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Enfants du sud, enfants dans l’ombre

Dina Darwich, Lundi, 30 décembre 2013

Selon un récent rapport de l’Unicef, les enfants de 6 régions de Haute-Egypte comptent parmi les plus marginalisés du pays. Pour eux, obtenir un droit élémentaire comme manger à sa faim ou aller à l'école relève de l'exploit.

Enfants
(Photo : Al-Ahram)

« Comment croire que dans l’un des villages les plus réputés pour sa culture du blé, les habitants ne trouvent pas de pain ? », s’indigne Hoda, 15 ans, native de Dawadiya, dans le gouvernorat de Minya en Haute-Egypte. Pour elle, partir à la recherche de quelques galettes de pain est devenu un véritable calvaire quotidien. Hoda doit se réveiller à six heures du matin pour rejoindre le village de Nazlet Hussein situé à quelques kilomètres du sien, ou faire le tour des bourgades alentours pour se ravitailler en pain. Sans les queues interminables pour un approvisionnement de deux jours. « Parfois, le pain est de très mauvaise qualité, mais on l’achète quand même parce qu’on n’a pas le choix », poursuit-elle.

Ce supplice, Hoda le raconte dans un blog, « arzoïat al-saïd » (les journaliers de Haute-Egypte), et il concerne 8 millions d’enfants habitant le sud du pays. La famille de Hoda fait partie des 7 % des familles de Haute-Egypte dont les revenus ne couvrent pas leurs besoins alimentaires, selon les chiffres du PNUD, l’agence onusienne de développement. Une situation qui s’aggrave depuis la révolution du 25 janvier 2011. Le taux de pauvreté en Haute-Egypte enregistre un chiffre record au niveau national : alors qu’il était de 34 % avant janvier 2011, aujourd’hui près de 50 % des habitants de Haute-Egypte vivent en dessous du seuil de pauvreté. Un chiffre qui atteint 80 % dans certains villages de Haute-Egypte, selon les chiffres du ministère de la Planification. Par ailleurs, les habitants du sud sont au nombre de 22 millions, soit 27 % de la population égyptienne qui ne bénéficient que de 13 % du total des investissements du secteur public et privé. Un récent rapport de l’Unicef indique aussi que les enfants de 6 régions de Haute-Egypte sont les plus marginalisés du pays.

Dans ce contexte de pauvreté, ces enfants sont privés de leurs droits les plus élémentaires. Achever des études primaires est une chose, mais passer au cycle préparatoire devient un rêve … que Warda, 12 ans, tente de réaliser. « Il n’y a pas d’école préparatoire dans notre village, la plus proche se trouve à 2 km. Un trajet parcouru souvent à pied. Ce qui oblige les familles à ne plus envoyer leurs enfants à l’école. La situation est encore plus grave pour les filles qui ne peuvent pas traverser les champs de canne à sucre pour éviter les viols ou les harcèlements », confie Warda dont les parents et beaucoup d’autres dans le même village ont décidé de faire appel à des dons pour construire une école préparatoire près de chez eux. « Aucun responsable du ministère de l’Education n’a pris la peine de venir jusqu’ici, d’entendre nos doléances et de faire en sorte que ce projet voie le jour », avancent-ils.

Pour les plus chanceux, ceux qui peuvent assumer les frais de transport pour aller dans une école convenable, distante d’environ 10 km de leur village natal, ce trajet n’est pas sans danger. « On risque notre vie chaque jour car pour se rendre dans cette école, on doit prendre l’autoroute Le Caire-Saïd, la route la plus dangereuse d’Egypte », confie Ali, 16 ans. Les accidents de train sont courants et les élèves sont souvent les premières victimes. Il y a deux ans, 50 enfants d’un bus scolaire, percuté par le train de Manfalout, ont trouvé la mort.

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Un récent rapport de l'Unicef indique que les enfants dans ces régions de la Haute-Egypte sont plus marginalisés. (Photo : Al-Ahram)

Pour éviter ce danger, nombreux sont les enfants qui ont décidé de ne jamais aller à l’école. C’est le cas de Nadia qui fait partie des 36 000 enfants entre 7 et 14 ans les plus marginalisés de Haute-Egypte, et qui n’est jamais allée à l’école, selon le rapport de l’Unicef. Orpheline à l’âge de 7 ans, Nadia travaille pour subvenir aux besoins de sa famille puisque le revenu de sa mère qui fabrique le pain chez l’habitant ne suffit pas à nourrir 8 personnes. « Mon travail est rude : 12 heures par jour. Ma tâche est de transporter les matériaux de construction sur la tête (sacs de sable, ciment et briques) et je dois monter sur les échafaudages pour livrer ma cargaison aux maçons, sous les insultes des patrons. Je ne touche qu’un salaire dérisoire de 3 L.E. par jour, à quoi s’ajoute mon repas de la journée », dit-elle. Maher Bouchra, qui lutte contre le travail des enfants dans les mines de Haute-Egypte, confie qu’il s’agit là d’un abus flagrant des droits des enfants qui ne devraient pas être sur le marché de l’emploi. Les opportunités limitées, la pauvreté et l’éloignement du Caire poussent ces enfants à accepter des conditions de travail lamentables et sans protection.

Un tiers souffre de nanisme

Dans ce combat, l’enfant du sud en quête de droits élémentaires n’a souvent accès qu’à un repas maigre, une éducation de mauvaise qualité. A quoi s’ajoute l’absence de services de santé. « Du thé sans lait avec du pain, tel est le petit-déjeuner d’un enfant de Haute-Egypte.

Les repas sont déséquilibrés, alors les enfants de cette région souffrent de maladies dues à la malnutrition. La mortalité chez les enfants de moins de 5 ans enregistre un chiffre record », explique Magdi Aziz, directeur de l’association Al-Tanwir pour le développement, membre de la Coalition générale des droits de l’enfant qui compte une centaine d’ONG actives dans ce domaine. En effet, selon les chiffres de l’institution Smart pour le développement de la société, près du tiers des enfants en Haute-Egypte souffre de nanisme. Une maladie due à la malnutrition pour 80 % des cas, d’après Dr Moataza Bachir, pédiatre et professeur à la faculté de médecine de l’Université du Caire. « Une situation désastreuse surtout que des gouvernorats comme Minya, Qéna et Assiout, où les enfants souffrent de nanisme, sont les silos de l’Egypte ! », assure Dr Abdel-Méguid, vice-président de l’association Smart.

Samira, 10 ans, native du Fayoum où commence géographiquement le Saïd, risque à chaque instant de perdre la vie. Cette jeune fille est atteinte d’hémophilie et ne peut recevoir les soins nécessaires dans le centre de santé de son village de Minya Al-Hit, dépendant de la ville du Fayoum. Elle doit faire une fois par semaine le trajet jusqu’au Caire pour recevoir des soins nécessaires à l’hôpital Aboul-Rich. Il arrive parfois que son père, journalier, ne puisse l’accompagner en raison du coût de transport qui s’élève à 200 L.E. Arrivée à l’hôpital, un autre défi l’attend car y trouver un lit relève de l’impossible. Les hôpitaux de Haute-Egypte compte un lit pour 690 personnes contre 480 dans les autres régions de l’Egypte, selon les chiffres du ministère de la Santé.

Côté loisirs, les clubs sportifs sont quasiment absents de tous les villages de Haute-Egypte, avec seulement des centres sportifs dans les grandes villes. « A l’exception de l’équipe de football d’Assouan, celle d’Etisalat de Béni-Soueif et du Asmant d’Assiout parrainées par des entreprises, il n’existe pas d’autres équipes sportives de Haute-Egypte dans les différentes compétitions et les tournois sportifs d’Egypte », explique Magdi Aziz. Pareil dans le domaine culturel. Les plus jeunes de cette région d’Egypte ne figurent pas sur la liste des projets prévus par l’Etat. Selon Nagui Naguib, activiste dans le développement à Sohag, « garantir à l’enfant du sud le droit aux activités culturelles est le combat de ma vie. Cela fait trente ans que je lutte pour ouvrir des centres culturels et initier les enfants à des méthodes d’apprentissage par le biais de l’art », avance Naguib.

Malgré cette image peu reluisante, une lueur d’espoir semble pointer à l’horizon avec la mobilisation naissante. Dans un village de Minya, les enfants rassemblent des signatures de pharmacies garantissant la fourniture de médicaments prescrits par l’Organisme de l’assurance médicale. « Autrefois, ils devaient parcourir des kilomètres pour se rendre à la plus proche pharmacie pour avoir des médicaments. Maintenant, ils peuvent s’en procurer dans les pharmacies les plus proches après avoir contacté les responsables au ministère de l’Education et celui de la Santé », relate Magdi Aziz. Ce n’est qu’un petit pas, mais il révèle une détermination à sortir d’une situation de laissés-pour-compte.

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