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Abdel-Rahman Sissako : Les choses que l’on rencontre chez l’autre est la meilleure chose pour nourrir son âme

Soheir Fahmi, Lundi, 27 mars 2017

Abdel-Rahman Sissako, réalisateur de Bamako et de Tombouctou, était l’invi­té d’honneur de la 6e édition du Festival de cinéma africain de Louqsor. Entretien avec une grande figure du cinéma africain.

Abdel-Rahman Sissako,

Al ahram hebdo : Que représente pour vous ce festival, et le fait d’y être l’invité d’honneur ?
Abdel-Rahman Sissako : Ma présence cette année au Festival de cinéma de Louqsor a presque une portée symbolique. Ce festival prospère symbolise la bonne santé de la production culturelle égyptienne, qui est un pays cher à tout le continent africain et un moteur du cinéma de demain. C’est toute l’Afrique et son cinéma qui sont là avec sa diversité et ses promesses.

— Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
— J’ai toujours essayé d’expliquer la raison pour laquelle je fais du cinéma. Mais petit à petit toutes ces raisons s’estompent. Avant, je disais que je faisais du cinéma pour montrer ce qui se passe, pour changer mon pays. Mais je crois que cette raison n’est qu’un prétexte. La vraie raison est enfouie plus à l’intérieur de moi. Ma mère a eu un premier enfant d’un mariage avec un Algérien, qui a fini par prendre ce fils avec lui et est reparti en Algérie. Ma mère avait des nouvelles de son enfant de temps en temps et mes frères et moi, nous avons grandi avec l’évocation de ce fils de manière quotidienne. Plus tard, ce demi-frère, Chérif, s’est lancé dans le cinéma. Et je crois que moi, voulant être ce fils bien-aimé, j’ai voulu faire du cinéma aussi. A ce moment-là, le cinéma n’existait pas en Mauritanie. Je suis parti de Mauritanie pour aller vivre au Mali sans avoir vu un seul film. Puis je suis revenu en Mauritanie pour vivre avec ma mère et cette nouvelle proximité avec elle a créé quelque chose. J’ai ensuite eu l’opportunité d’avoir une bourse pour étudier dans ce qui était à l’époque l’Union soviétique et j’y suis allé. J’avais alors 19 ans.

— Avez-vous déjà regretté d’avoir choisi cette voie ?
— Je n’ai jamais regretté ce choix, même si j’aurais aussi pu faire autre chose.

— Certains disent que vous faites du cinéma à vos heures perdues, est-ce ainsi ?
— Ce n’est pas tout à fait juste de dire ça. Mais peut-être que pour moi le cinéma n’est pas une chose vitale. Je ne m’accroche pas au cinéma de cette façon. Je ne souffre pas lorsque je ne tourne pas, ce qui est le cas d’autres. J’ai un rapport plus libre avec le cinéma. C’est lorsque je termine un film que cela a un sens pour moi. Même quand c’est un échec. C’est d’avoir fait le film qui est important pour moi. Entre deux films, on dirait qu’il ne se passe rien, mais c’est faux. C’est là que tout se construit. Le cinéma vous isole du reste des gens, alors qu’en réalité la seule façon de produire est de se nourrir des rencontres et des gens que l’on croise. Et ici à Louqsor, je constate le courage qu’ont les gens, leur gentillesse et leur force intérieure. Les choses que l’on rencontre chez l’autre, que ce soit de la force ou de la fragilité est, je crois, la meilleure chose pour nourrir son âme.

— En général, écrivez-vous vous-même vos scénarios ?
— Toujours, sauf pour le dernier film qui était une co-écriture.

— Vous êtes d’un pays qui est déchiré par sa pluralité ethnique. Comment vivez-vous cela ?
— Le pays n’est pas vraiment déchiré. Je pense que chaque pays a sa réalité et la réalité de ce pays est celle d’un pays multiethnique. Nos difficultés pourraient être plus grandes s’il n’y avait pas cette construction d’un pays nation. C’est donc le rôle de tout un chacun et des politiques de consolider cette nation.

— Vous avez vécu en France pendant 18 ans puis êtes revenu en Mauritanie. Pourquoi ?
— Quand on part à l’étranger, on part pour revenir. Car même si on ne revient pas physiquement, combien de fois a-t-on fait le chemin dans sa tête ? Partir modifie routine et habitudes, mais après un long moment une nouvelle forme de routine s’installe et on a envie de se remettre en mouvement. On veut retrouver quelque chose de soi qui n’est pas parti, ou pas encore arrivé. Alors on revient pour essayer. Mais le déplacement reste le plus important, car comment se passionner pour des valeurs, des cultures et des réalités sans les avoir rencontrées ?

— Le cinéma pour vous a un sens politique. Pensez-vous que le cinéma puisse changer les choses et les mentalités ?
— Changer est un bien grand mot. Moi, je ne fais que contribuer à quelque chose, et c’est là que c’est politique. Dans nos pays mais aussi dans d’autres, toute action doit participer à la construction de quelque chose. Dans un pays comme le mien, où j’ai été longtemps le seul à faire des films, mon action a forcément une répercussion, donc un changement. Aujourd’hui, il y a des jeunes qui font des courts métrages.

— Comment vivez-vous le succès qu’ont remporté vos films à Cannes et dans d’autres grands festivals ?
— La notion même de succès est dangereuse pour tout créateur. C’est comme se préparer à un rendez-vous. Mais le seul rendez-vous que l’on a vraiment c’est la rencontre avec soi et avec ce qu’on fait. Quand une salle au Mexique ou ailleurs est pleine, quelque chose se passe, une rencontre est faite, et c’est là la chose la plus importante.

— Pourquoi ne produisez-vous pas plus ?
— Je ne suis pas quelqu’un de pressé. Je suis bien dans ce que je vis et je fais. D’ailleurs, j’ai un profond secret qui n’en est plus un aujourd’hui, c’est que je n’aime pas fabriquer des films. C’est un processus terriblement angoissant. Donc, tant que je peux repousser cette étape, je le fais, sachant très bien qu’à un moment donné je recommencerais.

— N’est-ce pas dommage de ne faire des films que tous les quatre ans ?
— Peut-être. En tout cas, je n’en souffre pas. Après mon film Bamako, j’ai passé sept ans sans filmer. Mais, j’ai fait deux filles. Deux enfants, ça a du sens et c’est plus important que les films que je peux faire. La vie est plus importante que tout. Parfois dans le cinéma, on se retrouve dans une sorte de petite élite privilégiée, qui parle de souffrance, sans vraiment souffrir, et de bonheur sans vraiment le connaître. Et pendant tout le temps où l’on ne fait pas de films, d’autres en font et c’est aussi important.

— Les regards de certains pays occidentaux sur vos films vous agacent-ils ?
— Faire un film, c’est inviter l’autre à la réflexion de façon libre. Tout retour est un retour quel qu’il soit. Mais si quelque chose peut m’agacer, c’est le regard réducteur que porte les pays du Nord sur l’Afrique. Et cela se retrouve dans bien des domaines, pas que dans le cinéma .

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