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Ahmad Ban : La lutte contre le terrorisme doit changer de stratégie.

May Al-Maghrabi, Mardi, 03 février 2015

Ahmad Ban, spécialistes des mouvements islamistes revient sur les attentats de cette semaine. Pour lui, il faut s’attaquer aux racines économiques et sociales du terrorisme.

La lutte contre le terrorisme
L'armée mène une vaste contre-offensive contre les djihadistes dans le Sinaï. (Photo : Reuters)

Al-Ahram Hebdo : Quelle est selon vous la portée des derniers attentats d’Al-Ariche ?

Ahmad Ban: Ils prouvent une fois de plus que les terroristes du Sinaï ne seront pas facilement vaincus. Ces attaques terroristes portent la même empreinte que celle de Karm Al-Qawadis, en ce qui a trait au mode opérationnel et tactique. Elles ont été très bien planifiés. Ces attentats dévoilent aussi que ces groupuscules disposent d’une quantité impressionnante d’armes sophistiquées. C’est l’indice alarmant qu’il existe un écart au niveau logistique et de renseignements entre une armée régulière, et ces terroristes rodés en matière de guérilla qui disposent de capacités dépassant parfois celles de l’armée.

— Que révèle le timing de ces attentats terroristes ?

— Ils reflètent l’état d’hystérie dans lequel se trouvent les Frères musulmans et leurs alliés qui ont perdu toute couverture politique et populaire. Les Frères sont plus que jamais déterminés à s’enfoncer dans la violence. Ils veulent mettre en cause la légitimité et la capacité du régime en place en maintenant le chaos. Les réformes économiques et politiques entamées par le régime d’Al-Sissi dérangent les Frères qui misent sur la détérioration de la situation économique pour attiser la colère de la rue. A l’approche de la conférence économique et des élections législatives, cette escalade n’est pas une surprise.

— Justement, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a accusé les Frères musulmans de complicité dans ces attentats revendiqués par Ansar Beit Al-Maqdes. Existe-t-il, selon vous, un rapport entre les groupes terroristes du Sinaï et la confrérie ?

— Ces actes terroristes servent directement les intérêts des Frères musulmans. Aucune relation directe entre les deux parties n’a été prouvée jusqu’à présent. Toutefois, ces liens se trouvent essentiellement dans la concordance des intérêts, à savoir combattre l’armée et les forces de l’ordre, déstabiliser le pays et établir l’Etat islamique. Ansar Beit Al-Maqdes dit commettre ces attentats terroristes en représailles à la répression des islamistes.

— Pourquoi les Frères insistent-ils à utiliser la violence qui ne fait qu’aggraver leur chute ?

— Autrefois, les djihadistes salafistes voulaientinstaurer l’Etat islamique par la force des armes en renversant les régimes « mécréants » alors que les Frères tentaient de réaliser le même but à travers les urnes. Mais la chute des Frères a convaincu les deux parties que la politique n’était pas le bon choix, et que leur objectif ne peut être atteint que par la lutte armée. Aujourd’hui, les noyaux idéologiques des Frères et de ces groupes terroristes ont fusionné. Les deux commettent des actes terroristes et visent la chute du régime. La seule différence réside dans la nature de l’armement et des opérations.

— Comment expliquez-vous la dégradation de la situation sécuritaire dans le Sinaï ?

— C’est la récolte de décennies de négligence du développement du Sinaï. Les problèmes fondamentaux du Sinaï remontent à des décennies et le terrorisme y a resurgi depuis les années 2000. L’instabilité du Sinaï existe depuis 2005, date à laquelle ces groupuscules islamistes radicaux s’y sont installés. A cette époque, le régime de Moubarak avait minimisé l’impact du danger terroriste et ne l’avait pas combattu, ce qui a contribué à son expansion. D’autre part, les sinawis sont restés marginalisés. A titre d’exemple, les minarets du Sinaï abandonnés par Al-Azhar et le ministère des Waqfs, se sont transformés en tribunes pour propager l’idéologie radicale du salafisme djihadiste et le recrutement des éléments terroristes. Les troubles que connaît l’Egypte depuis la révolution de 2011 ont détérioré davantage la situation, ce qui a favorisé l’infiltration d’armes et de combattants dans le Sinaï. Aujourd’hui, la réussite de Daech en Iraq et en Syrie a donné un élan à ces groupes en Egypte.

— Face à cette situation, faut-il changer la stratégie de lutte contre le terrorisme ?

— L’Egypte est confrontée à la menace terroriste la plus sérieuse depuis plus d’une décennie. La situation risque de dégénérer si la stratégie de lutte contre le terrorisme n’évolue pas. Conscient du danger, le président Al-Sissi a créé un commandement unifié pour lutter contre le terrorisme. Cette décision vise en premier lieu à mettre en place une stratégie unifiée de lutte contre le terrorisme et qu’il n’y ait pas de contradiction dans les informations et les plans. Ce commandement va coordonner les informations provenant des différents services de renseignements et de l’armée et tracer une nouvelle stratégie à la lumière des informations exactes et détaillées sur la nature, l’armement et la capacité de ces groupes terroristes. La bataille contre le terrorisme a changé de nature et s’est transformée en véritable guérilla. Ce qui implique un changement de stratégie de la part des forces armées et nécessite l’usage de moyens sophistiqués pour détecter les explosifs, mais aussi pour atteindre les éléments terroristes retranchés dans les montagnes du Sinaï, où le terrain est extrêmement difficile. Il faut aussi avoir recours à des moyens de communication plus sophistiqués pour suivre les activités terroristes.

— La solution sécuritaire est-elle la bonne au Sinaï ?

— Les mesures militaires et sécuritaires sont nécessaires pour juguler la vague terroriste au Sinaï. Mais une solution à long terme doit être envisagée. Il faut s’attaquer aux sources économiques et sociales du terrorisme. Il était remarquable que le président Al-Sissi, en plein combat contre le terrorisme, consacre 10 milliards de L.E. pour un plan de développement durable de la péninsule.

— Certains appellent à des mesures d’urgence et le recours aux tribunaux militaires. Qu’en pensez-vous ?

— La lutte contre le terrorisme ne doit pas se faire hors du cadre de la loi et de la Constitution. Les mesures exceptionnelles peuvent ouvrir la porte à certains abus, ce qui contribuera à accroître la violence.

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