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Une fiction moins qu’ordinaire

Yasser Moheb, Lundi, 14 décembre 2015

La dernière fiction de Daoud Abdel-Sayed, Qodrat Gheir Adiya (pouvoirs extraordinaires) nous fait plonger dans l’univers fétiche de son auteur : des gens modestes qui se cherchent, des êtres tour­mentés par leur doute. Un film réservé aux adultes.

Une fiction moins qu’ordinaire
Le film plonge les spectateurs au coeur de l'introspection des personnages tiraillés par le doute.

Un grand cinéaste peut-il faire un film sans éclat, après une longue absence ? C’est la question que l’on se pose en regardant le dernier film de Daoud Abdel-Sayed, Qodrat Gheir Adiya (pouvoirs extraordinaires, ou hors du commun), actuellement dans les salles.

En règle générale, les plus grands réalisateurs se révèlent grâce à leur capacité à nous raconter des histoires selon leurs visions personnelles. Ce sont leurs choix originaux qui leur permettent de produire des oeuvres marquantes. Or, il arrive que même les meilleurs font des films qui ne sont pas à la hauteur. Pour sa part, Daoud Abdel-Sayed a toujours été un scénariste et un réalisateur inégal. Pour preuve, sa nouvelle fiction Qodrat Gheir Adiya ne fédère pas autant que ses précédents films.

Il s’agit cette fois-ci de Yéhia — Khaled Aboul-Naga — un jeune médecin qui achève sa thèse sur les phénomènes paranormaux. Egaré face à la rareté des exemples et aux difficultés de la recherche, son directeur de thèse lui conseille de s’arrêter un moment. Yéhia décide alors de voyager à la recherche de personnes hors du commun. Il va dans un village côtier, non loin d’Alexandrie, s’installe dans un petit hôtel où il rencontre un chanteur d’opéra interprété par Hassan Kami, un chanteur de louanges religieuses, Mahmoud Al-Guindi, un professeur de peinture, Ahmad Kamal, et un documentariste italien, Akram Al-Charqawi. Mais il y a aussi Hayat (Naglaa Badr), une jeune mère divorcée et séduisante, accompagnée de sa petite fille Farida (Mariam Tamer). Pourtant, la naïveté et la fraîcheur enfantines de cette dernière cachent d’étranges pouvoirs qui vont susciter la curiosité de Yéhia et l’attention du voisinage.

Le film plonge les spectateurs au coeur de l’introspection des personnages tiraillés par le doute. Ces derniers sont habités par un besoin de se libérer de toute bride sociale ou personnelle pour planer librement à l’image de ces goélands qui volent et qu’on voit dans plusieurs scènes du film.

Côté scénario, on est face à une nouvelle course effrénée daoudienne — si l’on ose dire — entre le pouvoir et l’humain, entre l’imaginaire et le réel, le doute et la certitude. Comme dans tous les films signés Daoud Abdel-Sayed, les personnages sont des âmes saturées, qui essaient de se définir, de se comprendre pour mieux se réaliser.

Des idées, avant tout
Plus attaché à ses idées qu’à son statut de grand cinéaste, Abdel-Sayed présente ici une histoire répétitive quoique profonde, et signe le scénario le plus confus de sa filmographie.

Abdel-Sayed avait déjà utilisé le prénom Yéhia pour nommer les personnages de ses films Ard Al-Khof (terre de la terreur) et Rassaël Al-Bahr (messages de la mer) joués respectivement par Ahmad Zaki et Asser Yassine. C’est en raison de la recherche d’une vérité commune à ces trois personnages que le réalisateur a décidé de nommer également le personnage principal de Qodrat Gheir Adiya, Yéhia, par ailleurs le personnage de Hayat interprété par Naglaa Badr fait écho au prototype de la femme séduisante, fermement enchaînée à sa condition sociale compliquée, déjà interprété par Hend Sabri dans le film Mowaten wa Mokhber wa Harami (citoyen, indic et voleur).

Les personnages se ressemblent et le changement de décor ne permet pas d’apporter à l’intrigue la fraîcheur nécessaire même s’ils revêtent des allures différentes, n’offrant pas l’originalité nécessaire pour digérer le tout. Les clients de l’hôtel s’avèrent plats, trop caricaturés, sans grand besoin dramatique pour la trame principale, en dépit du fait que chacun d’entre eux défend sa liberté d’expression, à sa façon. Ils sont, en effet, très peu liés à l’idée principale de l’histoire : les capacités extraordinaires.

Le spectacle du cirque auquel on assiste est censé symboliser notre quotidien chaotique, où tous s’exhibent, cachent leurs réalités et essaient d’exposer leurs « pouvoirs extraordinaires ». Ainsi voit-on l’âne éprouver une peur continue du lion, quoique ce dernier soit enfermé dans sa cage. Un clin d’oeil lancé par le cinéaste, faisant allusion à la relation citoyen-pouvoir. Encore, une image tirée par les cheveux tout comme les scènes montrant le refus des fanatiques religieux et des barbus à l’intérieur du cirque.

Visuel trop esthétisé
Côté réalisation, on est face à une oeuvre assez spéciale dans la filmographie de Daoud Abdel-Sayed, par son état visuel berçant entre simplisme et ornementation, parfois trop plastique. Tout au long de l’histoire, on a l’impression de voir une succession de scènes dont le visuel est parfois trop retouché, avec des couleurs trop criardes, parfois excessives. Le décorateur, Onsi Abou-Seif, et le chef de la photographie, Marwan Saber, ont certes déployé beaucoup d’efforts, mais on est vite choqué par la platitude visuelle de plusieurs scènes, ainsi que par les fautes d’agencement. Les quelques effets graphiques s’avèrent également assez pauvres, que ce soit dans les scènes du lion dans sa cage ou dans le mouvement de la pomme. Le tout est accompagné d’une musique envoûtante, typiquement à la Ragueh Daoud, le compositeur fétiche du réalisateur.

Quant aux comédiens, ils jouent sans aucune surprise, sauf Naglaa Badr, dont la prestation est assez captivante pour une première grande expérience au cinéma. Les autres paraissent malheureusement assez artificiels ou clichés. C’est le film qui divise le plus de Daoud Abdel-Sayed.

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