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C... comme Cinéma, Cannes et Coups de cœur

Yasser Moheb, Lundi, 25 mai 2015

La 68e édition du Festival de Cannes vient de s’achever. A l’heure du bilan, plusieurs points forts se dégagent. Retour sur une édition globalement réussie et assez particulière.

C... comme Cinéma, Cannes et Coups de coeur

Le voilà le rideau du ce cru cannois 2015, tombé après douze jours de cinéphilie, de glamour, de tendances et d’art sans indigestion. Si le tapis rouge de la Croisette est l’hôte — comme chaque année — d’un défilé spécial de robes de soirée, de looks aigus et de tenues qui ne passent pas inaperçues, le majestueux écran du festival vient de témoigner — lui aussi — d’un mara­thon artistique assez spécial à travers de beaux films où les cinéastes ont sorti le grand jeu.

Outre quelques polémiques autour des selfies ou du port de talons hauts sur le tapis rouge, et malgré l’absence remarquée de grandes stars, le Festival de Cannes a bien joué cette année sur la note du grand succès et de la cinéphilie pure. Tout à la diffé­rence de l’année dernière, la compéti­tion officielle comptait plusieurs films excellents, dont quelques-uns ont été qualifiés de films rassem­bleurs : oeuvres dont il apparaît tout de suite évident qu’elles pourraient être présentes dans le palmarès.

Parmi les beaux films qui se sont imposés cette année figure le film italien Mia Madre (ma mère) de l’Italien Nanni Moretti, l’un des fameux habitués du festival. Après six films présentés au festival et deux participations au jury en 1997 et 2012, il revient cette année avec une septième présence de valeur en com­pétition : Ma Mère. Il s’agit cette fois-ci de l’histoire de Margherita, réalisatrice en plein tournage d’un film avec une grande vedette améri­caine, alors que sa mère est en phase terminale. Margherita va devoir alors faire face à de nouvelles angoisses et concilier désordre familial et stress professionnel.

Maître de la comédie dès le début de sa carrière, le réalisateur de La Chambre du fils (2001) fait passer dans son oeuvre une sorte d’autodéri­sion, tout en respectant ses thèmes principaux de la mort et du deuil, à travers un style à la fois cocasse, tou­chant et raffiné. Un des plus beaux Moretti.

Autre film qui a réussi à réunir l’es­time du public et les applaudisse­ments de la critique et des festiva­liers : Carol de Todd Haynes. Adapté du roman de Patricia Highsmith, invoquant le coup de foudre de deux femmes à New York pendant les années 1950, ce film a été fort attendu et tant apprécié par l’audience du festival, relatant l’histoire de Carol — joué merveilleusement par l’actrice australienne Cate Blanchett — une femme élégante, mère d’une petite fille et épouse au seuil du divorce pour des problèmes d’attitude. Un jour, dans un grand magasin, elle rencontre une jeune et modeste vendeuse, Thérèse, interpré­tée subliment par la belle Rooney Mara (prix d'interprétation fémi­nine). Il n’en faut pas beaucoup plus aux deux jeunes femmes pour que déjà naisse la complicité, mais pour Carol, dont le mari se transforme en tyran pour l’obliger à contrôler ses comportements jugés libertins. Elle se trouve face à des choix douloureux et une sorte d’héroïsme pressentant la libération des moeurs dans l’Amé­rique au milieu du siècle passé.

Dévorée par une passion envers les femmes, celle-ci mène une vie plus clandestine où elle nourrit une his­toire d’amour avec la jeune vendeuse. Loin de l’idée du film qui peut certes diviser public et critiques, la rigueur de cette fiction vient de la mise en scène d’un cinéaste qui, au-delà de l’élégance, va chercher au plus loin la virilité des émotions, ainsi que de l’interprétation à la fois simple et dévorante du couple féminin, dans un vrai match de prestation distinguée.

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Au souvenir des beaux moments volés
Autres coups de coeur ? Youth du réalisateur italien Paolo Sorrentino. De retour à la compétition cannoise, le réalisateur d’Il Divo en 2008 met cette fois-ci en scène une fable minu­tieuse et optimiste sur le temps qui passe, et qui ne laisse pas indifférent tout en attisant mélancolie et pas­sions. Sorrentino présente là deux amis octogénaires joués par deux monuments du cinéma hollywoo­dien : Michael Caine et Harvey Keitel, avec une Jane Fonda encore en forme. Les deux messieurs partent en vacances ensemble, où dans un bel hôtel dans les Alpes, ils décident de faire face à leur avenir, entourés de personnes qui ne semblent pas s’in­quiéter du temps qui passe.

Une histoire touchante, avec des événements oscillant entre chagrin et cocasserie, plaçant le comédien-monstre britannique Michael Caine au plus haut rang des comédiens. Ce vétéran britannique, de retour sur la Croisette après 49 ans d’absence, s’impose en fait dans le rôle d’un chef d’orchestre à la retraite. Dans chaque scène, il est d’une convenance singu­lière, au coeur d’une réflexion tendre et lucide — parfois cruelle.

Parmi les moments forts également de cette 68e édition cannoise, vient la projection du film Sicario en compé­tition officielle, un thriller superbe­ment réalisé par le réalisateur québé­cois Denis Villeneuve, tout en réunis­sant le beau trio Benicio Del Toro, Emily Blunt et Josh Brolin. L’histoire de l’oeuvre se passe autour de la zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique récemment devenue un ter­ritoire de non-droit. Comme de cou­tume, le réalisateur canadien excelle dans l’art de tenir une tension qui ne retombe jamais. Sans effets superflus ni éléments sophistiqués, sa mise en scène vise toujours juste, tout en se posant sur une direction d’acteurs presque parfaite.

Y avait-il des chocs sur la Croisette cette année ? Bien sûr, sinon, ça ne serait pas Cannes ! Le plus secouant et ogre c’était le film Love (amour) de Gaspar Noé projeté hors compéti­tion, et qui lance une histoire d’amour tragique et incomplète à travers du porno direct et pur pré­senté en 3D, emballé par quelques visions sur l’amour aussi philoso­phiques que tirées nettement par les cheveux. Dans le même registre choquant, mais moins brut, est venu le film Much Loved du Marocain Nabil Ayouch, présenté dans la sec­tion Quinzaine des réalisateurs, et qui ose parler âprement sur la vie et les conditions des prostituées à Marrakech.

Tout à fait choquant, mais beau­coup plus cinématographique et poétique : le film français Marguerite et Julien de Valérie Donzelli, où le couple Jérémie Elkaïm et Anaïs Demoustier joue une histoire d’amour invincible entre un frère et sa soeur au cours du XVIe siècle, selon une adaptation d’un scénario que François Truffaut n’a finalement pas filmé, du coup, leur aventure scandalise la société qui les pour­chasse cruellement.

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