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La montée en puissance de la représentation arabe en Israël

Monday 9 mars 2020

Alors que les législa­tives en Israël, les troi­sièmes en moins d’un an, n’ont toujours dégagé aucune majorité, la grande surprise du scrutin du 2 mars est la montée en puissance de la représen­tation arabe. La Liste unifiée regroupant les trois formations arabes, la Liste arabe unie, Ta’al et Balad, et le parti juif d’extrême gauche Hadash, a remporté le nombre record de 15 sièges à la Knesset, devenant la troisième force politique en Israël après le Likoud (droite) du premier ministre sortant Benyamin Netanyahu (36 sièges) et l’alliance Bleu et Blanc (centriste) de l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, Benny Gantz (33 sièges).

Le taux de participation arabe au scrutin du 2mars a atteint 64,7%, le plus élevé depuis 1999. Il s’agit, selon l’ONG Abraham Initiatives, d’une augmentation de 16 points en un an. Ainsi, l’écart entre la partici­pation arabe et le taux général de vote en Israël— 71,32% le 2 mars — n’est plus que de 6 points. Lors des législatives d’avril 2019, la participation électorale arabe était de 49,2% (contre 68,5% dans l’ensemble de la population). Au scrutin de septembre2019, 59,2% des Arabes israéliens ont voté alors que le taux de participation en Israël était de 69,8 %.

Cette augmentation constante de la participation électorale arabe s’est logiquement répercutée sur le nombre des sièges remportés à la Knesset. Lors des élections d’avril dernier, les candidats arabes, dont des communistes, des islamistes, des laïcs et des nationalistes pales­tiniens, ont remporté 10 sièges. Après s’être unifiés dans l’alliance de la Liste commune en septembre et avoir fondé leur campagne sur les promesses d’offrir de meilleurs services et de constituer un rempart contre les politiques anti-arabes du gouvernement Netanyahu, ils ont porté leurs gains à 13 sièges. La Liste unifiée a été créée à la veille des législatives de 2015, où elle a obtenu 13 sièges à la Knesset, le meilleur score réalisé jusqu’alors par les candidats arabes. Elle a été dis­soute en février 2019 puis recréée en prévision du scrutin de septembre dernier.

Cette montée en puissance de la représentation politique de la com­munauté arabe, qui constitue 21 % de la population d’Israël, s’explique par diverses raisons; la première étant le discours et la politique racistes et anti-palestiniens du gou­vernement Netanyahu. Les attaques verbales à répétition de ce dernier et de son parti contre la minorité arabe étaient, en effet, l’une des princi­pales raisons pour laquelle la cam­pagne électorale de la Liste unifiée a si efficacement fonctionné. Le slo­gan principal choisi par le Likoud pour sa campagne électorale soute­nait que « Gantz ne pourra pas for­mer de gouvernement sans le soutien d’Ahmad Tibi », qui est l’un des principaux dirigeants de la Liste unifiée et député arabe de longue date. Des photos le présentant avec Benny Gantz étaient postées sur des panneaux d’affichage à travers le pays. En même temps, le Likoud diffusait massivement le slogan de campagne « Bibi (diminutif de Benyamin Netanyahu) ou Tibi ». Le premier ministre n’a eu de cesse pendant sa campagne de mettre en garde les électeurs israéliens contre l’op­tion d’une coalition du Bleu et Blanc soutenue par la Liste arabe. Dans des vidéos de cam­pagne, Netanyahu a qualifié cette possibili­té de « menace existen­tielle » pour le pays.

Au cours des 15 der­niers mois marqués par une instabilité poli­tique ayant provoqué l’organisation sans pré­cédent de trois scrutins législatifs en moins d’un an, le pre­mier ministre et le Likoud avaient, pour des raisons électorales, axé leur campagne sur les Arabes israéliens, qu’ils ont diabolisés et décrits comme une cinquième colonne.

Cette rhétorique raciste et anti-arabe a été relayée par l’alliance Bleu et Blanc, bien qu’en moindre mesure. Gantz tenait en effet un dis­cours niant et délégitimant les Arabes israéliens en tant que race et nation. Rejetant catégoriquement la possibilité de siéger dans un gouver­nement avec les partis arabes, il a promis de former « un gouverne­ment à majorité juive » ou d’établir « un gouvernement d’union avec le Likoud sans Netanyahu ». L’objectif de Gantz était de convaincre les électeurs de droite qu’il n’y avait pas de différence entre lui et Netanyahu au sujet des Arabes israéliens.

Cette rhétorique raciste tenue par les deux grandes formations poli­tiques israéliennes a produit une montée en flèche des incitations à la haine contre la minorité arabe, la Liste unifiée et ses dirigeants. L’indice du racisme en 2019, publié dernièrement par le Centre arabe pour l’avancement des médias sociaux, a révélé qu’il y avait une augmentation frappante des incita­tions contre les Arabes israéliens sur Internet entre 2018 et 2019. La recherche a révélé que le pic des incitations contre les Palestiniens et les Arabes en 2019 était corrélé avec les deux scrutins législa­tifs d’avril et de sep­tembre. Le résultat de cette campagne anti-arabe et de ses consé­quences a été que 88,3 % des électeurs arabes ont voté pour la Liste unifiée, inversant la ten­dance générale observée pendant les législatives des dernières années. Traditionnellement, environ 25 % des Arabes israéliens votaient pour des partis sionistes de gauche comme le Parti travailliste, Meretz ou même Chaath. Mais lors de la dernière échéance électorale, presque toute la communauté arabe s’est trouvée unie derrière la Liste unifiée. Non seulement les Arabes israéliens ont voté en plus grand nombre, mais ceux qui avaient l’ha­bitude de voter pour les partis juifs se sont ravisés cette fois et ont donné leurs suffrages aux partis arabes, qu’ils ont jugés plus à même de défendre leurs droits civils contre les attaques répétées de la droite.

La Liste unifiée a également pro­fité de la colère des Arabes israé­liens contre le plan de paix améri­cain. Vanté par le président Donald Trump comme étant le « marché du siècle », ce plan comprend une clause très controversée qui risque­rait de priver certains Arabes israé­liens de leur citoyenneté. La mino­rité arabe, issue de Palestiniens qui sont restés sur leurs terres après la création d’Israël en 1948, soutient largement la cause palestinienne et ses voix électorales sont influencées par les prises de position des forma­tions israéliennes sur le conflit avec les Palestiniens. Outre Netanyahu, qui s’est affiché avec Trump au moment de l’annonce du plan à la Maison Blanche, Gantz a largement soutenu l’initiative américaine. Cette prise de position a aliéné, au profit de la Liste unifiée, des élec­teurs qui espéraient que l’alliance Bleu et Blanc adopte une position différente du Likoud sur ce plan largement anti-palestinien. Le même constat s’est appliqué aux partis de la gauche traditionnelle, notamment Meretz et le Parti travailliste, qui ne se sont pas prononcés contre l’idée d’échange de terres dans le plan de paix américain.

L’échec des partis de gauche à prendre une position suffisamment ferme contre la colonisation des terres palestiniennes a affecté, non seule­ment la communauté arabe, mais aussi l’électorat juif progressiste. C’est ainsi que Meretz, un petit parti sioniste qui s’oppose à l’occupation des territoires palestiniens, a perdu des voix au profit de la Liste unifiée après avoir uni ses forces avec le Parti travailliste. Son alliance avec ce dernier s’est soldée par des posi­tions moins tranchées sur la coloni­sation des terres palestiniennes. Ce qui a déçu nombre d’électeurs juifs. Ce recul de la gauche traditionnelle israélienne a profité à la Liste uni­fiée qui a plus que doublé ses suf­frages parmi l’électorat juif au der­nier scrutin .

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