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Edito : L’épouvantail de l’EI

Al-Ahram Hebdo, Lundi, 18 août 2014

L’Iraq sombre de plus en plus dans le chaos. Tandis que les Occidentaux, Etats-Unis en tête, tentent d’agir face à l’avancée fulgurante de l’Etat Islamique (EI), les combattants de ce groupe ultra-radical poursuivent leur progression au nord du pays, et menacent désormais la région autonome du Kurdistan, où les forces kurdes tentent, non sans mal, de les freiner. Des milliers de Kurdes de cette région continuent à fuir l’avancée des djihadistes. Aucune communauté n’a été épargnée par la cruauté des dji­hadistes de l’EI, qui ne laisse aux popu­lations d’autres choix qu’obéir, se convertir ou mourir. En Syrie voisine, les combattants de l’EI ont également progressé et se sont emparés d’une dizaine de localités dans la province d’Alep. Ils menacent désormais les rebelles syriens engagés dans une âpre lutte contre le régime de Bachar Al-Assad.

Face à ce désastre, l’Onu s’est empressée d’adopter une résolution incitant tous les Etats membres à « faire obstacle au financement terroriste et aux réseaux de recrutement de combattants étrangers qui alimentent la violence perpé­trée par l’EI, le Front Al-Nosra et d’autres complices d’Al-Qaëda dans la région ». Parallèlement, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne se sont mis d’accord, vendredi à Bruxelles, sur la possibilité de livrer des armes aux forces kurdes qui combattent l’Etat islamique dans le nord de l’Iraq. Plusieurs pays, dont la France et le Royaume-Uni, ont déjà annoncé leur intention de le faire.

Le spectre d’un Etat djihadiste au coeur du Moyen-Orient inquiète désor­mais les Occidentaux, mais aussi les pays de la région. L’EI se pose, en effet, comme un véritable épouvantail. Le groupe ultra-radical est pourtant l’oeuvre des grandes puissances et des pays de la région. L’éclosion de l’EI a été favorisée par l’effondrement des institu­tions étatiques en Iraq et en Syrie, le recul des grandes puissances et l’ab­sence d’une direction sunnite dans la région. Elle a été alimentée par le mécontentement de la communauté sunnite en Syrie qui se sent trahie par les Occidentaux dans sa bataille pour renverser Bachar Al-Assad. L’Occident avait, en effet, préféré ne pas intervenir en Syrie et ne pas livrer des armes à la rébellion, de crainte que celles-ci ne tombent aux mains des extrémistes. Or, la prolongation du conflit en Syrie et l’attitude bienveillante du régime de Bachar Al-Assad, qui a utilisé l’EI comme épouvantail face aux Occidentaux, ont certes profité aux djihadistes. L’avancée de l’EI a été de même favorisée par le mécontentement de la minorité sunnite en Iraq, victime de la politique discrimi­natoire de l’ancien premier ministre iraqien, Nouri Al-Maliki. Craignant une insurrection sunnite contre son pou­voir, Maliki a marginalisé les sunnites au profit des chiites. L’EI se pose aujourd’hui comme la seule puissance capable de faire face à l’axe chiite incluant l’Iran, la Syrie et le Liban. Mais ce n’est pas tout, l’invasion de l’Iraq par les Etats-Unis en 2003 a bouleversé la donne régionale, l’Iran a affiché une certaine complai­sance à l’égard du régime chiite de Nouri Al-Maliki, et certains pays du Golfe ont fourni des armes et des munitions aux combattants de l’EI, dans l’espoir de faire chuter le régime de Bachar Al-Assad. Autant dire que les grandes puissances et les pays de la région ont créé un monstre qu’ils n’ar­rivent plus à maîtriser.

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