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Le cinéma arabe à l'honneur à Cannes

Yasser Moheb, Lundi, 28 mai 2018

Le 71e Festival de Cannes a consacré deux cinéastes arabes: la réalisatrice libanaise Nadine Labaki a remporté le Prix du jury pour son film Capharnaüm, et la cinéaste marocaine Meryem Benm’Barek a décroché le prix du meilleur scénario dans la section Un Certain Regard pour Sofia, son premier film, dont elle est également la scénariste. Entretiens.

Le cinéma arabe à l

« Je me suis sentie très impliquée dans la cause des enfants exclus »

Le cinéma arabe à l
Nadine Labaki.

Al-Ahram hebdo : Comment est née l’idée de votre film Capharnaüm ?

Nadine Labaki: Depuis des années, je tâche à présenter ma patrie, le Liban, sous des facettes différentes. Cette fois-ci, on redécouvre le Liban à travers les yeux d’un garçon de 12 ans, qui décide de se présenter devant le juge dans un tribunal, pour attaquer ses parents en justice pour lui avoir donné la vie. Voici le point de départ de Capharnaüm, un angle que j’ai trouvé assez différent pour discuter la dépression et les problèmes que rencontrent les différentes générations dans le Liban moderne.

— Dans le film, on découvre que les parents libanais doivent payer pour déclarer leurs nouveau-nés à l’état-civil. Est-ce que vous visiez changer un tel système par votre film, comme l’ont fait d’autres films arabes face à des règles et des lois pareilles, notamment le film égyptien Oridou hallane (je cherche une solution) avec la célèbre actrice Faten Hamama ?

— Je souhaite que mon film ait un tel effet, convaincue que le cinéma est apte à changer le quotidien des gens. Concernant le point de la somme à payer pour déclarer les nouveau-nés à l’état-civil, je le trouve franchement assez illogique et extravagant. De nombreux enfants ne sont pas déclarés, parce que leurs parents n’ont pas les moyens, donc ces petits ne peuvent ni être scolari­sés, ni travailler, ni voyager, ni être admis dans les hôpitaux. Bref, ils sont totalement exclus du système, négligés par la société et même invo­lontairement par leurs parents. Beaucoup d’entre eux se lancent alors dans la criminalité, parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Personne ne s’intéresse à ces êtres négligés, qui n’agissent pas, ne se défendent pas, ne pleurent même pas. Ils ont raté toute enfance, toute leur nature humaine.

— Comment avez-vous trouvé vos comédiens ?

— Mon équipe de travail a passé une certaine période à chercher partout dans le pays, dans la rue, afin de trouver des types différents aptes à présenter l’idée. Il n’y a aucun acteur professionnel dans le film, tout le monde joue à peu près son propre rôle. Zain Al-Rafaï, qui joue le petit Zain est, lui, un réfugié syrien qui n’avait pas de papiers quand le tournage a commencé. Il n’est jamais allé à l’école et vit dans des conditions très dures, il sait à peine lire et écrire. La seule différence entre lui et son personnage dans le film, c’est qu’il a eu, lui, la chance d’avoir des parents qui lui ont transmis une certaine chaleur humaine, ce qui l’a beaucoup aidé à surmonter certaines difficultés de la vie.

— Pourquoi avez-vous choisi des acteurs non professionnels ?

— Afin de garantir le plus de crédibilité et de vérité possible. J’avais envie de m’adapter à la vérité de ces gens pour transmettre ce qui est naturel, sans retouches. Zain, à titre d’exemple, a vraiment connu la violence de la guerre, de l’exil, de la vie, seul, dans les rues. Quand il insulte les passants dans le film, même les adultes ont envie de se boucher les oreilles, tellement ses mots sont durs. Il aurait été impossible de demander à un acteur de générer cette vérité-là s’il ne l’avait pas endurée lui-même.

— Vous participez en tant qu’actrice professionnelle dans Capharnaüm, en incarnant la personne qui défend le petit Zain. Pourquoi n’avez-vous pas demandé à une vraie avocate de jouer votre rôle? Et pourquoi avez-vous limité vos scènes dans l’oeuvre?

— J’ai senti le devoir de m’exprimer devant la caméra en tant que témoin qui s’intéresse à cette cause, celle des problèmes de l’enfance au Liban. Ce sujet m’obsède depuis longtemps, au point que j’ai passé un certain temps dans les tribunaux pour enfants dans le but d’essayer de com­prendre. Je me suis sentie très impliquée dans la cause des enfants exclus, et je voulais défendre Zain moi-même. Dans le scénario, mon rôle était beaucoup plus important et plus grand, cependant, j’ai enlevé la plupart de mes scènes par conviction que je ne possédais pas la vérité des autres acteurs de Capharnaüm. J’ai préféré alors leur laisser la scène pour qu’ils jouent leurs rôles libre­ment.

— Et comment avez-vous vécu le tournage avec les enfants ?

— Nous avons tourné pendant six mois, pendant lesquels nous avons accumulé 500 heures de rushes. Nous cherchions la vérité, donc, nous n’interrompions pas les prises de vue. Même le bébé dans le film, nous l’avons filmé quand il pleurait, quand il mangeait et même quand il dormait. C’est ainsi que j’arrivais à obtenir le geste, le regard dont j’avais besoin. Seule la constance permet d’obtenir cela. Je savais que le tournage serait hors normes, ou plutôt une aventure difficile et folle, que j’aurais du mal à trouver des producteurs qui m’autoriseraient à improviser aussi longuement. Si je n’étais pas contente d’une scène, je serais libre de la retourner pendant une semaine si je voulais. C’est pourquoi la vérité du film domine tout.

— Finalement, vous avez essayé d’être invisible en tournant votre film, est-ce toujours par souci de vérité ?

— Exactement (elle sourit). Capharnaüm a été tourné entièrement par caméra à l’épaule. Nous avons essayé de nous rendre invisibles lors du tournage dans le but de saisir ces instants de vérité. Les acteurs n’ont eu aucun texte à apprendre; je leur expliquais la situation de la scène et je les laissais ensuite jouer et improviser, tout en leur parlant en permanence pour les diriger. Ce qui a généré un travail dur et de marathon pour les monteurs et les mixeurs: ils ont passé un temps énorme à enlever ma voix et à monter les scènes, étant donné que certaines prises dépassaient une heure non-stop! C’est ce qui fait l’originalité de cette oeuvre, dont je dédie le succès et le prix cannois qu’il a remporté à tout le Liban, mon équipe de travail dans le film, et surtout à tous les simples citoyens et les enfants de Capharnaüm.

« Ne jamais tomber ni dans les clichés, ni les préjugés »

Le cinéma arabe à l
Meryem Benm’Barek.

Al-Ahram hebdo : Votre film commence par le déni de grossesse de l’héroïne, Sofia. Est-ce pour vous un prétexte pour critiquer une contestation plus générale de la part de la société marocaine dans beaucoup d’autres domaines ?

Meryem Benm’Barek: Je trouve que le déni de grossesse était déjà un moyen de démar­rer l’oeuvre par un acte déclencheur. J’ai choisi de commencer ainsi le film, afin de lui donner le goût d’un thriller social, surtout que ce déni de grossesse semblait assez justifié par rapport à ce que je raconte dans le film. Pour moi, le déni de Sofia représente— d’une manière inconsciente— le déni de certains problèmes et thèmes que les Marocains doivent affronter.

La jeune protagoniste, Sofia, est, d’après la trame du film, victime, mais aussi bourreau. Il s’agit d’équilibre à saluer dans une oeuvre signée par une cinéaste femme, alors que tout le monde cherche à montrer les femmes comme des victimes. Pourquoi ce choix ?

— J’ai écrit ce film juste­ment parce qu’il me man­quait quelque chose dans la représentation faite des héroïnes du monde arabe. J’ai cherché dans mon film à présenter une oeuvre vraie, loin de tous préjugés ou sté­réotypes préfabriqués. Le plus souvent, on présente les femmes arabes comme des victimes de tout un système familial et social. Je ne nie pas la place du patriarcat dans les institutions comme la justice, la santé et l’édu­cation, mais j’avais envie de dépasser cette réflexion et d’inscrire les problématiques liées aux femmes arabes dans un contexte social et économique différents et précis. C’est pourquoi je me suis servie de l’idée du face-à-face entre deux personnages contradic­toires et qui viennent de deux milieux totalement différents: Sofia vient de la classe moyenne et sa famille essaie de se placer dans le rang des plus privilégiés. Face à elle, il y a Lena, sa cousine, et sa famille, qui viennent d’un milieu plus favorisé. Si ce déni de grossesse en dehors du mariage était arrivé à la cousine, la situation et le destin du personnage n’auraient pas du tout été le même. En Occident, on attend le plus souvent des Africains qu’ils y soient présentés d’une certaine manière et des femmes arabes qu’elles soient toutes dépeintes comme victimes du patriarcat. Toutefois, je voulais, moi, montrer la réalité telle qu’elle est.

— Avez-vous réellement rencontré un cas pareil à celui de Sofia dans votre film ?

— J’ai rencontré plusieurs cas comme celui de Sofia. L’histoire que je raconte dans mon film est au final connue de beaucoup de jeunes femmes au Maroc. Etant donné que 150 femmes accouchent chaque jour hors mariage dans le pays, on constate alors qu’on est face à un problème réel et non pas une simple idée fictive. Même l’article 490 du Code pénal marocain, affiché au début du film, se trouve au centre de la société maro­caine et tous les Marocains savent que toutes les relations en dehors du mariage sont punies par la loi.

— Vous avez décidé de rendre votre héroïne énigmatique et profonde dans plu­sieurs scènes, ce qui fait que certains ne peuvent pas sympathiser avec son compor­tement. Comment avez-vous conçu le personnage de Sofia ?

— En effet, Sofia ne peut pas être sympathique pour certains, vu que ce qu’elle vit ne l’est en rien. Toutefois, le spectateur ne peut pas éviter de s’attacher progressivement à elle. Sofia est tout au long du film ferme et fermée, vivant dans son monde intérieur. Elle essaie sans cesse de gagner sa cause au sein d’une société qui brouille les fautifs, et plus particulière­ment les femmes fautives. C’est une femme déterminée et différente de son entourage, c’est pourquoi certains ne la trouvent pas sympathique.

Sofia est comme un bouquet de portraits de femmes qui décident d’être rebelles. D’où vous sont venus ces modèles? Et le Maroc a-t-il évolué en ce qui concerne la place des femmes dans la société ?

— Personnellement, j’ai grandi au sein d’une famille pleine de femmes— mes soeurs, mes tantes et ma mère— avec un caractère bien imprégné et fort. Ces personnages féminins ont été parmi les composants les plus importants de mon expérience, étant donné que les femmes ont leur place au sein de la famille, ce qui n’est le plus souvent pas le cas au sein des institutions de la société marocaine. Je pense que les femmes par­ticipent elles-mêmes à leur propre oppression, lorsqu’elles n’assument pas les choses. On obtient le pouvoir, mais de manière détournée. Or, je crois qu’il faut assumer de manière franche les choses, même si c’est en dépit de systèmes déformés qui organisent la vie des citoyens sans grande logique et sans s’intéresser aux changements, aux maux, ou aux actualités de leur quotidien.

— Finalement, quelle a été votre plus grande difficulté en signant ce premier film ? Et qu’avez-vous appris durant sa réalisation ?

— Je me suis choisi une règle de travail tout le long de la préparation et de l’exécution de cette première oeuvre: ne jamais tomber ni dans les clichés, ni dans les préjugés, et c’est ce que je pense avoir pu respecter dans Sofia. Je suis vraiment heureuse, parce que les réactions des spectateurs et de la presse montrent que mon style a été compris et apprécié. Pour moi, c’est la plus grande des réussites, surtout avec le prix du scénario Un Certain Regard, qui vient me confirmer dans mon choix de ce sujet assez épineux.

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