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Dr Mohamed Ahmed Eweida : J’encourage les gens à reprendre leurs activités, mais tout en observant les précautions nécessaires

May Atta, Mardi, 04 août 2020

Même avec un retour à la normale, le spectre du coronavirus et de ses possibles séquelles psychologiques plane toujours. Le Dr Mohamed Ahmed Eweida, professeur émérite de psychiatrie à l’Université d’Al-Azhar, nous apporte son éclairage. Interview.

Dr Mohamed Ahmed Eweida

Al-Ahram Hebdo : La crise du coronavirus a suscité une peur diffuse, celle de la maladie, de la mort, de la perte de son emploi … comment ce sentiment qui a longtemps perduré peut-il impacter notre santé psychique ? Et comment dépasser cette peur ?

Dr Mohamed Ahmed Eweida : L’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore. La perspective d’un avenir flou est menaçante et inquiétante. Par conséquent, la seule chose qui permettrait de coexister avec cette situation et de rationaliser les craintes sanitaires et économiques qu’elle représente est la transparence. La disponibilité d’informations correctes aide les gens à s’adapter. L’exemple le plus connu est ce qu’on appelle le « syndrome des tranchées » vécu par les soldats pendant la Première Guerre mondiale.

Ceux-ci vivaient en permanence dans l’attente d’une attaque dont ils ignoraient le moment, la nature ou l’ampleur.

Que ce soit en Egypte ou dans n’importe quel autre pays, les gens ne sauraient dépasser leur peur et s’adapter à cette nouvelle situation que dans la mesure où les informations leur sont communiquées avec transparence, ils doivent réaliser l’ampleur des défis en rapport avec le nombre de cas, la capacité du système sanitaire, la gravité de la maladie et ses modes de transmission. Il en est de même pour les conséquences économiques de la pandémie, les plans mis au point pour s’en sortir, etc.

Avoir ce genre d’informations aide les gens à comprendre, à s’adapter à des conditions difficiles et à attendre patiemment le dénouement de la crise.

— Cette crise a-t-elle réveillé ou exacerbé des peurs refoulées chez les gens ?

— Je crois que le contraire est plutôt vrai. Comme on dit, les grands malheurs font oublier les moindres. Les gens qui étaient préoccupés par la performance scolaire de leurs enfants et la quête d’un meilleur niveau de vie ont découvert que ce qui importe maintenant c’est leur vie et celle de leur famille. La vie est devenue beaucoup plus simple. Je dirai même que cette crise a aidé les gens à guérir de certains troubles, elle leur a appris à cesser de penser à l’avenir et à vivre au jour le jour, à profiter du moment présent, à passer plus de temps avec leurs enfants et leurs conjoints …

— Cela dit le confinement a provoqué chez beaucoup des effets psychologiques négatifs …

— Bien sûr, notamment la dépression. Je l’ai constaté dans ma pratique, le nombre de patients dépressifs a augmenté récemment, à cause de la privation de mener leur vie ordinaire avec ses activités habituelles. C’est un peu comme la personne qui vient de prendre sa retraite et qui en se levant le matin réalise qu’il ne se rendra pas au travail. En tant que psychiatre, j’encourage les gens à reprendre leurs activités, ou du moins un minimum d’activités, mais tout en observant les précautions nécessaires.

— Comment expliquer la situation actuelle aux enfants et leur apprendre à se protéger ?

— Je reconnais qu’il est difficile d’expliquer à des enfants, pleins d’énergie et de curiosité, pourquoi il faut limiter les sorties et les activités. Je n’ai malheureusement pas de réponse toute faite à cette question.

— Aujourd’hui que la vie reprend son cours normal ou presque, certains ont du mal à trouver leurs repères, à sortir de leur cocon. Comment s’adapter à cette nouvelle vie ?

— Certains ont un tempérament enclin à la vie casanière, durant le confinement, ils se sont habitués à ce mode de vie et l’ont peut-être apprécié parce qu’ils ont eu l’occasion de passer plus de temps en famille, ou ont trouvé leur plaisir dans la lecture, dans les tâches ménagères, etc. Ce sont eux qui seront plus susceptibles d’éprouver une difficulté à renouer avec la vie, un peu comme le prisonnier qui a purgé sa peine et qui a peur de faire face à la vie. Mais avec le temps, et plus tard avec la régression du virus, même ceux-ci seront heureux de retrouver leur rythme de vie normal.

— Concernant les méfaits psychologiques de la pandémie, quand est-ce qu’il faut consulter ?

— Nous traversons tous une phase psychologiquement difficile, entre peur, dépression, voire désespoir. Cela dit, si la vie cesse de fonctionner, c’est-à-dire si une personne se retrouve incapable de dormir, de manger, de travailler ; ou si ses relations avec son conjoint, sa conjointe ou ses amis sont affectées, là il faut consulter.

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