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Aux origines du conflit éthio-soudanais

Tuesday 19 janv. 2021

Depuis novembre dernier, la tension monte entre le Soudan et l’Ethiopie dans la région frontalière d’Al-Fashqa. Mercredi dernier, Khartoum a accusé des milices éthiopiennes soutenues par le gouvernement d’Addis-Abeba d’avoir tué au moins 5 femmes soudanaises et promis d’utiliser tous les « moyens disponibles » pour riposter. Cet avertissement fait partie d’une série de déclarations de plus en plus conflictuelles entre les deux pays autour de leur litige frontalier situé dans l’Etat soudanais d’Al-Qadarif (sud-est). Début décembre, le Soudan a accusé des « forces et milices » éthio­piennes d’avoir tendu une embuscade aux troupes soudanaises le long de la frontière, faisant 4 morts et plus de 20 blessés. L’Ethiopie a, pour sa part, déclaré que l’armée soudanaise avait mené des attaques à l’aide de mitrailleuses lourdes et que de nombreux civils ont été tués et blessés.

Le Soudan accuse des agriculteurs éthiopiens, soutenus par des milices appuyées à leur tour par l’armée régulière, de s’être emparés de terres agri­coles dans la région frontalière soudanaise d’Al-Fashqa et de les cultiver depuis 1995. Le 19 décembre dernier, l’armée soudanaise a annoncé le déploiement de solides renforts dans l’Etat d’Al-Qadarif et la reprise, le 31, de toutes les terres soudanaises saisies par les Ethiopiens.

La région d’Al-Fashqa, d’une superficie de 250 km2, a connu des affrontements sporadiques entre Soudanais et Ethiopiens au fil des années, mais de nouveaux combats ont éclaté depuis le 4 novembre dernier lorsque le gouvernement d’Addis-Abeba a envoyé des troupes dans la région voisine du Tigré en Ethiopie contre les autorités locales. Des diplo­mates étrangers et des responsables soudanais ont expliqué que les troupes soudanaises se sont dépla­cées vers la région après le départ des troupes éthiopiennes pour aider au conflit au Tigré. Par contre, ont-ils souligné, d’importantes milices éthiopiennes de souche amhara se sont mobilisées dans Al-Fashqa où elles font preuve d’une agressi­vité renouvelée qui pourrait entraîner de nouveaux affrontements. L’Etat d’Amhara, dont les combat­tants ont soutenu l’offensive de l’armée éthio­pienne au Tigré, revendique la propriété de cer­taines parties d’Al-Fashqa.

En 1902, un accord de démarcation de la fron­tière a été conclu entre la Grande-Bretagne, puis­sance coloniale au Soudan à l’époque, et l’Ethio­pie, plaçant Al-Fashqa du côté soudanais de la frontière. Mais le tracé de la frontière a été rare­ment délimité sur le terrain, ce qui a permis à des fermiers éthiopiens de l’Etat d’Amhara voisin de s’installer dans la région et d’y cultiver des terres fertiles. Les deux pays ont tenu divers rounds de négociations qui ont finalement abouti en 2008 à un accord au terme duquel l’Ethiopie a reconnu l’appartenance d’Al-Fashqa au Soudan. En retour, ce dernier a permis aux Ethiopiens de continuer à y vivre sans être dérangés.

La délégation éthiopienne aux pourparlers, qui ont conduit au compromis de 2008, était dirigée par Abay Tsehaye, un haut responsable du Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT), alors au pouvoir à Addis-Abeba. Après la destitution du FLPT du pouvoir en 2018, les dirigeants de l’eth­nie amhara ont condamné l’accord comme un marché secret et ont déclaré qu’ils n’avaient pas été correctement consultés.

L’éclatement en novembre dernier du conflit entre le FLPT tigréen et le pouvoir à Addis-Abeba a donné de l’eau au moulin des dirigeants de l’eth­nie amhara. Les quelque 1 800 fermiers éthiopiens, qui habitent Al-Fashqa, sont de l’ethnie amhara, une communauté sur laquelle s’appuie de plus en plus le premier ministre, Abiy Ahmed, après avoir perdu un soutien important dans son groupe eth­nique oromo, le plus important d’Ethiopie. Il doit ainsi la ménager, y compris dans ses revendica­tions aussi bien à Al-Fashqa qu’au Tigré. Les Amharas sont le deuxième plus grand groupe eth­nique du pays dont sont issus ses dirigeants histo­riques. Enhardis par les victoires de l’armée fédé­rale dans le conflit contre le FLPT au cours des deux derniers mois, les Amharas ont renouvelé leurs revendications territoriales au Tigré. Après le retrait du FLPT, poursuivi par la milice régionale d’Amhara, ils ont hissé leurs drapeaux et installé des panneaux de signalisation indiquant « Bienvenue à Amhara ». Il s’agissait de terres revendiquées par l’Etat d’Amhara mais attribuées au Tigré dans les années 1990 lorsque le FLPT était au pouvoir.

Lors du sommet de l’Autorité intergouverne­mentale pour le développement (IGAD) tenu à Djibouti le 20 décembre, le premier ministre sou­danais, Abdallah Hamdok, a soulevé la question du contentieux frontalier avec son homologue éthio­pien. Ils ont accepté de négocier et ont tenu des pourparlers à la frontière fin décembre, qui n’ont marqué aucun progrès. Les deux parties avaient des positions irréconciliables. Alors que Khartoum veut un retour au statu quo d’avant l’éclatement des combats et l’entrée en scène de milices amha­ra, Addis-Abeba, tenant à ménager l’ethnie amha­ra, demande que le Soudan indemnise les agricul­teurs éthiopiens qui ont été récemment chassés par l’armée soudanaise.

Le règlement du conflit frontalier est rendu plus difficile par le fait que les relations entre les deux pays traversent une période de tensions provo­quées par l’échec jusqu’ici de parvenir à un accord sur le grand barrage éthiopien de la Renaissance construit sur le Nil bleu, ainsi que par la présence au Soudan d’environ 50 000 réfugiés éthiopiens qui ont franchi la frontière pour échapper aux exactions et aux combats qui avaient ravagé depuis novembre dernier l’Etat éthiopien voisin du Tigré.

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