Culture > Arts >

La danse de la peur

May Sélim , Mardi, 11 décembre 2018

Le spectacle Al-Rassaël … Ard Al-Khof (les messages … terre de la peur) est une adaptation théâtrale du chorégraphe Monadel Antar, d’après le film du cinéaste Daoud Abdel-Sayed, Ard Al-Khof (terre de la peur), sorti en 1999. Antar y associe la danse contemporaine à l’électro.

La danse de la peur
Des âmes perdues, une danse machinale.

Une voix off s’empare du public. On reconnaît tout de suite la voix du narra­teur : Ahmad Zaki, le comédien adulé du grand public, décédé il y a plusieurs années. Il incar­nait le rôle principal dans le film de Daoud Abdel-Sayed Ard Al-Khof (terre de la peur). La narration évoque sa mission en tant qu’agent secret de la sécurité qui se déguise en trafiquant de drogue pour mieux pénétrer ce monde clan­destin. Mais suite à des changements au sein des sphères du pouvoir, on finit par l’oublier. Ses anciens directeurs ne sont plus là et nul ne se rend compte qu’il continue à envoyer ses rap­ports, dans l’attente des ordres de ses supérieurs.

Le chorégraphe et metteur en scène Monadel Antar s’inspire de cette histoire dans son nou­veau spectacle de danse et s’en sert afin d’évo­quer les conflits internes de tout un chacun, oscillant entre le bien et le mal, dans un monde perplexe. Les extraits du film, narrés par la voix d’Ahmad Zaki, plongent les spectateurs, dès le départ, dans une ambiance où toutes les vérités sont remises en question. Antar a opté pour une version plus abstraite de l’histoire. Il mise essen­tiellement sur l’idée de la peur qui ronge le coeur du protagoniste, sans trop rentrer dans les détails. « Je ne reste pas collé à l’intrigue du film, mais j’en fais une toute autre interpréta­tion, focalisant sur l’idée de la peur. Pour moi, l’histoire de base est assez symbolique, c’est le périple de l’homme sur terre. On se rapproche de l’histoire d’Adam et Eve et du péché originel. L’idée de l’expulsion d’un monde pour entrer dans un autre et le conflit interne qui en résulte est sous-jacente », explique Antar.

Au niveau de la chorégraphie, on n’a jamais affaire à un seul danseur, même lorsqu’il est question d’incarner le conflit interne chez le principal protagoniste. Celui-ci est interprété par la présence de deux danseurs sur scène, qui s’opposent et se chevauchent. Le conflit entre le bien et le mal au fond de soi-même est assez évident. Antar privilégie l’histoire d’amour entre le protagoniste principal et la femme de ses rêves, rencontrée fortuitement. La danse en duo est très fine et riche en émo­tions. Shusha Al-Wakil et Amr Al-Batrik excellent à traduire les sentiments d’amour complexes à l’aide de mouvements origi­naux.

Musiques et lumières

Les danses collectives traduisent souvent des sentiments d’attente, de peur et de faiblesse. Deux groupes s’opposent toujours sur scène : l’un bouge machinalement et l’autre reste figé. Antar multiplie les genres de danses dans sa chorégraphie. Il puise dans la danse électro, le hip hop et a également recours à la technique du stand-still, figeant le mouvement qui sert à bien cadrer les moments-clés du spectacle. Pour le reste, les mouvements machinaux sont présentés comme des réflexes spontanés, dictés par la peur.

Sur la musique de Ragueh Daoud, les dan­seurs deviennent presque comme des derviches tourneurs, qui cherchent refuge dans la danse, tournent à l’infini pour atteindre la transe ou le nirvana. Parfois, ils meuvent sur une sélection musicale faite à partir de l’oeuvre du composi­teur français Armand Amar.

Le décor et l’éclairage de Amr Abdallah accentuent l’ambiance des âmes en perte, tiraillées entre le bien et le mal. Un squelette gigantesque est dessiné à l’arrière-plan du théâtre. La tête et divers membres du corps som­brent dans le brouillard. Il s’agit d’un corps qui a perdu son âme il y a fort longtemps. Ce genre de conflit est aussi vieux que le temps. Jamais il ne prendra fin, semble dire le chorégraphe. D’où le périple de l’homme sur terre et sa peur éter­nelle.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique