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Une vie cadencée par les images

Ramy Abdel-Razeq, Mardi, 21 janvier 2020

La Plateforme des films de Sharjah, organisée par la Fondation des arts de Sharjah, a récemment tenu un master class avec le réalisateur Mohamad Malas, un maître incontesté du cinéma syrien. Compte rendu.

Une vie cadencée par les images
Malas durant le master class organisé par la Fondation des arts de Sharjah.

« Regarder un film, ces temps-ci, est devenu un espoir et non une nécessité ». Le réalisateur syrien Mohamad Malas a commencé ainsi le master class qu’il a tenu le mois dernier à l’occasion de la Plateforme des films de Sharjah, un événement annuel organisé par la Fondation des arts de Sharjah, aux Emirats arabes unis. La rencontre-débat a été animée par Nezar Andary, réalisateur syrien et professeur associé de cinéma à l’Université Zayed, qui a signé un livre et un documentaire sur l’oeuvre de Malas. Ce dernier avait d’ailleurs été projeté lors de la dernière édition du Festival international du film du Caire.

Andary a pigmenté la rencontre d’images d’archives exclusives, qu’il avait collectées durant ses années de travail. Il s’en est servi pour rythmer le débat au lieu de se contenter de la formule traditionnelle du questions-réponses. Les images projetées ont ainsi évoqué des souvenirs chez Malas, résumant ses 40 ans de carrière. « Nous avons voulu créer un cinéma syrien loin des diktats des sociétés de production et de distribution. Un coup d’oeil sur les budgets des films syriens réalisés jusqu’en 2010 ne fait que susciter l’étonnement des uns et des autres. Car on faisait des films à partir de rien. Le secteur privé était quasiment absent », a indiqué Malas, expliquant que seule l’institution de l’Etat versait de l’argent pour les films, allant de pair avec ses directives.

Le grand réalisateur syrien refuse catégoriquement la distinction entre les réalisateurs vivant à l’intérieur de la Syrie et ceux vivant à l’extérieur, jugeant que cela ne fait que partager les rangs des cinéastes, sans raison. Car durant les dix dernières années, il y a eu beaucoup de films, mais très peu sont dotés de langage cinématographique. D’après lui, cet état de fait ne s’applique pas uniquement au domaine cinématographique, mais peut être généralisé pour décrire la production des divers champs culturels. « Les cinéastes syriens sont toujours à la recherche de moyens pour tourner, mais ils s’attardent très peu sur le contenu de leurs oeuvres », souligne-t-il. Et de remarquer : « Nous ne pouvons plus compter sur le financement arabe ou étranger pour faire des films en ce moment. Car tout le monde est intéressé de savoir qui est pour ou contre tel ou tel événement politique, sans se soucier réellement du cinéma ».

Lorsque Nezar Andary montre une image qui remonte à la jeunesse du maître du cinéma syrien, ce dernier ne manque pas de la commenter, en disant : « J’ai filmé dans une prison en 1974. C’était l’endroit principal où se déroulait mon projet de fin d’études, que j’ai intitulé Chacun sa place, tout va bien mon commandant. A l’époque, les titres très longs étaient à la mode, sous l’influence des films politiques italiens. On essayait de les imiter ». Et de poursuivre : « J’ai réalisé ce film sur les prisonniers en Egypte, entre les guerres de 1967 et de 1973. Et ce, pour dire que les guerres ont une autre facette ; elles ne sont pas simplement contre un ennemi extérieur, mais impliquent plein d’autres choses à l’intérieur d’une société donnée ».

Des films sur les villes

Une autre image projetée fait référence à ses années de formation, passées à Moscou. Une époque très différente de celle actuelle. « Le contexte était nettement meilleur dans les années 1970. Après ma première oeuvre de fiction, j’ai eu droit à un appui matériel pour m’aider à améliorer le niveau technique de mes films. Mais malheureusement, l’Etat a voulu tirer profit du soutien technique qu’il nous accordait pour réaliser ses propres fins. A Moscou, c’était quand même différent. C’était une belle expérience de vie, qui n’a pas été sans répercussion sur mes oeuvres ».

Si le réalisateur syrien a fait oeuvres de qualité, sa filmographie est peu abondante, comptant 18 films en tout et pour tout. « Mon premier film, Le Rêve d’une petite ville, était une sorte de répétition, préparant Les Rêves d’une ville. Puis, j’ai tourné un troisième film sur ma ville natale de Quoneïtra, lorsque j’ai senti que sa destruction faisait partie d’un plan visant l’effacement de la mémoire. Après, c’était Le Septième jour, c’est-à-dire le jour qui a suivi la guerre des Six jours, en 1973, contre l’Etat hébreu ». Cela fait beaucoup de films sur les villes, ceux qui y vivent et ceux qui y ont vécu. Malas tourne dans ces villes, non pas par nostalgie, mais par besoin de comprendre ce qui s’y est passé. Pourquoi tel endroit a-t-il été détruit ? Quel était l’impact sur les habitants, sur la diversité ethnique et religieuse ?

En regardant une image issue de son film l’Euphrate, le réalisateur hoche la tête avec amertume, se rappelant les conditions du tournage de ce film sur le chant populaire dans le bassin de l’Euphrate. Il dit aussi : « Je rejette la classification des films en documentaires et fictions ; ce que je fais relève plutôt du cinéma d’auteur, soi-disant une documentation d’auteur ». Et d’ajouter, commentant une image de son film La nuit : « Un film est conçu pour être regardé et non pas pour en parler. Mais ce que je peux affirmer, c’est que d’un film à l’autre, j’ai cherché un langage visuel différent. C’est dur, mais entre un tournage et l’autre, il y a un intervalle d’environ quatre ans pour réfléchir la prochaine étape ».

La Nuit est également un film qui se déroule à la ville syrienne de Quoneïtra, située sur le chemin de la Palestine. Le pays est alors sous protectorat français, les Arabes grondent et songent à obtenir l’indépendance, un homme incarne ce combat lyrique. Encore un film sur la mémoire recomposée, à la manière stylée de Mohamad Malas.

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