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L’urbanisme en spectacles

May Sélim, Dimanche, 15 décembre 2019

La plateforme Haraka, avec l’Institut français d’Egypte, donne à la troisième édition de l’événement La Fabrique de la ville durable un caractère plus artistique. Ce projet pluridisciplinaire, intitulé In 50 Years & So, aborde de nombreuses questions sur l’héritage urbain de l’Egypte et des villes du Canal de Suez.

L’urbanisme en spectacles

Pourquoi ne chantons-nous plus à l’occasion de la récolte du coton? Où sont passées les chansons des pêcheurs d’autrefois ? Que chantaient les ouvriers du Canal de Suez, pendant le creuse­ment? Qu’est-il advenu de notre folklore égyptien? La disparition de certaines formes artistiques authentiques remonte-t-elle à l’époque colonialiste? Ces ques­tions et bien d’autres ont incité le choré­graphe, danseur et metteur en scène Adham Hafez, également fondateur de la plateforme culturelle Haraka, à lancer un projet pluridisciplinaire, In 50 Years & So (dans 50 ans à peu près), interrogeant l’identité culturelle de l’Egypte.

La plateforme Haraka oeuvre dans le domaine de la recherche et de la docu­mentation des arts de la performance en Egypte, selon une optique écologique. Son équipe tente de faire le lien entre les conditions du climat et les pratiques artis­tiques des Egyptiens, à travers une série d’activités organisées à l’occasion du 150e anniversaire du Canal.

« Le projet In 50 Years & So a été com­mandé par la triennale d’architecture de Sharjah, qui s’est tenue en novembre dernier. Le commissaire de la triennale, Adrian Lahoud, m’a rencontré en Egypte. J’étais encore en phase de recherche. Il était intéressé par le projet et a voulu le soutenir », explique Adham Hafez.

Le spectacle, créé en partenariat avec les autorités de la gestion des déchets des Emirats arabes unis, l’Université améri­caine de Sharjah, Sharjah Art Foundation et Royal College of Art de Londres, aborde le folklore, l’architecture et la culture égyptiens, remettant tout en ques­tion. « Après le succès remporté à Sharjah, l’Institut français d’Egypte a choisi de collaborer avec la plateforme Haraka et la plateforme urbaine Kuchar & Co, afin d’organiser la 3e édition de La Fabrique de la ville durable, consacrée aux problématiques urbaines », précise Hafez.

Dans cette édition intitulée Terranova, du 15 au 19 décembre, la conférence oriente la réflexion vers les mutations des villes et de l’habitat, en lien avec les changements écologiques et climatiques.

Terranova souligne que la création des villes n’est pas seulement régie par les pratiques de l’architecture et de l’urba­nisme. La recherche, la littérature, la chorégraphie, la performance, le cinéma permettent aussi de penser une ville diffé­remment. Comment les planches peu­vent-elles se transformer en un espace libre pour penser la ville et ses habitants ? Que deviennent les discours académiques une fois transposés sur scène? En quoi un théâtre des idées peut-il nous permettre de réfléchir à la ville, dans une perspec­tive large et planétaire? Ces questions seront débattues en long et en large durant la conférence sur les villes durables.

Revisiter l’histoire du canal

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Un spectacle de fantaisie, usant de différents moyens artistiques.

Fêter le 150e anniversaire du Canal de Suez était donc le point de départ. Adham Hafez et son équipe (Mona Gamil, Lamia Gouda et Sara Soumaya Abed) ont étudié les circonstances du creusement du canal, les chansons des ouvriers, la célébration de son ouverture, les migrations des poissons et autres créatures maritimes après l’inauguration du canal, etc.

L’équipe s’est lancée dans une recherche approfondie. De quoi expliquer la richesse et la variété des activités, prévues dans le cadre de ce projet pluridisciplinaire. « Tout le travail de la plateforme Haraka est basé sur la recherche détaillée. Cela est presque devenu une obses­sion. On revoit les contextes historiques, on découvre des secrets, on aborde les sujets de manière différente », explique Lamia Gouda, de l’équipe de Haraka.

Hafez révèle quelques faits historiques: Luigi Negrelli a conçu les premiers prototypes du Canal de Suez, en 1836, 36 ans avant l’inaugu­ration effective du canal. Verdi a reçu une com­mande pour composer un opéra à la hauteur de la cérémonie de l’inauguration, le khédive Ismaïl a cherché refuge à Naples, pendant la planification et le creusement du Canal de Suez. « Nous avons découvert par exemple que le navire Eugénie n’était pas le premier à traver­ser le canal, que les villes de Port-Saïd et de Port-Fouad avaient été construites suivant le modèle de villes européennes. Le khédive vou­lait transformer Le Caire, l’européaniser, donc les arts qui lui étaient propres ont progres­sivement disparu en faveur d’autres plus occidentaux, comme le ballet, la musique classique, etc. Aujourd’hui, Le canal nous pousse à nous interroger: l’isthme de Suez a-t-il transcendé les frontières? Ou les a-t-il fortifiées? », souligne Hafez.

Performance et projection

L’urbanisme en spectacles
Une conférence-performance par Adham Hafez.

La première partie du projet In 50 Years & So consiste en un spectacle intitulé Des Bêtes et du plastique. Celui-ci propose au public de partager avec les artistes les informations et les questions qui concer­nent le canal, de manière fantaisiste. Il part de l’histoire d’Alice aux Pays des Merveilles. Les personnages du spectacle s’interrogent sur ce qui se passe et se lan­cent dans une aventure, en direct, devant le public. « Le public d’Al-Sharjah diffère de celui de l’Egypte. La forme du spectacle pour enfants et de l’histoire d’Alice aux Pays des Merveilles nous permet d’attirer davantage de monde », indique Mona Gamil.

Et pour ce faire, le spectacle multiplie les canaux artistiques: récits fictifs, chansons, textes universels, cartes géographiques, installations vidéo, fausses publicités télé­visées sur les nouvelles villes, etc.

Le projet In 50 Years & So se présente en 3 parties, du 16 au 19 décembre, à partir de 19h, au théâtre Al-Falaki, au centre-ville cairote. La première partie du programme comprend des interventions de plusieurs conférenciers, académiciens, chercheurs et artistes (internationaux et locaux) dont, entre autres, Andrew Todd, Catherine Dufour, David Sims, Ismaïl Fayed, Sama Waly, Marie Al Fajr et Duncan Evennou.

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De fausses publicités télévisées.

La deuxième partie du projet, c’est la performance en solo, Répéter le Suez, conçue et interprétée par Adham Hafez. Il s’agit d’une conférence qui prend la forme d’une performance, dans laquelle Hafez revisite les documents, récemment déclas­sifiés, du ministère britannique des Affaires étrangères, des Archives militaires britan­niques et des Archives nationales fran­çaises. Le danseur et chorégraphe tente de reconstituer les parties manquantes de l’histoire du Canal de Suez, à travers une narration touchante. Il parle des ouvriers qui ont perdu la vie en creusant le canal au XIXe siècle, et de ces autres qui ont trouvé la mort pour défendre le canal au cours des guerres du XXe siècle. Dans cette perfor­mance, les frontières entre le personnel et le politique sont tout à fait floues.

Pour la troisième partie du projet, un film chorégraphique expérimental, Nozhet Al-Mochtaq (promenade avec ceux qui nous manquent), sera projeté. Celui-ci traite des différentes chorégraphies et per­formances à visées sociales, associées aux nouveaux développements urbains, aux formes de rupture architecturale et aux migrations des humains et des animaux. Ce sont des vidéos tournées à Berlin, à Suez et au Caire.

Le film aborde aussi l’idée des vacances familiales à travers des vidéos usant du langage publicitaire, imaginant la vie d’une communauté d’immigrés qui ont cherché refuge dans la nouvelle ville Terranova.

Le projet In 50 Years & So nous propose un vrai voyage dans le temps. Les artistes partici­pants opèrent un tour d’horizon dans le passé, le présent et l’avenir de cette région.

Terranova. Du 15 au 19 décembre, à partir de 19h, au théâtre Al-Falaki. Rue Al-Falaki, centre-ville cairote.

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