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Retour aux origines afghanes

Rami Abdel-Razeq, Lundi, 01 avril 2019

L’artiste-peintre Khadim Ali présente actuellement, à la Biennale de Sharjah, son exposition Les Fleurs du mal. Un titre qui prend un sens particulier chez cet artiste australien, puisqu’il fait référence aux déchirements et aux guerres dans son pays d’origine, l’Afghanistan.

Retour aux origines afghanes
Peinture murale à la place des arts.

Je ne suis pas Afghan, je suis originaire d’une région qui s’appelle Bamiyan, et ma famille appartient au peuple des Hazaras, (ndlr: qui parlent perse et vivent principalement dans le centre de l’Afghanistan, au Pakistan, en Iran et au Tadjikistan). Or, le monde entier nous confond avec les Afghans, ne faisant pas la distinction. Quand j’étais enfant, mes grands-parents pratiquaient le chant. Ils faisaient partie de ceux qui chantaient Le Chah-name (le livre des rois), un poème de 60000 vers qui raconte l’histoire du monde à travers celle de l’Iran et des grandes découvertes, évoquant les souverains et les héros d’avant l’islam. C’est un ouvrage du patrimoine très célèbre en Perse, en Afghanistan, en Inde et dans les alentours de l’ancienne Russie. Il remonte à l’époque du sultan Mahmoud Ghaznawi (971-1030) et a été rédigé par le grand poète persan du nom de Firdowsi », raconte l’ar­tiste-peintre de nationalité austra­lienne Khadim Ali. Celui-ci expose, jusqu’au 10 juin prochain dans les locaux de la fondation Sharjah des arts, sous le titre Les Fleurs du mal, dans le cadre de la 14e Biennale de Sharjah, aux Emirats arabes unis. Et de poursuivre: « Enfant, j’ai été très influencé par mes grands-parents sur le plan de l’imagination, et lorsque j’ai grandi, j’ai senti qu’il y a au fond de moi des choses que j’ai envie d’exprimer. Contrairement à eux, le chant ne me convenait pas, alors que je pouvais effectivement chanter, mais j’ai compris très tôt qu’il y avait des choses que je ne pouvais pas exprimer à travers le cercle étroit du chant. Alors, j’ai com­mencé à dessiner et à découvrir que la peinture était le moyen d’expression que je cherchais ».

Né un an avant le déclenchement de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) qui a ravagé le pays pendant dix ans, Khadim Ali tente de mettre en lumière les personnages et les symboles qui ont animé son existence dès l’enfance. Le titre de l’exposition est inspiré du chef-d’oeuvre du célèbre poète fran­çais Baudelaire Les Fleurs du mal, mais le contexte des dessins et des peintures de Ali est très différent. Le titre acquiert dans l’exposition de nouvelles significations, relatives au déchirement d’un pays, aux distinc­tions ethniques, à l’occupation améri­caine et à la culture de l’opium. Des significations propres à l’histoire de l’Afghanistan qui résument la situa­tion difficile dans laquelle le pays se trouve jusqu’à aujourd’hui. « La guerre en Afghanistan et ses séquelles, longues et éprouvantes, sont devenues les éléments de base de mes propres formes et de mon style. Certes, je suis de nationalité australienne, mais l’Afghanistan est le lieu de mes ori­gines. Je suis né sur cette terre, où la guerre fait rage depuis des années », affirme l’artiste, qui vit actuellement à Sydney.

Ainsi, les oeuvres de Khadim Ali sont riches en références histo­riques, sans négliger les éléments artistiques, tantôt orientaux, tantôt contemporains. Nous y trouvons, à titre d’exemple, Rostam, l’un des héros légendaires les plus forts de la mythologie iranienne et de la Chah-name, qui observe les soldats améri­cains cachés derrière les longues herbes d’opium, à l’affût d’un convoi de femmes et d’enfants. On y aperçoit également les talibans, les scrutant tous sarcastiquement, pour voir ce qui va se passer. « Quand j’avais grandi, j’ai décou­vert que le Chah-name n’était qu’une tentative parmi tant d’autres visant, en quelque sorte, à légitimer la violence. Il suffit de savoir que le régime des talibans considère Rostam comme son héros par excel­lence. Ils se proclament même Rostam de l’islam », précise Ali.

L’idée plus importante que le support

L’exposition Les Fleurs du mal est une tentative de la part de Khadim Ali de faire culpabiliser le monde entier qui prétend sauver ce pays en désastre, alors qu’il ne fait que provoquer la violence. Toutes sortes de crimes sont commis en brandissant le slogan d’actes révolutionnaires. L’artiste expose un nombre de pages tirées d’un livre scolaire afghan, servant à apprendre les lettres alphabétiques aux enfants à travers l’usage de noms et d’images. Khadim Ali nous fait découvrir que tous les mots utilisés tournent autour d’armes, de coups de feu, de cadavres, de tueries et de mort.

Selon l’artiste, ces mots ne diffè­rent en rien des tissus brodés, pro­duits aux Etats-Unis, qui servent à illustrer, de manière simplifiée et divertissante, ce qui se passe en Afghanistan. C’est comme si c’était une partie du patrimoine mondial moderne. « Le tissage fait à la main est l’un des arts authentiques afghans. En contrepartie, les motifs auxquels ont recours les Etats-Unis servent à insister sur leur prétendue victoire. J’ai eu l’idée de confec­tionner moi-même un tissage pour exprimer la réalité de ce qui se passe. Ceci n’empêche pas que, pour moi, l’idée est toujours plus importante que le support ou la matière utilisée. Par exemple, cer­taines idées, faisant partie de la série Les Fleurs du mal, ne conve­naient pas tout à fait à être illustrée par la peinture. J’ai eu recours à une dizaine de femmes afghanes, avec lesquelles j’ai travaillé aupa­ravant, pour exécuter mes designs sur du tissu. Elles m’envoient leur travail fait à la main, et moi, je commence par la suite à les utiliser, soit individuellement, soit à l’aide de collages », explique Ali.

Compter le nombre de canons

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La guerre trouve ses échos dans les peintures de Khadim Ali.

L’édition actuelle de la Biennale de Sharjah est organisée par trois commissaires: Zoe Butt, Claire Tancons et Omar Kholeif, qui est d’origine égyptienne. Zoe Butt a choisi les oeuvres de Khadim Ali pour la section intitulée Journey Beyond the Arrow (un voyage hors des sentiers battus). Selon Butt, les oeuvres choisies contribuent à for­muler les interrogations qui revien­nent inlassablement tout au long de l’Histoire et le transfert des connais­sances à travers les générations. C’est dans cet esprit que s’explique le choix de Khadim. Car celui-ci est tout le temps préoccupé par l’his­toire des siens et les grandes ques­tions en lien avec sa terre natale. « Les Arabes ne savent pas que tous ceux qui meurent dans un accident sont appelés martyrs en Afghanistan. Les victimes des accidents de voi­ture sont des martyrs, les noyés sont des martyrs, et même ceux qui tom­bent dans un trou sont des martyrs. Mais récemment, le mot martyr s’est doté d’un usage très restreint, propre au djihad. Donc on a eu de plus en plus des martyrs qui ont perdu la vie dans un combat où ils ne se sont pas engagés volontaire­ment », souligne Khadim Ali.

L’artiste présente également, dans l’exposition, une peinture murale représentant plusieurs facettes de Rostam, le héros du Chah-name. Il insiste cependant sur le fait qu’il ne cherche guère à embellir l’image du diable, car le visage de Rostam est lié, dans la civilisation islamique, à la connotation du diable. Par contre, dans l’héritage indien, le diable était l’un des gardiens des dieux. Rostam est donc un héros, d’après la mytho­logie iranienne préislamique.

Les peintures murales, les tapisse­ries et les installations de Khadim Ali, en grands formats, sont expo­sées sur la place des arts à Sharjah. Dans l’une de ses installations, il diffuse les voix enregistrées d’éco­liers afghans, à l’aide de micro­phones énormes. Puis à l’intérieur de la salle d’exposition est projetée une vidéo montrant un instituteur, originaire de Bamiyan, qui parle des méthodes d’enseignement en Afghanistan, du jargon de guerre utilisé par les professeurs là-bas et comment cela marque les esprits des jeunes générations. Par exemple, au lieu de compter le nombre d’arbres, les élèves comptent le nombre de canons ou les membres de leur famille qui sont morts sur le champ de bataille. L’instituteur est comme le père spirituel de Khadim Ali, qui l’a accompagné à l’ouver­ture de la biennale, afin de lui rendre hommage. Khadim Ali ne cesse de revenir aux sources .

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