Culture > Arts >

Sally Ahmad : La femme est toujours au centre de mes chorégraphies

Névine Lameï, Mardi, 05 décembre 2017

Sally Ahmad, metteuse en scène et chorégraphe, a clôturéla saison de la troupe de danse moderne de l’Opéra par le spectacle Armalet Al-Saharaa (la veuve du désert), récemment donné au théâtre Al-Gomhouriya. Une défenseuse farouche de la cause féminine. Entretien.

Sally Ahmad
(Photo : Bassam Al-Zoghby)

Al-ahram hebdo : Qu’estcequi vous a inspiré lachorégraphie La Veuvedu désert ?
Sally Ahmad : En lisant le romande l’écrivain Bahaa Taher WahetAl-Ghoroub (l’oasis du coucher),éditions Al-Shorouk 2008, ayantreçu le Prix du Booker arabe, j’aiété très attirée par son histoire, d’oùLa Veuve du désert, qui s’en inspireessentiellement et qui a été conçu en2015. Le spectacle se situe toujoursà l’oasis de Siwa, mais j’ai choisi demettre plus en lumière le personnagede Malika, la jeune fille amoureuse etpleine de vivacité qui deviendra veuveà la suite d’une guerre qui va déchirerl’oasis et partager ses habitants. Et ce,contrairement au roman centré plutôtautour du personnage de MahmoudAbdel-Zaher, l’officier de policehautement gradé envoyé à Siwa enguise de punition pour avoir participéà l’insurrection d’Ahmad Orabi contreles forces de l’occupation britannique.Malika a dû payer cher le prix de soncôté rebelle. Pour les habitants deSiwa, une veuve est considérée selonla tradition comme une ogresse vilainequi porte malheur à son entourage. Ducoup, elle doit rester recluse pendantquarante jours sans se laver, se farderou changer de vêtements, en signe dedeuil. Comme la cause des femmesse trouve au centre de mes intérêts,j’ai essayé d’exprimer les conditionsde vie de cette dernière à travers ladanse et le langage corporel. Lesimages qui défilent sur un écran, enarrière-plan, tout au long du spectacle,ont permis de placer les spectateursdans le contexte historique de Siwa etd’évoquer la nature à l’état pur, étouffépar les us et coutumes du désert.

C’est toujours la femme, saplace en société, qui reviennentinlassablement dans vos oeuvres,qu’en est-il de vos chorégraphiesprécédentes ?
— Dans le spectacle Qaleet Al-Mawt (la citadelle de la mort, 2017),mis en scène par Monadel Antar, j’aitraité de la femme esclave au tempsdes Mamelouks. J’ai égalementadapté au théâtre, pour le Festivalde la danse moderne, en 2010, LesBonnes, de Jean Genet, remportant leprix du meilleur spectacle au festival.Les clivages sociaux dans Les Bonnesm’ont permis d’aller puiser danstoutes les danses pour exprimer ladifférence : rumba, hip-hop, salsa(choisies comme langage des classesaisées et conservatrices) et la dansemoderne (pour les plus modestes,en quête de libération). Je bougeaisentre le tragique, le violent, le malaiseidentitaire et la révolte. La dansemoderne me libérait du cadre rigideet des contraintes strictes, imposéespar le classique, pour toucherd’autres horizons. J’aime exprimerdes émotions par le biais de danseursqui se déplacent les pieds nus,utiliser la force de la gravité terrestreet les contractions du corps. Côtétechnique, je suis une admiratrice descélèbres danseuses Martha Graham etIsadora Duncan. Côté expressivité etthéâtralité, c’est Pina Bausch et WalidAouni qui m’inspirent.

Quelle différence avec LaVeuve du désert ?
La Veuve du désert se distingued’abord par l’ambiance des oasis :les décors, les costumes et tenuesexotiques, cheveux frisés, musiqueorientale aux mélodies tristes,une sérénité apparente alors quela guerre couve sous les cendres.Le point fort de la danse moderneréside en sa capacité à s’adapter à laréalité vécue, même si l’on évoqueun contexte tribal assez compliquécomme celui de Siwa. La mise enscène et la chorégraphie ont mariétoutes sortes de contrastes : passéet présent, patrimoine et modernité,Siwa étant un creuset de populationsdiverses, un mélange de berbères, debédouins, de Soudanais ou d’anciensesclaves, ainsi que des descendantsd’une race nord-européenne. Montravail était de bien assembler cesunivers, cadencés par le mouvementdes sables du désert.

Quel sera votre prochainspectacle ?
— Ce sera un spectacle sur l’écrivainJean Genet, sa biographie et sesromans traitant de questions humainestoujours d’actualité. Genet a abordédans ses écrits la cause palestinienne,le racisme, la hiérarchie sociale ...Bref, des idées riches pour monter unbon spectacle de danse moderne. Demême, je n’omettrai pas de soulignerla présence de la femme dans l’oeuvrede Genet, tout en sacralisant le gesteet la signification de l’acte .

Lien court: