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Les limites de la puissance militaire d'Israël

Sunday 18 nov. 2018

Une escalade militaire dans la bande de Gaza a été finalement évitée. Après le fiasco de l’opération des forces spéciales israéliennes, les accrochages et les durs bombardements israéliens qui s’en sont suivis, l’enclave palestinienne risquait un embrasement général lourd de conséquences. Grâce à la médiation égyptienne, Israël et le Hamas sont parvenus rapidement à un accord sur la cessation des hostilités, au grand dam des « faucons » de l’extrême droite israélienne qui voulaient une riposte militaire plus robuste au défi lancé par le mouvement islamiste. Le Hamas a, en effet, crié victoire après avoir déjoué l’opération d’infiltration israélienne et obtenu rapidement un cessez-le-feu.

Netanyahu, un va-t-en-guerre qui dirige le gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël, a enragé par sa décision ses partenaires de l’extrême droite, tel le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, qui a annoncé sa démission et le retrait de son parti Israel Beytenou de la coalition gouvernemen­tale, faisant courir le risque de chute du gouvernement et d’élections anticipées. Plusieurs commentateurs en Israël et ailleurs estiment que Netanyahu se trouve désormais dans une situation interne fragilisée.

Un contexte politique particulier explique cependant la position de Netanyahu, réputé partisan de la manière forte avec les Palestiniens. L’approche des élections législatives en Israël, prévues en novembre 2019, pousse le premier ministre à vouloir chercher le calme sur le front palesti­nien et éviter les pertes israéliennes qu’impliquerait une intervention mus­clée dans la bande de Gaza. Ce qui réduirait ses chances d’être réélu. Accablé d’accusations de corruption, de fraude et d’abus de confiance depuis février dernier, il veut éviter d’en rajou­ter par un possible échec militaire à Gaza. Déjà en 2012, il avait lancé une campagne de bombardement contre l’enclave palestinienne, à l’approche des élections et de la fin de son deu­xième mandat. Anticipant le risque d’enlisement, il a refusé d’engager les forces terrestres dans une expédition qui aurait coûté la vie à plusieurs sol­dats israéliens, essuyant les accusations de l’aile d’extrême droite de sa coali­tion, y compris dans son propre parti, le Likoud. Cette campagne militaire lui a tout de même coûté 5 sièges à la Knesset, remportés par le parti d’ex­trême droite Foyer juif.

Cette fois, Netanyahu a suivi les conseils des chefs de l’armée qui ne voyaient pas d’utilité à engager une offensive militaire contre le Hamas dans la bande de Gaza. Les militaires israéliens sont parvenus à la conclusion qu’une guerre ne pourra éradiquer le Hamas. Elle l’affaiblira momentané­ment. Mais quelque temps après, le Hamas retrouvera sa capacité d’avant-guerre, voire davantage avec des moyens militaires plus avancés. Contrairement donc aux idées reçues et largement répandues, les militaires israéliens sont conscients des limites de leurs actions contre les maîtres de la bande de Gaza. Pour leur part, les diri­geants politiques d’Israël ordonnent à l’armée, de temps à autre, d’attaquer le Hamas pour l’affaiblir et/ou pour atteindre des objectifs d’ordre interne, mais ils savent aussi les limites de ce moyen et que, tôt ou tard, ils revien­dront à la case départ.

La quête de calme dans la bande de Gaza et la volonté d’éviter une explo­sion sociale à l’approche des élections en Israël est également visible dans la décision de Netanyahu, le 9 novembre, d’autoriser l’acheminement, sous pro­tection israélienne, de 15 millions de dollars en espèces offerts par le Qatar au Hamas pour payer les salaires de ses fonctionnaires. La semaine précédente, Israël avait également autorisé la livrai­son par le Qatar de fioul pour remettre en service la principale centrale élec­trique de la bande de Gaza. Cette aide qatari a permis de réduire de moitié les heures de coupure d’électricité et de limiter ainsi la colère des habitants de l’enclave palestinienne contre le blocus imposé par Israël. Netanyahu n’aurait certainement pas agi de la sorte sans la pression de la rue palestinienne à Gaza, qui menaçait de monter en puissance : des milliers de manifestants se rassem­blaient chaque semaine près de la bar­rière séparant l’enclave d’Israël, lançant des cerfs-volants et des ballons incen­diaires qui ont causé des dégâts impor­tants dans les terres agricoles des locali­tés israéliennes voisines.

La vérité est que Netanyahu voulait faire d’une pierre deux coups: écarter le risque d’explosion sociale à Gaza en raison du blocus israélien et semer la zizanie entre Palestiniens. Il a ainsi autorisé le transfert de l’assistance financière qatari sans la moindre coor­dination avec l’Autorité palestinienne du président Mahmoud Abbas. Les responsables palestiniens à Ramallah n’ont pas cessé d’exprimer publique­ment leur ferme opposition au paiement des salaires des fonctionnaires de la bande de Gaza de cette manière et de réclamer que le transfert de fonds passe par l’Autorité d’autonomie pour lui permettre d’examiner les noms des res­ponsables du Hamas qui recevraient l’argent.

Nourrir la discorde interpalestinienne sert la stratégie politique de Netanyahu, qui consiste à clamer devant la commu­nauté internationale qu’il n’y a pas d’unique interlocuteur palestinien avec qui engager des négociations de paix. Toutefois, la vérité est que le premier ministre israélien est catégoriquement opposé à toute solution définitive basée sur la formule de deux Etats, comme le réclame la communauté internationale, et impliquant l’établissement d’un Etat palestinien indépendant. Netanyahu veut en réalité s’assurer qu’il pourra déjouer toute éventuelle initiative de paix proposée par l’Administration de Donald Trump, malgré l’alignement de celui-ci sur les positions de Tel-Aviv. Garder le calme dans la bande de Gaza réduit ainsi la pression internationale sur Israël pour faire des concessions aux Palestiniens et entamer des négo­ciations de paix. Un gain d’autant plus appréciable que Netanyahu s’engage dans une année électorale.

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