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Deux nouveaux chantres de la révolution

Moheb Gamil, Lundi, 08 février 2016

L'interprète-compositeur Moustapha Al-Saïd et le poète Tamim Al-Barghouti font preuve d'un état d'es­prit révolutionnaire, loin de tarir. Leur dernière chanson, Ya Chaab Masr (ô toi peuple d’Egypte), en dit long.

Deux nouveaux chantres de la révolution
Moustapha Al-Saïd, le chant sur la place. (Photo:Bassam Al-Zoghbi)

En ces temps révolutionnaires, chanter signifie prendre position ou avoir son mot à dire. Ceci s’applique à un nombre d’expériences musicales, issues du contexte politique durant les cinq dernières années, dont le duo formé par le poète Tamim Al-Barghouti et le chanteur-compositeur Moustapha Al-Saïd. En janvier 2011, ce dernier a mis en musique les vers écrits d’un seul jet par Al-Barghouti qui était à l’étran­ger, pendant les premiers jours de la révolu­tion. Ce fut alors la chanson Ya Masr Hanet we Banet (peu de temps et l’Egypte aura des beaux jours devant elle), d’après un poème du même titre. Les mélodies de luth oriental d’Al-Saïd ont bien épousé les vers poi­gnants, écrits en dialecte par Barghouti, qui enflamme les sentiments. Une chanson rebelle qui n’est pas sans rappeler les graffi­tis de la rue Mohamad Mahmoud, évoquant l’âme de compositeurs classiques aujourd’hui disparus, notamment Zakariya Ahmad réputé pour sa voix de stentor et sa musique orientale très authentique, à la manière des cheikhs.

Ce même esprit, nous retrouvons cela dans la nouvelle chanson récemment lancée par le duo : Ya Chaab Masr (ô toi peuple d’Egypte) : « toi le peuple d’Egypte, dont le sourire précède toujours la colère et lui emboîte le pas. Tu accompagnes la levée du jour, pour libérer la terre de sa solitude. On demande au soleil de rester encore plus longtemps ... rien qu’une heure de plus. Il accepte et s’excuse, alors qu’il n’en a pas l’habitude. Car il se plaît sur la place, avec ceux qui y ont cherché refuge ».

Nous retrouvons ainsi les deux créateurs réunis par Al-Maïdan (la place Tahrir), qui nous rappellent le duo qu’ont constitué Cheikh Imam et le poète Ahmad Fouad Negm, durant la révolution estudiantine des années 1970. Le jeune duo a acquis son expérience sur la place, sous les gaz lacry­mogènes, les boucliers humains et les heurts à Tahrir.

Doté d’une large culture musicale, Moustapha Al-Saïd a fondé, à Beyrouth, un centre pour la documentation et les archives du patrimoine arabe. Il a réussi à collecter plu­sieurs oeuvres rares des XIXe et XXe siècles dont il a subi nettement l’influence. D’où sa musique qui vient d’un ailleurs lointain, tout en plongeant dans l’amertume de l’actualité, décrite par Tamim Al-Barghouti, activiste, politologue et poète, issu d’une famille intel­lectuelle et engagée (sa mère est l’écrivaine et académicienne égyptienne, Radwa Achour, disparue il y a un an environ, et son père le poète palestinien, Mourid Al-Barghouti).

Al-Saïd se proclame comme étant le com­positeur idéal pour ce genre de paroles enga­gées, mêlant sarcasme, mélancolie et afflic­tion. Toujours accompagné de son luth, il compose à l’ancienne, marqué par les vieux disques d’Aboul-Ela Mohamad, de Youssef Al-Manialawi et d'autres compositeurs clas­siques. Il publie également des essais sur eux et compose en suivant leurs traces. Il a recours aux instruments à cordes : le oud (luth oriental), le violon, le qanoun (cithare orientale), et aux cadences du raq (percus­sions), à la manière des ensembles clas­siques (takht oriental) de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Moustapha Al-Saïd simule le mouvement des masses victorieuses qui ont défié le froid de janvier. Il évoque le destin des citoyens laborieux, faisant face aux despotes, de tous les temps. Il chante la liberté et la dignité, à l’ancienne, sans pour autant tomber dans le piège du trop direct. Car les vers en dialecte respirent les rues du Caire et ses impasses. Le poète et le musicien se proclament en effet comme des chantres de la révolution.

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