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Un royaume sans roi et un amiral sans flotte

Monday 2 avr. 2018

La tenue à Riyad du sommet arabe a été fixée au 15 avril prochain. Il s’agit d’un sommet ordi­naire qui intervient dans une situa­tion non ordinaire, à un moment où les crises arabes ont atteint leur apo­gée, laissant prédire un affrontement entre les forces internationales et régionales, et où les Arabes eux-mêmes sont incapables de résoudre leurs propres crises.

Or, il est inacceptable que le som­met se tienne alors qu’il n’y a ni visions ni projets pour en finir avec ces crises. L’impuissance des Etats arabes avait conduit à celle de la Ligue arabe, au point que les solu­tions ont été cherchées ailleurs. Or, les parties sollicitées pour apporter des solutions ont des intérêts diamé­tralement opposés à ceux des Arabes. Et il est devenu inacceptable que les conjonctures restent telles quelles, alors que les forces internationales et régionales renforcent leur présence sur les territoires arabes et que le rôle des régimes arabes est de plus en plus marginalisé.

Dans cet état des lieux, l’état de cette instance nous rappelle une anecdote qui remonte à 1941, et qui symbolise le fossé entre les déclara­tions et les principes arabes d’une part, et les positions prises sur le terrain d’autre part. Celles-ci sont devenues tellement opposées qu’il est désormais tout à fait possible de dire que le sommet arabe représente la concrétisation de cette triste bla­gue : « Un royaume sans roi et un amiral sans flotte ».

Cette anecdote remonte à un dialo­gue entre le secrétaire d’Etat améri­cain, Cordell Hull, et l’ambassadeur de Hongrie à Washington, suite à la déclaration de guerre lancée par le Japon aux Etats-Unis, aux débuts de la Seconde Guerre mondiale, préci­sément à la fin de 1941. A la suite de cette déclaration de guerre japo­naise, l’Allemagne, en tant qu’alliée du Japon a, elle aussi, déclaré la guerre aux Etats-Unis et a demandé à tous ses alliés (dont la Hongrie) d’en faire de même. L’ambassadeur de la Hongrie a alors demandé de rencontrer le secrétaire d’Etat améri­cain pour lui annoncer la décision de son pays de déclarer la guerre aux Etats-Unis.

Le dialogue suivant s’est engagé :

— Le secrétaire d’Etat américain : La Hongrie, est-ce une République ?

— Non, a répondu l’ambassadeur, nous sommes un royaume.

— Qui est votre roi ?

— Nous n’avons pas de roi, nous avons un régent, l’amiral Horthy.

— Un amiral ?! Vous possédez certainement une grande flotte ?

— Nous ne possédons aucune flotte. Nous n’avons aucun accès à la mer.

— Ceci est bien étonnant, rétorqua le secrétaire d’Etat américain, un royaume sans roi et un amiral sans flotte. Pourquoi nous déclarez-vous la guerre alors? Que nous réclamez-vous ?

— Rien. Nous avons des réclama­tions à la Roumanie.

— Pourquoi ne déclarez-vous pas la guerre à la Roumanie ?

— Ceci n’est pas possible, car la Roumanie est notre alliée.

C’est exactement le cas des Arabes qui se lancent dans des comporte­ments et des alliances opposés à leurs intérêts. C’était lors de l’inva­sion américaine de l’Iraq. C’est le cas aujourd’hui en Libye, en Syrie et au Yémen. Sans oublier ce qui se passe dans les évolutions suspi­cieuses de la cause palestinienne. Les Arabes resteront-ils incons­cients, de bon gré ou de mauvais gré, des plans visant à liquider la cause palestinienne afin de permettre à l’entité sioniste d’imposer sa domi­nation et son hégémonie et afin d’imposer l’Etat hébreu comme allié des Arabes? Les Arabes insisteront-ils sur leurs contradictions dans la crise syrienne qui menace désormais tout l’avenir arabe, à la lumière des tendances américaines et russes d’entamer une nouvelle guerre froide ?

Une guerre qui peut ne pas rester froide pendant longtemps après la victoire de Poutine pour un qua­trième mandat, fort d’un soutien populaire sans précédent et avec une administration américaine regor­geant de généraux et de symboles du courant des conservateurs et des néo-conservateurs. En effet, le secrétaire d’Etat, Rex Tillerson, a été limogé pour être remplacé par le président de la CIA, Mike Pompeo, ainsi que le conseiller à la sécurité nationale, Herbert McMaster, pour être remplacé par John Bolton, l’ex­trémiste de droite qui se vante de son sionisme et qui est connu pour être l’armée secrète d’Israël.

Poutine a renouvelé son mandat par un programme électoral, dont le slogan était « Un président fort pour une Russie forte », en annonçant la production d’une nouvelle généra­tion d’armes invincibles. Quant aux Etats-Unis, ils sont gouvernés par un président qui a déclaré une nouvelle stratégie sécuritaire qui reflète la conviction de la force basée sur la modernisation du triangle nucléaire englobant l’aviation stratégique, les missiles balistiques transcontinen­taux et les sous-marins portant des têtes nucléaires, avec un nouveau conseiller à la sécurité nationale prêt à affronter la Russie et la Chine et à frapper l’Iran, la Corée du Nord et la Syrie.

John Bolton qui a déclaré, quelques heures après sa nomination au poste de conseiller à la sécurité nationale, son intention de paraître sur Fox News avec le nouveau secré­taire d’Etat, Mike Pompeo, pour parler des plans des Etats-Unis après leur retrait de l’accord nucléaire ira­nien, est lui-même qui a assisté la conférence de l’opposition iranienne à Paris l’année dernière et qui a déclaré : « Nous fêterons avec vous à Téhéran en 2019 ». Ce qui signifie que les Etats-Unis ont l’intention de mener une guerre contre l’Iran et de renverser son régime.

Les Arabes sont entourés de dan­gers. Comment le prochain sommet arabe agira-t-il envers ces dangers ? Restera-t-il prisonnier du drame que le régime arabe est quasiment deve­nu un royaume sans roi et un amiral sans flotte ?

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