Enquête > Enquéte >

Le dilemme de la confrérie

Chahinaz Gheith, Lundi, 26 août 2013

Pourchassés sous le régime de Moubarak, les Frères musulmans sont de nouveau dans le collimateur. Depuis le renversement, le 3 juillet, de Mohamad Morsi, c'est la chasse aux Frères, accusés de mettre le pays à feu et à sang.

Le dilemme de la confrérie

« Nous sommes des Egyptiens et non pas des Israéliens ou des terroristes », grogne Adel Abdallah, l’un des sit-inneurs de Rabea Al-Adawiya lors de l’intervention sanglante de la police. Et d’ajouter : « Si nous avions été des animaux, les gens se seraient souciés de notre sort. Mais parce que nous sommes des Frères musulmans, ils ne le font pas ». Selon lui, le pire des scénarios est en cours en Egypte. Et c’est l’armée qui l’a déclenché. Le bilan des affrontements du mercredi noir (14 août) est encore difficile à établir. Le gouvernement évoque 527 morts, dont 43 policiers, et 403 blessés à travers le pays. Mais le bilan pourrait être bien plus lourd. De leur côté, les Frères musulmans parlent de plus de 2 200 morts et 10 000 blessés. « Ouvrir le feu sur des hommes, des femmes et des enfants désarmés pour disperser le sit-in et prétendre ensuite que la police a fait preuve d’une grande retenue n’est-il pas un crime inacceptable ?», s’indigne Adel Abdallah tout en dénonçant l’indifférence de l’opinion publique égyptienne envers la mort des partisans de Morsi. Il raconte une scène qui a eu lieu dans une mosquée et qui montre l’ampleur de la haine contre les Frères musulmans. C’était à la fin de la prière du vendredi. Le cheikh a invité les fidèles à effectuer salat al-ghaib (la prière de l’absent) en faveur des morts de Rabea Al-Adawiya et d’Al-Nahda. Cependant certains ont refusé de faire la prière et ont dit : « Pourquoi devrions-nous le faire ? Les familles des personnes décédées n’ont qu’à aller dans l’une des mosquées des Frères musulmans ». D’autres étaient d’avis que les Frères méritaient cette fin. Bien que le cheikh ait tenu à rappeler qu’il s’agissait d’une prière et non d’une prise de position politique, plusieurs fidèles ont fait la sourde oreille et ont quitté la mosquée.

Cette haine à l’égard des Frères est peut-être compréhensible étant donné la vague de violence meurtrière déclenchée après l’intervention de la police contre les sit-in de Rabea Al-Adawiya et d’Al-Nahda. « Regardez les Frères terroristes. Ils se sont transformés en chiens enragés. Ils tuent les policiers et les chrétiens, brûlent les églises et tentent d’incendier et de détruire l’Egypte », lance Haytham Samir, ingénieur, qui ne ressent aucune compassion en voyant à la télévision les corps de certains militants des Frères musulmans. Et d’ajouter : « Pourquoi être triste pour eux alors qu’ils ne l’ont jamais été lorsque les coptes ont été massacrés par l’armée à Maspero ou que des jeunes ont été tués au stade de Port-Saïd ? Où étaient ces islamistes à l’époque ? ». Pour Tareq Sameh, comptable, qui s’est rendu par curiosité au sit-in de Rabea Al-Adawiya avant l’intervention policière, les militaires n’ont pas besoin de traiter les Frères de terroristes, parce qu’en fait, ils savent très bien qu’ils sont plus que cela. « L’islam, ce n’est pas ça. Les Frères musulmans sont des fanatiques qui justifient leurs actes en prônant des idées qui n’existent pas dans le Coran. Dans leurs discours, ils ont donné le signal pour tuer d’autres musulmans. On se verra dans la tombe, avait dit leur guide, Mohamad Badie, pour justifier le martyre et garder le pouvoir en faisant couler le sang », souligne-t-il.

Le dilemme de la confrérie
Les monaqabat et les barbus sont désormais destinés à la vindicte populaire.

Cependant, beaucoup d’Egyptiens pensent que la stupidité politique des islamistes leur a valu la haine de tout le peuple. Ce sont eux qui ont creusé leur propre caveau. Leur obstination nourrit et entretient, jour après jour, un funeste cap au pire. Et maintenant ils sont passés du pouvoir à la prison. Des milliers de citoyens sont descendus dans les rues pour mandater Al-Sissi d’en finir avec le terrorisme et la violence. Sur Facebook aussi, beaucoup d’Egyptiens ont affiché leur soutien à l’armée. Une jeune femme écrivait ainsi sur sa page Facebook : « Vas-y Al-Sissi, massacre-les tous. Je t’autorise à exterminer les Frères musulmans et aussi, si possible, les salafistes. Ce ne sont pas des religieux mais des fanatiques et des terroristes ». Une autre publie un tweet en disant : « Enfin on a su qui a tué les révolutionnaires », sans mentionner les Frères musulmans, mais l’allusion est limpide.

Porter la barbe, un suicide

Les propos virulents et les attaques contre les islamistes sont devenus habituels ces derniers mois. Autrement dit, un climat nocif est en train de gagner l’Egypte. Des pancartes sont affichées sur certains moyens de transport et certains magasins et sur lesquelles on peut lire : « Interdit aux Frères musulmans ». Des graffitis apparaissent dans les rues comme « Les Frères musulmans sont des moutons » et « A bas, les Frères musulmans qui n’ont pas de principe ! ». Durant le petit Baïram,

Le dilemme de la confrérie
Les tentes brûlées des partisans de Morsi lors de la dispersion du sit-in de Rabea Al-Adawiya.

Pourchassés sous le régime de Moubarak, les Frères musulmans sont de nouveau dans le collimateur. Depuis le renversement, le 3 juillet, de Mohamad Morsi, c'est la chasse aux Frères, accusés de mettre le pays à feu et à sang.

Le dilemme de la confrérie

les habitants de plusieurs gouvernorats d’Egypte ont empêché les cheikhs et les imams des Frères de monter aux tribunes des mosquées pour la prédication. Des campagnes de boycott des produits et des magasins des Frères musulmans ont été lancées brandissant le slogan : « Non aux tentacules de l’ancien régime et aux Frères musulmans ». Des ONG caritatives ont même tenu à nier toute relation avec les Frères musulmans en publiant des annonces diffusées dans les journaux ou sur les chaînes de télévision de peur de perdre la confiance et les dons des bénévoles. Les hommes barbus et les femmes monaqabat (femme portant le niqab) sont désormais destinés à la vindicte populaire. Les islamistes craignent d’être pris pour cible au cours de la prochaine période car les partisans de Moubarak et les anciens de la police et de l’armée veulent se venger d’eux. Les commerçants islamistes craignent pour leurs magasins, déjà quelques-uns ont été pillés, d’autres ont peur pour leurs maisons, leurs voitures ou leur vie tout simplement. Gamal Eid qui dit ne pas appartenir aux Frères musulmans affirme que le conflit pour le pouvoir a débordé sur la vie quotidienne des gens ordinaires. Portant une barbe grise, il se plaint de ne plus pouvoir prendre les transports en commun. « Les minibus ne s’arrêtent même plus lorsque je leur fais signe », s’emporte-t-il, sans compter les bagarres, les insultes et les mauvais traitements qu’il subit à chaque fois qu’il descend dans la rue. Un autre barbu raconte qu’en montant dans le microbus, le chauffeur lui a demandé de ne pas lire le Coran et de le cacher dans sa poche de peur que les passagers ne disent qu’il fait monter des Frères musulmans. Certains se sont même décidés à se raser la barbe de crainte d’être agressés dans la rue ou de se faire arrêter par la police, notamment après certaines agressions contre des barbus dans le métro souterrain.

Le dilemme de la confrérie
La stupidité politique des islamistes leur a valu la haine du peuple.

Les passagers les ont frappés en disant : « Telle est la fin de tous ceux qui font le commerce de la religion ». Porter la barbe, c’est maintenant un suicide. Quant aux femmes, elles n’ont pas échappé non plus aux harcèlements. C’est le cas de Rania Moustapha, qui a été agressée par un groupe d’hommes qui lui ont arraché le niqab. Une situation qui a poussé le cheikh d’Al-Azhar, Dr Ahmad Al-Tayeb à publier le mois dernier un communiqué dénonçant les abus et les agressions subis par les barbus et les femmes voilées.

Un peuple divisé

Qu’est-il arrivé aux Egyptiens ? En l’espace d’une année, la haine des islamistes a atteint des proportions jamais égalées. Saadeddine Ibrahim, sociologue et directeur du centre Ibn Khaldoun, s’inquiète de la haine qu’il voit naître chez les Egyptiens. « Oui il y a de la haine. Quand vous n’acceptez que votre point de vue, l’autre devient l’ennemi et la haine arrive », souligne-t-il en affirmant que cela se produit au sein de la même famille. Or, si les frères et soeurs se détestent et trouvent normal que les autres meurent, c’est la fin. Ibrahim attribue ce climat d’animosité au régime destitué. « Morsi a réussi à unir le peuple autour d’une seule chose, à savoir la haine des Frères musulmans », affirme-t-il. Selon lui, la polarisation politique créée par le régime de Morsi a atteint les Egyptiens ordinaires et a alimenté les sentiments de haine. L’industrie de la haine s’est épanouie en l’absence d’un dialogue national sérieux. Aujourd’hui, personne n’a confiance en personne. Et c’est la chose la plus dangereuse à laquelle l’Egypte peut être confrontée. Les relations entre les individus et le pouvoir de l’Etat doivent être basées sur la confiance. Si cette confiance disparaît ou faiblit, la haine se répand. Cependant pour Moustapha Hégazi, conseiller politique de la présidence intérimaire, ce qui se déroule dans les rues n’est pas une dispute politique. Lorsque des extrémistes brûlent des églises, abattent des policiers, tirent sur des citoyens et mettent littéralement le feu à toutes les villes du pays, c’est une guerre. « Les Egyptiens sont plus unis que jamais face à l’ennemi commun qu’est le terrorisme islamiste, et pour avancer vers le rêve commun de la démocratie », déclare-t-il.

Le dilemme de la confrérie
Selon les Frères musulmans, le bilan atteint 2 200 morts à Rabea Al-Adawiya.

Le penseur islamiste Sélim Al-Awa pense que le discours anti-Frères musulmans a été massivement adopté ces derniers mois par les médias égyptiens. Ce discours sur les islamistes s’est progressivement radicalisé. Cela a commencé par des moqueries contre Mohamad Morsi et les militants de la confrérie, désignés comme des « moutons » qui exécutent bêtement les ordres. Puis une autre accusation habituelle sous Moubarak est revenue en force, à savoir le manque de patriotisme. « Ils travaillent dans l’intérêt de leur groupe, pas dans l’intérêt de l’Egypte », « Morsi négociait avec les Américains pour leur vendre un tiers du Sinaï », entend-on depuis des mois dans les rues du pays, ainsi que sur les différentes chaînes de télévision. C’est ainsi qu’une bonne partie de la population est parvenue à la conclusion suivante : les Frères musulmans ne sont pas des Egyptiens, ce sont des éléments étrangers. Certains médias égyptiens n’hésitent pas aujourd’hui à comparer les Frères musulmans à Al-Qaëda. « En moins d’un mois, le terme terroristes est devenu le mot d’ordre. Une rhétorique utilisée par le régime de Hosni Moubarak », explique Al-Awa. Et d’ajouter que dès le 30 juin, des chaînes de télévision privées avaient affiché sur leurs écrans le logo « Le peuple contre le terrorisme » devenu ensuite : « Le peuple et l’armée contre le terrorisme ». Et les événements des derniers jours, les attaques quotidiennes contre les coptes, les églises, les policiers, les forces de l’ordre dans le Sinaï sont venus renforcer la certitude que seul le mot « terroristes » convient pour parler des Frères musulmans, même s’il n’y a aucune preuve de leur implication dans ces attaques.

Béchir Abdel-Fattah, rédacteur en chef du magazine La Démocratie, appuie cet avis tout en pointant le doigt vers les médias qui soufflent la braise et incite la population à plus d’hostilité envers les Frères musulmans. « L’opinion publique a été chauffée à blanc par les médias de l’Etat, les chaînes privées et la presse anti-islamiste. Sans compter les rumeurs sur les enfants raflés dans des orphelinats, les armes chimiques ramenées de Syrie par des djihadistes égyptiens ».

En demandant à un chauffeur de taxi comment l’armée a pu tirer une fois sur des hommes en prière, une autre sur des manifestants pacifiques, il répond en haussant les épaules : « Vous n’avez pas compris que les Frères sont les plus grands menteurs du monde ? ». En Egypte, il n’y a plus de vérité factuelle tant le pays est polarisé. Les faits sont racontés complètement différemment selon que l’on s’adresse à un camp ou à un autre.

Face à cette escalade, qui fait craindre que le pays, sous l’état d’urgence et du couvre-feu nocturne, ne bascule dans le chaos, les Frères musulmans disent qu’ils ne s’arrêteront que lorsque « Al-Sissi ne sera plus de ce monde » comme le déclare l’un de leurs dirigeants. Aujourd’hui, et après tant de carnages, les Frères musulmans ont leurs martyrs. Il est certain que les manifestants continueront à descendre dans la rue, et que des jours encore plus sanglants sont à venir. Bref, le spectre de la guerre civile plane, beaucoup se souviennent de la décennie noire en Algérie.

Lien court:

 

Les plus lus
En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique