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Les raisons du rapprochement turco-éthiopien

Hicham Mourad , Mardi, 31 août 2021

Face à la croissance des difficultés internes et à des pressions externes, l’Ethiopie est à la recherche de soutiens sur l’échiquier régional. C’est pour ces raisons qu’elle s’est tournée récemment vers la Turquie pour obtenir de l’aide face aux défis majeurs auxquels elle est confrontée : le conflit au Tigré, le différend frontalier avec le Soudan et le litige avec l’Egypte et le Soudan autour de la construction du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu. Ce tournant s’est matérialisé notamment par la visite du premier ministre, Abiy Ahmed, le 18 août, à Ankara, où il a signé quatre accords sur la coopération militaire, la gestion des ressources en eau, la coopération financière militaire et l’assistance financière.

Hicham Mourad

L’Ethiopie recherche de meilleures relations avec la Turquie afin d’obtenir son appui face au soutien arabe à l’Egypte et au Soudan dans le conflit sur les eaux du Nil. En renforçant ses liens économiques et militaires avec Ankara, Addis-Abeba vise à créer un équilibre de puissance en sa faveur dans la région volatile de la Corne de l’Afrique.

Le gouvernement éthiopien est également confronté à la rébellion de la communauté tigréenne (6,1 % de la population) qui a éclaté au nord du pays le 4 novembre dernier. Cette révolte, menée par le Front Populaire de Libération du Tigré (FPLT), et la conséquente intervention militaire d’Addis-Abeba ont donné lieu à des atrocités imputées à l’armée éthiopienne et à l’exode de dizaines de milliers de réfugiés tigréens vers le Soudan voisin. Cette situation a poussé les pays occidentaux, tels que les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne, à exercer des pressions sur Addis-Abeba pour qu’il entame des négociations de paix avec le FPLT. D’autres groupes rebelles des régions Afar (nord-est), Benshangul-Gumz (nord-ouest) et Gambella (est) ont récemment rejoint la bataille pour un changement de régime, rendant plus difficile la situation du gouvernement et compliquant sa stratégie face au FPLT. C’est à ce titre qu’Abiy Ahmed a demandé un soutien militaire et financier à la Turquie. Des informations ont alors fait état que la Turquie a fourni à l’Ethiopie des drones de combat à utiliser dans le conflit du Tigré. Mais l’ambassade de Turquie à Addis-Abeba a immédiatement rejeté ces informations, disant qu’elles étaient fabriquées.

Lors de la visite d’Abiy Ahmed à Ankara, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a proposé la médiation de son pays entre l’Ethiopie et le Soudan afin de régler leur conflit frontalier autour de la région d’Al-Fashaqa. Il tablait sur l’amélioration récente des rapports entre Ankara et Khartoum. Quelques jours avant la visite d’Abiy Ahmed, le président du Conseil de souveraineté soudanais qui supervise la transition du pays vers un régime civil, Abdel-Fattah Al-Burhan, avait effectué les 12 et 13 août sa première visite en Turquie, où il a signé des accords de coopération dans les domaines de l’énergie, des finances et des médias, ainsi qu’un accord sur la « coopération fiscale militaire » et un protocole sur l’aide monétaire.

Signe de l’embellie dans les relations entre les deux pays, les responsables soudanais ont annoncé à la veille de la visite d’Al-Burhan que le gouvernement avait décidé d’aller de l’avant avec l’entreprise turque Summa dans son projet de construction du nouvel aéroport international à Khartoum. L’accord de 1,1 milliard de dollars, signé en mars 2018, était au point mort depuis le renversement en avril 2019 du président Omar Hassan Al-Béchir, un proche allié d’Ankara. Avec l’installation d’un gouvernement de transition à Khartoum soutenu par l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis (EAU), des rivaux de la Turquie, les rapports bilatéraux sont entrés dans une période d’incertitude. Au cours des derniers mois, cependant, les relations se sont améliorées. Fin mai, Mohamed Hamdan Dagalo, vice-président du Conseil de souveraineté, est devenu le premier haut responsable soudanais à se rendre à Ankara depuis l’éviction d’Al-Béchir.

Le réchauffement des rapports bilatéraux est le produit du changement dans le discours turc concernant ses positions idéologiques pro-islamistes. Depuis la chute d’Al-Béchir, Ankara a réduit son soutien aux islamistes soudanais, ce qui a rendu le Conseil de souveraineté moins réservé sur une coopération avec la Turquie et plus disposé à rechercher des domaines d’intérêt commun avec elle. Khartoum aurait signifié à Ankara que l’arrêt de ce type de soutien faciliterait les opportunités d’investissement turc au Soudan. Rien n’indique cependant que la médiation proposée par Ankara, si elle se matérialise, produira les résultats souhaités, étant donné la forte méfiance entre Khartoum et Addis-Abeba, alimentée par le conflit sur le barrage de la Renaissance.

Pour sa part, la Turquie qui se trouve, elle aussi, sous la pression des pays occidentaux, est à la recherche de nouveaux alliés et s’emploie à améliorer ses rapports avec les puissances arabes, comme l’Egypte, l’Arabie saoudite et les EAU. Pour elle, l’Ethiopie n’est pas seulement une puissance importante de l’Est de l’Afrique, mais aussi une porte d’entrée au continent, étant donné qu’elle abrite le siège de l’Union africaine. Au cours des 15 dernières années, la Turquie a progressivement intensifié ses liens politiques et économiques avec le continent. Son implication est devenue plus visible en Afrique subsaharienne, notamment en Afrique de l’Est. La Turquie a fait des relations avec l’Afrique un pilier central de sa politique étrangère et y a ouvert 30 nouvelles ambassades entre 2002 et 2019.

Cet intérêt pour l’Afrique s’est répercuté sur les rapports d’Ankara avec Addis-Abeba. Pendant longtemps, les relations entre les deux pays ont été largement axées sur l’économie. Selon les chiffres officiels, la Turquie, qui investit massivement dans le secteur textile, est le deuxième investisseur en Ethiopie après la Chine. Il existe quelque 200 entreprises turques en Ethiopie qui emploient plus de 20 000 Ethiopiens. Mais depuis la signature de l’accord de coopération militaire en août, les deux pays semblent se diriger vers une alliance politique, même si Ankara tend à avancer prudemment sur cette voie pour ne pas compromettre ses chances de réconciliation avec Le Caire.

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