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Même la nature est victime de l’insécurité

Dalia Abdel-Salam, Mardi, 02 octobre 2012

Un long mur de 7 km construit sans autorisation par des moines empêche l’accès à la réserve naturelle. La police se contente d’observer tandis que d’autres s’unissent contre cette aberration.

Même la nature est victime de l’insécurité
Magdi Abdel-Sayed

« Aidez-nous, notre désert est en danger ! Les sources magiques ont été volées ! » … C’est par ces propos que l’écrivaine Mona Prince entame la conversation téléphonique. D’une voix inquiète, elle invite Al-Ahram Hebdo à visiter le site agressé dans une tentative de mettre un terme à cette violation.

Dimanche 23 septembre, 7h du matin. Un amateur du désert, Gary Kehiaian, nous accompagne alors dans son 4x4 sur le site en question. Après 2 heures de route, voilà la route de Wadi Al-Rayane, réserve naturelle depuis 1989. Entre dunes, montagnes, lac et chutes d’eau, elle renferme 16 espèces de plantes désertiques, 15 espèces d’animaux (gazelle blanche, gazelle égyptienne, etc.), 16 espèces de reptiles et 100 d’oiseaux résidents et migrateurs.

Le paysage change d’un coup avec les piliers d’un mur de 7 km de longueur qui entoure la région d’Al-Oyoune, laquelle renferme 4 sources dites « magiques » d’eaux sulfuriques. Cette construction viole la législation des réserves naturelles et dépend du monastère de Saint-Makarios d’Alexandrie.

L’accès se fait par un portail, lui aussi en construction. Des moines en longue tunique noire et à la longue barbe sauvage accueillent et guident les visiteurs vers le père Eléchaa, qui attend patiemment. « Nous sommes arrivés dans la région dans les années 1960 avec le père Matta Al-Maskine. La vie dans le désert était dure, alors nous sommes partis. Mais l’amour qu’on a pour la région nous a fait revenir en 1995 », raconte-t-il.

Il explique qu’après la révolution de 2011, les moines ont été menacés par les bédouins et la police s’est montrée incapable de les défendre. « C’est pourquoi nous avons commencé à construire ce mur », indique Abouna Eléchaa. Mais pour ce faire, deux choses sont essentielles : la première est que le terrain doit leur appartenir, et la deuxième est le permis de construire. Dans ce cas particulier, un troisième élément est nécessaire : une étude sur l’impact environnemental, puisque le site fait partie d’une réserve naturelle.

Le père Boulos, responsable des constructions dans le monastère, a quelques documents en main : un permis du ministère de l’Environnement qui leur donne le droit de vivre sur le site pour prier et un protocole entre l’Agence Egyptienne pour les Affaires de l’Environnement (AEAE) et le monastère, signé en 2007 et renouvelé annuellement sauf en cas d’infractions. Dans ce protocole, les constructions présentes à l’époque sont énumérées en détail.

La situation est donc la suivante : le père Eléchaa et ses compagnons n’ont pas l’autorisation de construire ce long mur dans la réserve.

La législation sur les réserves naturelles exige pourtant que toutes les activités soient conformes aux normes. Et c’est avec les inspections des rangers que la bonne application de la loi est observée. Mais « on n’arrive pas à entrer dans la réserve pour voir ce qui se passe et prendre des photos des infractions, car maintenant nous sommes interdits d’entrer dans la réserve », assure Ayman, chercheur environnemental de la réserve de Wadi Al-Rayane. Tandis que, pour le père Eléchaa, ces constructions sont nécessaires pour leur vie. « Le monastère compte 200 moines aujourd’hui et nous avons besoin de places et de services », explique-t-il. « Quiconque qui veut entrer dans la région d’Al-Oyoune par notre portail doit avoir un permis du ministère de l’Environnement », poursuit le père Eléchaa. Et de poursuivre, au sujet de l’accès à la réserve : « J’ai rencontré le ministre de l’Environnement, Moustapha Hussein Kamel, et il m’a promis qu’il viendrait nous rendre visite, on trouvera une solution ensemble ».

En marge de la religion

« Le monastère de Saint-Makarios a dépassé toutes les limites ! », s’exclame de son côté Mona Prince. « Des constructions laides, un long mur construit sur la propriété de l’Etat. On doit maintenant passer par le portail du monastère pour entrer dans la région d’Al-Oyoune. C’est ridicule ! ». Pour Gary Kehiaian, qui est aussi le fondateur d’un groupe sur Facebook intitulé « Save the Desert », l’affaire doit être discutée en marge de la religion. « Je suis chrétien et je fais partie du groupe qui refuse l’agression du monastère contre la nature et les biens de l’Etat », signale-t-il.

Pour procéder à ces constructions, les responsables du monastère ont profité de l’absence de sécurité qui a suivi la révolution du 25 janvier 2011, comme de la situation générale, donnant l’impression que l’Etat sous la gouvernance des islamistes devrait être contre les chrétiens en général. Car le mur en construction clôt le passage entre deux montagnes sur une surface de 30 km2 et qui représente l’un des meilleurs sites de la région pour les safaris. Gary Kehiaian et ses amis travaillent d’arrache-pied pour organiser une manifestation pacifique en 4x4 devant le mur en question.« Je veux une manifestation paisible, sans agression. D’autres veulent faire des manifestations pour détruire le mur le 12 octobre 2012. Mais je ne crois pas que cela soit une bonne idée, il pourrait y avoir des morts ! », estime Gary Kehiaian.

Selon Dr Mohamad Talaat, directeur général des réserves de la région centrale (Le Caire, Fayoum et Béni-Soueif), avec les moines, « de 1995 à 1997, il n’y a pas eu de problème du tout. En 1998, ils ont commencé à planter un jardin. Cultiver est totalement interdit dans les réserves naturelles, car cela modifie la nature du site et a un impact très négatif sur la biodiversité. Nous avons enregistré cette infraction et le jardin a été supprimé », dit-il. Et d’ajouter que, depuis 1998, les infractions du monastère contre le site n’ont jamais cessé. « En 2000 par exemple, ils ont construit une église sans permis et la police l’a démolie sous la ministre Nadia Makram Ebeid. Sous les deux ministres Mamdouh Riyad et Magued Georges, les infractions ont atteint leur apogée surtout entre 2003 et 2007 », affirme Dr Mohamad Talaat. Le plus étonnant est le fait que les rangers ont toujours enregistré les infractions, mais lorsque le procès-verbal arrive aux tribunaux les responsables de l’AEAE renoncent à tout procès. « Juste après le départ de Moubarak, le monastère a commencé à construire le mur. La police était absente, alors nous avons contacté les Forces armées et elles sont venues démolir le mur », raconte Dr Talaat.

Mais ensuite, les travaux ont recommencé et l’armée était occupée par d’autres problèmes dans le pays. « Deux décisions relatives à la démolition du mur ont été prises et nous avons assisté à plusieurs réunions avec la police pour discuter de leur exécution, en vain ! », s’étonne Dr Mohamad Talaat.

Pour construire le mur, des camions amènent des briques du gouvernorat de Minya. Cela est aussi interdit, mais les points de contrôle routiers laissent passer ... C’est un effet de plus du vide sécuritaire.

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