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Les Flamants roses, vedettes du lac Qaroun

Dalia Abdel-Salam, Dimanche, 08 février 2015

Si vous désirez passer une journée en pleine nature et observer les oiseaux migrateurs, c'est sur les bords du lac Qaroun qu'il convient de faire vos premières observations ornithologiques ! L'Hebdo a fait le voyage pour vous.

Les Flamants roses, vedettes du lac Qaroun

Les Flamants roses, vedettes du lac Qaroun
L’aigrette garzette est la plus répandue des aigrettes. Corps élancé et élégant au plumage blanc. (Photo:Bassam Al-Zoghby)

Il est 10h du matin quand nous embarquons dans un bateau à moteur ... pour observer des oiseaux migrateurs. Cent soixante-dix espèces ont été identifiées dont une vingtaine observée à ce jour. Notre batelier, Am Oweiss, 57 ans, paraît bien plus âgé avec sa peau hâlée et ridée par l’effet du soleil. Il nous installe avec précaution sur son embarcation. Nous entamons le trajet vers la partie Est du lac Qaroun, situé dans le gouvernorat du Fayoum à 95 km au sud-est du Caire.

Mohamad Hammad, directeur du projet de la diversité biologique dans la réserve naturelle de Qaroun, s’est joint à notre équipe. Vétérinaire et expert en oiseaux, il recense les oiseaux migrateurs, les surveille, notamment pendant la saison de reproduction (entre mai et juin) et les soigne en cas de besoin.

Avant de partir, il nous a avertis que des vagues pourraient inonder le bateau à cause du vent et que nos vêtements et nos caméras risqueraient de se mouiller. Mais l’aventure semble bien plus intéressante que les quelques gouttes d’eau salée qui pourraient nous arroser. Sous l’effet des rayons du soleil, les eaux du lac brillent. Dix minutes en bateau se sont écoulées quand nous commençons à apercevoir de larges colliers de perles blanches qui ne sont que d’importants rassemblements de goélands qui nous observent, railleurs.

Pour ne pas les effrayer et éviter qu’ils ne s’envolent, Am Oweiss arrête le moteur du bateau. « C’est une espèce sociable qu’on trouve également sur les bords du lac, près des hommes », explique Hammad, en ajoutant que le goéland ne se nourrit pas seulement en milieu aquatique, il ingurgite aussi bien de petits animaux invertébrés aquatiques que terrestres. « Parfois même, ils mangent ce qu’ils trouvent dans les décharges publiques ou dans les poubelles », renchérit Am Oweiss avec un large sourire qui laisse entrevoir ses dents jaunies. Habituellement, l’ornithologue a besoin de jumelles, d’un guide pour identifier les oiseaux et d’un carnet pour prendre des notes. Un appareil photo avec un zoom puissant est aussi recommandé

Am Oweiss a tous les sens en éveil. Il cherche à l’oeil nu des silhouettes d’oiseaux et demande de temps en temps au Dr Hammad de lui prêter les jumelles pour mieux balayer le paysage. Le goéland semble être l’oiseau le plus répandu dans le lac. Entre les grands rassemblements de goélands, on observe de temps à autre de petits groupes d’autres espèces.

Am Oweiss pointe du doigt quelques foulques. Un oiseau qu’on confond souvent avec la poule d’eau, et qui ressemble au canard, avec son plumage tout noir, son bec et son écusson frontal blanc pur, ses yeux rouges arrondis et ses pattes verdâtres. « Les foulques sont d’excellents plongeurs qui deviennent familiers avec l’homme, s’ils ne sont pas chassés. Cette espèce d’oiseau plonge pour chercher sa nourriture et nage lentement en hochant la tête », explique Hammad.

L’expert observe une échasse blanche qui est une espèce d’oiseau de la famille des échassiers, de taille moyenne et aux longues pattes grêles. En plein vol, on peut voir que le bas de ses ailes est de couleur noire. Un autre échassier de petite taille est repéré par Am Oweiss, c’est le chevalier gambette. Il a un long bec rouge et un plumage blanc, rayé de brun. « C’est un oiseau d’hiver, qui vit souvent en solitaire. On le reconnaît par sa bande blanche à l’arrière de l’aile, qui n’est visible que lorsqu’il est en plein vol. On l’appelle parfois Pieds Rouges à cause de la couleur de ses pattes », explique Hammad. Le Dr et Am Oweiss arrivent à distinguer toutes les espèces qu’ils nous montrent et nous décrivent.

Quelques minutes plus tard, ces experts nous montrent un vanneau éperonné qu’ils viennent d’identifier avec son plumage noir et blanc et ses pattes grises, il émigre du sud-est de l’Europe en août, septembre et y retourne fin mars ou avril. Il vit sur les terrains proches des marais salés. Nous avons passé un peu plus d’une heure à chercher les flamants roses qui, hélas, n’ont pas fait leur apparition !

La patience est l'une des qualités indispensables pour l’ornithologue afin de faire des observations de qualité. Les oiseaux ne sont pas souvent au rendez-vous et il faut parfois attendre longtemps avant de les apercevoir. Pour voir une espèce précise dans un lieu quelconque, cela peut prendre de quelques heures à quelques jours si l’oiseau est discret.

Voilà enfin, un flamant rose !

Les Flamants roses, vedettes du lac Qaroun
Am Oweiss cherchait les différentes espèces à l'oeil nu ! (Photo:Bassam Al-Zoghby)

Un seul. Am Oweiss semble triste, il nous raconte qu’il a passé toute sa vie dans ce lac comme pêcheur et que le nombre d’oiseaux aujourd’hui ne représente que 10 % de ce qui existait autrefois. Le Dr Hammad est persuadé qu’il y a beaucoup de flamants roses ces jours-ci à Qaroun. Celui qui peut nous aider est Ahmad Mansour, le seul guide en écotourisme dans le gouvernorat, qui est également un ornithologue.

Nous rencontrons Mansour qui vient de terminer sa balade avec un groupe de 5 personnes arrivées au lac Qaroun à 7h30 du matin et qui ont réussi à observer quelque 250 à 300 flamants roses sur l'une des îles du lac. Nous partons à la recherche d’un autre bateau pour partir à la rencontre des flamants roses avec Mansour.

C’est à Sayed, issu d’une famille de pêcheurs, que nous louons l’embarcation. « La pêche devient de plus en plus difficile, car le degré de salinité du lac a augmenté, ce qui a réduit le nombre de poissons, et on risque de perdre notre gagne-pain ! Pour pouvoir survivre, on fait des allers-retours vers les îles pour que les passionnés d’oiseaux puissent observer les flamants roses », lance Sayed. Il n’y a pas de tarif fixe pour ce transport en felouque, on peut payer entre 100 L.E. et 500 L.E. selon le nombre de personnes ou la durée de la balade.

Avant de nous diriger vers l’île, nous observons des flamants roses à travers les jumelles, quelle merveille ! En s’approchant lentement avec la felouque, et en observant à travers les jumelles, on voit plus de détails. C’est l’une des plus belles espèces d’oiseaux à observer, il mesure 140 cm, le dessous de ses ailes est de couleur rouge. « Il faut arrêter la felouque à une quarantaine de mètres des flamants pour éviter qu’ils ne s’enfuient, ils ont un guetteur qui surveille le site et s’envolent au moindre danger, donnant ainsi le signal à tout le groupe qui suit. Quand nous allons les approcher de plus près, ils vont commencer à lancer des cris qui ressemblent à ceux des oies », prédit Ahmad Mansour.

Après un certain temps d’observation, nous décidons de nous approcher de plus près pour prendre des photos au moment de l’envol des flamants roses. Une scène qui restera à jamais gravée dans la mémoire. Au milieu de cette splendeur, Sayed nous lance : « le flamant rose est non seulement beau, mais également délicieux ! ». Il nous fait comprendre qu’il en a goûté, après en avoir pris un par erreur dans ses filets.

Une richesse naturelle menacée

Les Flamants roses, vedettes du lac Qaroun
Ahmad Mansour, seul guide d'écotourisme dans le gouvernorat de Fayoum, connaissait l'endroit des flamants roses. (Photo:Bassam Al-Zoghby)

« Cette activité prend énormément de temps, et j’avoue ne pas en avoir assez pour la pratiquer en Egypte. Aujourd’hui, c’est ma deuxième visite au Fayoum. L’Egypte est l’une des stations de transit des oiseaux migrateurs qui viennent d’Europe de l’est et d’Asie. L’accès aux sites où l’on trouve les flamants roses est gratuit, ce qui n’est pas possible en Europe, où il est interdit de s’en approcher pour ne pas les déranger ou les effrayer », indique Rasmus, journaliste danois qui réside en Egypte depuis 2011 et membre du groupe ayant fait la balade matinale avec Mansour. Il ajoute que bien que le lac Qaroun soit sous haute protection, il existe toujours des actes de braconnage, ce qui nécessite plus d’attention de la part des responsables.

Laura, une Française qui vit en Egypte depuis 7 ans, a passé un week-end au Fayoum et a entendu parler de l’observation ornithologique par pure coïncidence. « C’est très intéressant, je ne me suis jamais intéressée aux oiseaux, alors qu’il y a plein d’informations intéressantes sur le mode de vie de chaque espèce », souligne-t-elle. Laura et son père ont marché sur les bords du lac dans différents endroits où ils ont observé beaucoup d’espèces d’oiseaux. Ils ont même contemplé les flamants roses avec leurs jumelles. « Il y avait trop de vent pour les approcher en felouque », dit-elle.

Mais cette belle expérience n’a pas empêché Laura de constater les aspects négatifs du site. « L’eau du lac est extrêmement polluée, le taux de salinité est important à cause de l’eau de drainage agricole qui se déverse dans le lac. Cette eau est polluée par des pesticides. Il faut arrêter de les utiliser pour préserver toutes ces espèces », commente Laura.

« Il faut construire des cabanes d’observation d’oiseaux et arrêter entièrement le braconnage. Les oiseaux sont intelligents et ont une bonne mémoire, s’ils sentent qu’ils sont en danger dans un endroit quelconque, ils n’y reviendront pas l’année suivante », signale de son côté Watter Al-Bahry, écrivain et photographe indépendant de la faune.

Pour autant, il estime que pour promouvoir ce genre d’écotourisme, il ne faut pas prendre les ornithologues pour des espions ! « Les jumelles et les longues-vues sont des outils indispensables pour ce genre d’activités, et il n’est pas logique que la police arrête les ornithologues tout simplement parce qu’ils possèdent une caméra ultramoderne ! C’est ridicule ! », indique Watter. Cette culture de l’observation des oiseaux a commencé il y a 30 ans, quand des étrangers vivant en Egypte ont commencé à amener leurs amis égyptiens dans des randonnées ornithologiques. « J’ai découvert en moi cette passion d’observer les oiseaux à partir de l’âge de 12 ans, j’ai acheté des jumelles et j’ai commencé à observer les espèces et à chercher à m’informer davantage », raconte Watter. En 2005, le Dr Chérif Bahaeddine a créé l’association Nature Conservation Egypt qui s’intéresse à la protection de la nature et à la préservation de la vie sauvage, surtout les oiseaux. Cette association essaie de promouvoir la culture de l’ornithologie chez les Egyptiens, sur les 32 sites d’observation d’oiseaux répertoriés dans le pays. Histoire de perpétuer cette rencontre entre l’homme et la nature.

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