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Héros d’hier, marginaux d’aujourd’hui

Chahinaz Gheith, Lundi, 15 décembre 2014

Après l'acquittement de l'ancien président Moubarak, le dossier des martyrs et des blessés de la révolution de 2011 revient sur le devant de la scène. Reportage au Conseil national pour la protection des familles des martyrs et des blessés, où se mêlent colère et amertume profondes.

Héros d’hier, marginaux d’aujourd’hui
(Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Mères et soeurs éplorées, photos de martyrs en main, jeunes en colère, récits poignants de blessés en souffrance. Telle est l’atmosphère à la rue Port-Saïd dans le quartier de Sayéda Zeinab au Caire, et précisément devant le Conseil national pour la protection des familles des martyrs et des blessés de la révolution. Depuis quatre ans, les familles des blessés et des martyrs tombés durant la révolution du 25 janvier 2011 attendent impatiemment le jugement de ceux qu’elles considèrent comme les bourreaux de leurs enfants. Et voici que le 29 novembre 2014, la justice acquitte le président déchu Moubarak, son ministre de l’Intérieur et 6 de ses collaborateurs. Le verdict est tombé comme un couperet. La déception d’un jugement, qualifié d’injuste par les blessés et les familles des martyrs, fait place à la révolte. « Je suis indignée, ce verdict est scandaleux. Ils ont innocenté les assassins. A supposer que Moubarak et ses hommes soient innocents, qui a donc fait couler le sang de nos enfants ? », s’emporte Karima, mère d’un jeune martyr. Et d’ajouter : « J’ai perdu la chair de ma chair et je m’en remets, mais que mon fils soit qualifié par certains de voyou ou de baltagui (homme de main), c’est inacceptable. Est-ce comme ça que l’on traite les héros de la révolution, ceux qui ont sacrifié leur sang pour la liberté et la dignité des Egyptiens ? ».

Quatre ans après les faits, les familles des martyrs font à nouveau entendre leurs voix. Les lumières des projecteurs sont braquées sur elles. Les photos de martyrs sont rediffusées sur les réseaux sociaux et les commentaires ne manquent pas sur Facebook : « Ils ont brûlé toutes les preuves. Les criminels ont célébré ce verdict comme s’il s’agissait d’une fête. Que votre âme repose en paix. Pardonnez-nous, nous avons cédé vos droits. Mais le ciel porte tous vos témoignages ». Un documentaire intitulé « Les Yeux de la révolution » a été rediffusé le jour même du verdict. Et tous ceux qui avaient en possession des vidéos et des photos des faits ont tenu à les publier comme s’ils éprouvaient un sentiment de culpabilité envers ces martyrs qu’on veut oublier.

Ce verdict est la goutte qui a fait déborder le vase. Car certains médias traitent les martyrs de la révolution d’opportunistes véreux. Un tableau différent de celui qui existait pendant et juste après la révolution, où les blessés et les martyrs faisaient les unes des journaux, les comparant à des héros. Sur les réseaux sociaux, tout le monde suivait Ahmad Harara et Malek qui avaient perdu les yeux à cause des tirs de snipers.

Cris de douleur

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Déception, pleurs, cris de douleur ont été les différentes réactions des familles des martyrs et blessés suite au verdict.Quatre ans (Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Au siège du Conseil national de la protection des martyrs et des blessés, l’émotion est forte suite au verdict. Certains, toujours sous le choc, ne peuvent s’empêcher de pousser des cris de douleur, tandis que d’autres s’efforcent de contenir leurs larmes. Beaucoup d’entre eux sont désorientés et ne comprennent plus rien à la situation. D’autres ont peur de ne plus toucher leurs indemnisations et l’aide mensuelle dont ils bénéficient, surtout depuis que le juge Mahmoud Kamel Al-Rachidi a déclaré que les martyrs sont au nombre de 239. D'après le juge, ce chiffre n'inclut que les personnes tuées entre le 25 et le 31 janvier. Un chiffre différent de celui enregistré par le Conseil national de la protection des familles des martyrs et des blessés, qui considèrent que tous les morts pendant et après la révolution sont considérés comme des martyrs.

Selon les chiffres officiels, 846 personnes ont été tuées et 6 467 autres blessées durant les 18 jours de la révolution du 25 janvier. Certaines de ces personnes gardent des séquelles à vie. Le Réseau arabe pour les droits de l’homme fait état, lui, de 841 morts durant la révolution, dont 215 sous le pouvoir du Conseil militaire et 154 sous le régime de Morsi. Et bien que le président Abdel-Fattah Al-Sissi ait ordonné au gouvernement de revoir à la hausse les compensations allouées aux familles des martyrs et des blessés, tous sont inquiets.

Et il y a de quoi, puisqu’ils continuent de se battre seuls avec une situation qui ne cesse de se détériorer. On leur a promis une pension mensuelle, du travail, un logement et une cérémonie à la mémoire des martyrs. Las ! Ces promesses n’ont pas été tenues. Nombreux sont ceux qui n’ont reçu ni soins appropriés, ni indemnisations de la part du gouvernement. Pire encore, ils dépendent de la charité publique et vivent dans la souffrance, le handicap et le besoin, du fait de l’insuffisance des mesures de réparation promises par l’Etat. « Ces blessés, le gouvernement ne doit pas leur tourner le dos. Il doit leur fournir sans tarder les soins dont ils ont besoin et gratuitement, surtout qu’ils n’ont pas les moyens de se soigner », explique Ramadan Abdel-Ghani, coordinateur du Mouvement des blessés de la révolution, tout en s’insurgeant contre ce mauvais traitement subi par les victimes de la révolution. « Les promesses gouvernementales n’ont jamais été tenues. Sur les 2 000 cas de personnes ayant perdu les yeux durant la révolution, seules quelques dizaines ont reçu des soins inadaptés dans des hôpitaux publics, alors que certains cas nécessitaient une prise en charge à l’étranger. Plusieurs blessés atteints de balles sont restés dans le coma et sans soins, beaucoup ont succombé à leurs blessures », se plaint-il. Et d’ajouter : « De nombreux blessés souffrent maintenant de graves handicaps chroniques ou à vie : paralysie, amputations ou atrophies des membres. Certains ont besoin de rééducation, de physiothérapie, de matelas spéciaux anti-escarres, de fauteuils roulants, de sédatifs et d’anticoagulants. Des personnes qui ont dû s’en remettre aux dons versés aux organisations caritatives pour financer leurs soins médicaux de longue durée. En outre, beaucoup de blessés ne peuvent reprendre leur ancien emploi, ont perdu des occasions d’en trouver un autre ou de poursuivre leurs études. Cette perte de revenus affecte à la fois les victimes et leurs familles ».

Balle dans le poumon

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Quatre ans après la révolution, le calvaire des blessés et des familles des martyrs se poursuit. (Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Et c’est le cas de Mohamad Zaki, qui travaillait comme ouvrier à Itssa, un village du gouvernorat du Fayoum. Des balles lui ont transpercé l’épaule et le poumon, le 28 janvier 2011, Vendredi de la colère. Au bout d’un séjour de deux mois à l’hôpital, il a été renvoyé chez lui. Mais il a toujours une balle logée dans le poumon. Une hémorragie interne lui a endommagé la moelle épinière et il est devenu paralysé. « Je suis rentré chez moi après deux mois d’hospitalisation. Le médecin m’avait recommandé cinq séances de rééducation par jour, mais je n’avais droit qu’à 10 min par jour. J’ai commencé à avoir des escarres au bas du dos. J’ai fait une grève de la faim et plusieurs sit-in pour réclamer des soins appropriés. Je me suis rendu plusieurs fois au ministère de la Santé et celui des Affaires sociales, mais sans résultat. J’aurais préféré mourir que de devoir endurer une dégradation pareille de ma santé et une humiliation de la part des gens ! », relate Zaki, révolté par le fait que des faux blessés ont reçu des indemnisations, alors que lui, pas un sou. « Le conseil n’a qu’à mener sa propre enquête au lieu de rayer les blessés de la liste des bénéficiaires », enrage-t-il.

Autre cas, celui de Abdallah Ragab, qui a été blessé devant le siège du Conseil des ministres. « Mis à part la somme de 15 000 L.E. (2 000 dollars) que mon fils a reçue en guise de compensation, et qui a été dépensée durant les premiers mois dans les analyses, les scanners, les IRM et les médicaments, il ne bénéficie ni de la gratuité du transport, ni d’un suivi médical adéquat, ni d’un logement. Même son fauteuil roulant, il a été payé par les voisins et d’autres bienfaiteurs. Il lui faut une solution à long terme, un salaire à vie pour s’en sortir. Après tout, il n’est pas en train de quémander! Mon fils s’est sacrifié pour la patrie, un minimum de reconnaissance et de dignité lui est dû », fulmine la mère de Ragab. Aujourd’hui, Mohamad Zaki, Abdallah Ragab et tant d’autres blessés se trouvent au siège du Centre national « de la torture » des familles des martyrs et des blessés de la révolution comme ils le surnomment, et ce, pour avoir plus d’informations sur ce verdict. Ils vivent un nouveau calvaire et se sentent perdus.

Conseil « hors service »

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(Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Pour ces victimes, ce Conseil national « de la torture » est pointé du doigt. « C’est un conseil qui n’a aucune utilité ni efficacité. Il est toujours hors service. Et bien qu’il ait été créé en 2012, il n’a été en activité au total que sept mois à cause des grèves et des sit-in incessants de l’époque », souligne Ali Osmane, l’un des blessés, tout en soulignant que des dizaines de procès-verbaux ont été intentés au Parquet et au procureur général à l’encontre de Hosni Saber, ex-secrétaire général du conseil, pour corruption ainsi que les pots-de-vin que certains fonctionnaires touchaient pour faciliter les procédures.

De son côté, Sayed Abou-Beih, secrétaire général du conseil, ne nie pas la présence de problèmes, comme l’inexistence d’un recensement précis du nombre des victimes. Des problèmes qui existaient déjà avant qu’il n’occupe ce poste, il y a six mois. Selon lui, il reste actuellement 1 069 blessés qui n’ont pas été indemnisés, faute de procédures, ainsi que 63 martyrs dont les familles n’ont pas encore touché de compensations. « Ce dossier est un échec patent. Il a été instrumentalisé et manipulé à des fins purement politiques. Nous comprenons l’impatience des gens, nous travaillons très dur. Mais aujourd’hui, la situation a beaucoup changé, les médias ne s’intéressent guère à jeter la lumière sur les acquis actuels du conseil. On dirait que personne ne veut rien entendre de la révolution du 25 janvier. Grâce aux efforts du Conseil, tous les hôpitaux publics acceptent aujourd'hui d'accueillir les blessés de la révolution. Le ministère du Logement a réservé 64 logements aux blessés souffrant d’invalidité totale, et le conseil va prendre les mesures nécessaires pour les distribuer. De plus, un nouveau siège du conseil est en cours d’ouverture dans le quartier de Maadi. Sans oublier les pèlerinages offerts pour honorer les familles des martyrs », défend Abou-Beih, tout en dénonçant l’infiltration de « faux martyrs » dans un écheveau encore inextricable de victimes. « Nombreux sont ceux qui ont touché indûment des indemnisations en se déclarant blessés de la révolution, alors qu’ils ne le sont pas », ajoute-t-il. Combien sont-ils ? Personne ne sait. Et qui peut les prétendre au statut de martyrs ou de blessés de la révolution ? La question est cruciale.

La scène au siège du Conseil des familles des martyrs et des blessés reflète une autre réalité. D’un bureau à l’autre, chacun pose des questions aux fonctionnaires, s’inquiète sur sa situation ou demande si son dossier est toujours en cours. La tension monte d’un cran. Des disputes éclatent entre les fonctionnaires du conseil et certains blessés qui revendiquent leur droit à un logement, ne serait-ce que d’une superficie de 44 m2. « Ce que je demande c’est que l’on cesse de nous humilier et que l’on ne nous traite pas comme des voleurs ou des mendiants ! C’est un droit et non pas une faveur », s’emporte Ali Osmane, l’un des blessés, tout en balançant sa carte de transport, délivrée par le conseil. « Elle ne me sert à rien, puisque personne ne reconnaît ce bout de papier. Alors inutile de l’avoir sur moi », conclut-il.

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