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Dégel saoudo-américain

Thursday 19 janv. 2023

Après des mois de tensions, les relations entre l’Arabie saoudite et les Etats-Unis connaissent un dégel et les signes d’amélioration de la coopération bilatérale se multiplient.

Le mois dernier, l’Administration du président Joe Biden et le gouvernement saoudien ont collaboré pour mettre en échec un projet de loi au Congrès qui demandait de couper le soutien limité que le service de renseignement américain fournit à Riyad dans la guerre au Yémen. Cette position contraste avec l’engagement de Biden en février 2021 de mettre fin à « tout soutien américain aux opérations offensives dans la guerre au Yémen ». En novembre, l’Administration américaine a soutenu devant un tribunal fédéral le fait que le statut de chef du gouvernement en exercice du prince héritier saoudien Mohamad bin Salman le protégeait contre une action civile intentée par la fiancée du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, tué dans le consulat de son pays à Istanbul en octobre 2018. Le juge a accepté la position de l’Administration et la poursuite a été rejetée. Pendant sa campagne présidentielle, Biden a juré de faire de l’Arabie saoudite un « paria » pour son rôle présumé dans le meurtre du journaliste. La crise entre Riyad et Washington a éclaté au grand jour lorsque le Royaume a décidé, le 5 octobre dernier, de commun accord avec la Russie, de réduire la production de l’Opep+ de 2 millions de barils par jour, ignorant la demande pressante de Washington d’augmenter la production pour compenser la hausse du prix de l’essence déclenchée par la guerre Russie-Ukraine.

L’Administration Biden craignait que la décision n’impacte négativement les chances du Parti démocrate aux élections à mi-mandat du Congrès tenues en novembre. Le président américain a alors menacé l’Arabie saoudite de « conséquences pour ce qu’ils ont fait avec la Russie ». Mais depuis, l’Administration a abandonné sa menace de représailles et les responsables américains soulignent aujourd’hui qu’il n’existe aucun plan pour donner suite à cette menace et s’emploient, au contraire, à renforcer leur coopération militaire avec Riyad. Plusieurs raisons expliquent ce retournement : la baisse du prix de l’essence aux Etats-Unis, les résultats meilleurs que prévu pour les démocrates aux élections de mi-mandat et les inquiétudes accrues concernant l’Iran. Les préoccupations américaines au sujet de Téhéran ont augmenté depuis que la Russie a commencé à utiliser des drones de fabrication iranienne dans sa guerre contre l’Ukraine. Aussi bien Riyad que Washington s’inquiètent du développement des capacités d’enrichissement de l’uranium de l’Iran, au moment où les efforts pour relancer l’accord international sur son programme nucléaire sont au point mort. Par conséquent, les responsables américains et saoudiens se montrent déterminés à aller de l’avant avec de nouveaux projets militaires et de renseignement pour contenir l’Iran.

Les Etats-Unis travaillent désormais en étroite collaboration avec l’Arabie saoudite, Israël et d’autres pays du Moyen-Orient pour développer de nouveaux systèmes de défense aérienne coordonnés et élargir la coopération en mer pour dissuader l’Iran, que la Maison Blanche accuse de développer un partenariat militaire à grande échelle avec la Russie. Les responsables militaires du Commandement central américain (CENTCOM), chargé du Moyen- Orient, mènent discrètement une campagne pour mettre en place une coalition de défense régionale informelle qui peut aider des pays comme l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis à mieux se défendre contre des attaques de missiles de l’Iran ou de ses alliés régionaux, tout en réduisant leur dépendance vis-à-vis de la présence militaire des Etats-Unis, qui tiennent à leur désengagement du Moyen-Orient. Cette poussée du CENTCOM vers l’intégration de la défense aérienne au Moyen-Orient vient compenser la décision de Washington de retirer certaines de ses propres défenses antimissiles et de batteries Patriot de la région du Golfe ces dernières années, en préparation d’une confrontation à plus long terme avec la Russie et la Chine.

Le commandant du CENTCOM, le général Michael Kurilla, et son état-major ont discuté ces derniers mois avec leurs homologues régionaux d’une proposition visant à créer un nouveau site d’entraînement en Arabie saoudite pour expérimenter des technologies de contre-drone. L’Iran aurait amassé le stock le plus important de drones armés, de missiles de croisière et de missiles balistiques de la région et a été accusé par les Etats-Unis d’avoir transmis la technologie militaire de ces armes à des milices alliées en Iraq, en Syrie, au Yémen et au Liban. L’ancien commandant du CENTCOM, le général Kenneth McKenzie, a expliqué aux membres du Congrès, l’année dernière, que la prolifération de la technologie avancée de drones et de missiles iraniens a sapé la supériorité aérienne des Etats- Unis dans la région pour la première fois au monde depuis la guerre de Corée au début des années 1950.

Le dégel conjoncturel entre l’Arabie saoudite et les Etats-Unis reste fragile et pourrait laisser place à de nouvelles tensions tant que persistent les profondes divergences qui les séparent, en particulier le rapprochement entre le Royaume et les deux principaux rivaux globaux de Washington, la Chine et la Russie, la détermination de Washington de se désengager militairement du Moyen-Orient et la politique pétrolière indépendantiste de Riyad.

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