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Un monde sans espoir ni désespoir

Chihab El Khachab, Mardi, 04 décembre 2018

Primé récemment au Festival du film du Caire, Ward Masmoum (les roses envenimées), oeuvre phare du cinéma égyptien depuis la révolution de 2011, offre un regard renversant sur le monde ouvrier des tanneries du Caire.

Un monde sans espoir ni désespoir
Tahiya marchant à travers les tanneries. (Photo : Al-Batrik Art Production & Hautlesmains Productions)

Derrière la muraille monumentale de Magra Al-Oyoun au Caire se cache l’une des indus­tries les plus rentables d’Egypte : les tanneries. Cela semblerait difficile à croire en regardant au travers des ouvertures perçant la muraille, don­nant sur des maisons de brique aus­tères et des structures de bois pré­caires, où l’on laisse sécher la gélatine et le cuir. Il devient encore plus diffi­cile d’y croire en s’aventurant dans les tanneries elles-mêmes, à travers ses routes poussiéreuses et inégales, cou­vertes de déchets industriels s’écou­lant à l’extérieur d’ateliers de tannage équipés de machines assourdissantes et dégageant une odeur âcre caracté­ristique, où vingt à trente mille ouvriers s’épuisent chaque jour à l’ombre des tours des tanneries.

Ce contexte économique n’est pas apparent à première vue dans Les Roses envenimées, puisque le film raconte la vie quotidienne des ouvriers en évitant toute référence historique explicite. L’histoire est simple : Tahiya, nettoyeuse et principale source de revenu pour sa famille, prend soin de son frère Saqr, qui décharge des peaux chimiquement traitées dans un atelier de tannage pour gagner sa vie. Chaque jour, Tahiya brave les routes inhospitalières des tanneries pour apporter le déjeu­ner à son frère. Chaque nuit, elle effectue un long voyage en microbus vers un centre commercial haut de gamme où elle travaille jusqu’à l’aube, sous les regards dédaigneux de la clientèle. La tension augmente lorsque Saqr exprime son intention d’émigrer illégalement vers l’Italie tout en entretenant une relation nais­sante quoique instable avec une jeune docteure bourgeoise, ce qui terrifie Tahiya et la pousse à tout mettre en oeuvre pour le maintenir à ses côtés.

Les efforts de Tahiya pourraient être superficiellement interprétés comme l’expression d’un désir érotique trou­blant, à la limite de l’incestueux. Cette interprétation est laissée ouverte au spectateur, mais elle omet un point crucial : dans un quartier ouvrier où rien n’est garanti, où la vie est si bon marché que tous les êtres vivants sont embourbés dans une friche indus­trielle, où les espaces de vie sont si étroits qu’il n’y a pas de réelle possi­bilité de confidentialité, ce qui reste à vivre pour Tahiya et Saqr n’est qu’une forme de solidarité.

Que cette solidarité s’exprime sous la forme d’un amour fraternel bien­veillant, poussant Tahiya à cuisiner les repas quotidiens de Saqr, à laver et à repasser ses vêtements, à attendre le trop bref répit d’une soirée à la foire locale ; tout cela ne surprendra pas ceux qui ont vécu dans de telles conditions au Caire. La vraie tension n’est pas entre la soeur et le frère en ce sens, mais entre une machine capita­liste écrasante, éviscérant la vie et l’âme des travailleurs, et la solidarité et l’amour qu’ils parviennent à entre­tenir contre toute attente.

Un critique a noté que l’univers des tanneries ne semble pas « moderne », qu’il semble quasi « médiéval », comme s’il existait dans un monde révolu et très loin­tain. Cette impression est peut-être l’effet d’une tentative de rassurance, mais ce monde est loin d’avoir dis­paru : il a simplement été déplacé vers la périphérie, où il est possible d’ignorer confortablement que cette industrie extrêmement rentable est construite aux dépens de milliers de poumons remplis d’acide formique, de chromate de potassium et de peroxyde d’hydrogène. Les tanne­ries ne sont pas médiévales, elles sont la conséquence directe de l’ex­ploitation capitaliste contemporaine.

Les Roses envenimées incarne un moment important dans l’histoire du cinéma égyptien. C’est un moment où les femmes de la classe ouvrière peuvent être représentées à l’écran sans être dénigrées, où les efforts d’hommes et de femmes travaillant dans des conditions inhumaines sont héroïsés et non vilipendés, où la face cachée du capital au Caire est expo­sée à la vue de tous.

Le film est actuellement en salle. Cet article est une version abrégée d’un article ayant paru dans El País (en espa­gnol) et Jadaliyya (en anglais).

Au nom de la rose

Ward Masmoum (les roses envenimées) a été présenté en première mondiale au Festival international du film de Rotterdam en janvier 2018. Depuis, il a été projeté dans de nombreux festivals internationaux, rem­portant le prix du meilleur film au Festival du film africain de Tarifa et le prix spécial du jury au Festival international du film africain à Lagos. Il a remporté également les prix du meilleur film arabe, le prix spécial du jury et le prix du Fonds de la population des Nations-Unies au festival du film du Caire, qui a pris fin la semaine dernière.

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