enregistrement, nous nous mettons d’accord sur tous les détails. Et ce, par exemple au contraire du jazz, où les musiciens doivent se retrouver ensemble pour une session. Je pense donc que oui, il est possible de jouer de la musique classique à distance. Mais jusqu’à présent, je n’ai expérimen­té que le duo. Brem et moi avons discuté de la possibilité de jouer avec un troisième musicien. L’idée de trio m’in­téresse, mais ce sera plus diffi­cile. Je pense qu’un quatuor ou même un quintette de chambre peut se faire à dis­tance, avec des compositions particulières.

— Après le travail avec Robert Brem, quelle sera votre prochaine collabora­tion ?

— Je suis en train de tra­vailler sur une nouvelle colla­boration à distance avec le joueur de violoncelle égyptien Chadi Hanna. Nous allons jouer L’Elégie pour violon­celle et piano du compositeur français Gabriel Fauré, un morceau que nous avons déjà interprété il y a six ans en concert à Addis-Abeba .

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