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Tabla, le tempo qui rythme nos jours

Dina Darwich, Dimanche, 20 septembre 2020

Il accompagne tous les morceaux de musique orientale et crée l’ambiance dans les mariages, les baptêmes, les anniver­saires et les stades. C’est le tabla, cet instrument si cher et si propre aux Egyptiens. Enquête.

Tabla, le tempo qui rythme nos jours
Environ 15 jours sont nécessaires pour la fabrication d’un tabla. (Photo: Mohamad Abdo)

Son royaume, son monde, c’est un petit atelier situé au quartier populaire de Charabiya, il a créé son univers. Des dizaines de darboukas de différents couleurs et matériaux s’y entassent. Un lit trône au milieu de l’atelier qui lui sert pour s’allon­ger quand il est fatigué ou pour dor­mir. Car il lui arrive souvent de pas­ser des jours et des nuits dans son atelier afin d’achever la fabrication d’un tabla unique type nacre, de qua­lité exceptionnelle. Incliné devant une table, Essam Gamil, 51 ans, tient son instrument entre les mains comme s’il avait un objet précieux. Minutieusement, il découpe des petits carrés de nacre et les colle sur le corps de la darbouka en formant des motifs orientaux. Une tâche minutieuse qu’il doit exécuter sur une surface de quelques millimètres. « J’ai vécu l’âge d’or des cabarets de la rue Haram où j’ai travaillé comme joueur de tabla, accompagnant de célèbres danseuses et chanteurs populaires. Le tabla était une compo­sante essentielle des belles soirées de cabarets dans les années 1970 et 1980. J’ai passé 35 ans de ma vie à apprendre à jouer avec cet instru­ment avec l’aide de grands maîtres, à l’instar de Mahmoud Hammouda, Am Hosni et Ismaïl Al-Gaab. Mais, face au changement des conditions de travail et aux comportements des clients, j’ai décidé de mettre fin à ma carrière de drabki et me consacrer à la fabrication de darboukas, mon instrument préféré. Beaucoup de joueurs professionnels viennent chez moi pour en acheter », dit-il avec fierté.

Une technique purement égyptienne

Tabla, le tempo qui rythme nos jours
(Photo:Yasser AI-Ghoul)

Ancien « drabki », Essam confie qu’il connaît tous les secrets de fabri­cation d’un tabla. « Les matériaux et les dimensions font la différence entre les darboukas. Etant donné que l’instrument est typiquement égyp­tien, son corps est fabriqué avec l’argile fournie par le Nil et sa sur­face recouverte d’une peau de pois­son appelé bayad (perche du Nil) connu en Haute-Egypte. Je fabrique le corps avec de l’argile et après avoir ajusté ses dimensions avec précision, je le glisse dans un four spécial pour le faire cuire. Le fût doit mesurer 49 cm et son diamètre 23 cm. La peau doit être bien tirée à la surface pour permettre au joueur de faire des variations de sons selon l’endroit de la frappe. Ce qui me distingue des autres fabricants qui font du commerce de tabla est que j’accorde beaucoup d’importance au côté artistique », explique Gamil, tout en ajoutant qu’aujourd’hui, on fabrique des darboukas en alumi­nium pourvues d’une peau plastique afin de diminuer les frais de fabrica­tion.

« Une darbouka peut coûter entre 4000 et 5000 L.E., je vends celles qui sont incrustées de nacre à 700 dollars aux clients étrangers. A noter que les prix des matériaux ont aug­menté au cours des 10 dernières années. Le prix du vernis servant au polissage et lustrage est passé de 250 L.E. à 500 L.E., alors qu’il coûtait 250 L.E., la peau de poisson est pas­sée de 35 L.E. à 200 L.E., surtout que ce genre de poisson se fait de plus en plus rare, et le prix du kilo de nacre bleu atteint les 425 L.E. et ce, sans compter la rareté des bons artisans. La plupart des étapes de fabrication se font à la main, ce qui nécessite beaucoup de patience, de la rigueur et de la minutie. Je peux passer une quinzaine de jours à fabriquer une seule pièce », explique-t-il.

Instrument de percussion égyptien, le tabla crée une belle ambiance et met les gens en bonne humeur. Cet instrument accompagne tous les morceaux de musique orientale: du « solo tabla » au « baladi », en pas­sant par les chansons traditionnelles ou modernes. Le tabla fait partie intégrante des spectacles présentés par de grandes danseuses comme Samia Gamal, Tahiya Carioca, Fifi Abdou, Nagwa Fouad, Dina, Lucie et récem­ment la célèbre ingénieure Emy Soltan. Il existe également de grands noms qui ont marqué l’histoire de cet instrument comme les frères Manas qui ont accom­pagné le célèbre chanteur et composi­teur Mohamad Fawzi, ainsi que les deux frères Mohamad et Ahmad Hammouda.

Un instrument qui semble ancré dans la culture arabo-égyptienne depuis bien longtemps. Bien que les instruments du monde arabe datent des années 1800, le tabla a été utilisé en Mésopotamie en 1100 av. J.-C. Pourtant, le mot darbouka vient sans doute de « darab ala tabla » qui signifie en arabe « frapper ».

Selon le site Greenbackhome, il existe deux types de darboukas: le modèle turc, fût en aluminium avec une peau animale ou synthétique, et le modèle égyptien en céramique, avec des bords arrondis offrant un meilleur confort de jeu. Le modèle égyptien permet de frap­per avec les doigts sur les bords et au centre avec l’autre main, donnant ainsi une variation de sons extraordinaires selon les règles de chaque style musical. En fait, la darbouka accompagne les musiques les plus variées: tradition­nelles, folkloriques et modernes. Fabriqué de matériaux purement égyp­tiens, le tabla fait partie du mode de vie des Egyptiens. Une série de « doms » et de « taks » peuvent créer un morceau musical capable de marquer les esprits.

Gaité et bonne humeur

Tabla, le tempo qui rythme nos jours
Pour Saïd Al-Artiste, un des plus célèbres joueurs de tabla, cet instrument est la voix et l'ambassadeur de la musique orientale à l'étranger. (Photo: Mohamad Abdo)

« Sans tabla, il n’y a pas de rythme dans la musique arabe. Et si l’Egyptien n’a pas de tabla, il peut tambouriner avec tout ce qui lui tombe sous la main : ustensile de cuisine, bidon, chaise ou table », explique Ahmad Salah, profes­seur de musique à l’Université améri­caine. « C’est un instrument qui suscite la gaité et la bonne humeur produisant des sons divertissants grâce au rythme qu’il crée. Il a le pouvoir de s’imposer partout. Ce n’est pas le monopole d’une seule classe sociale », explique Dr Ahmad Salah, en ajoutant que les fresques des temples en sont témoin. Il existe une fresque très connue où une mère est en train d’allaiter son fils au rythme des tambours, car les pharaons croyaient que cela pourrait rythmer les pouls du coeur du nouveau-né, une chose, selon Dr Salah, que de nouvelles études l’ont aussi prouvée. « Les corres­pondances de Amr Ibn Al-Ass, le com­mandant arabe qui a mené la conquête musulmane de l’Egypte, a également qualifié les Egyptiens par un peuple fasciné par le tabla », ajoute-t-il.

Un instrument qui procure du plaisir comme le pense Salwa Sabet, femme au foyer de 36 ans. Elle confie qu’il est impossible d’entendre les roulements de sons d’un tabla sans se déhancher. « Le son ou le rythme de la darbouka a quelque chose d’envoûtant », avance-t-elle. Elle ajoute que le tabla est fré­quemment joué dans les familles égyp­tiennes lors des événements heureux : mariages, fiançailles, naissances, cir­concisions et anniversaires. C’est au rythme de tabla que les jeunes filles fredonnent les chansons de leilet al-henna (nuit qui précède le mariage). La zaffa (parade d’accompagnement de la mariée) ne peut avoir lieu sans les tablas baladis. Ces dernières années, les nou­veaux mariés ont modernisé cette marche en introduisant le violon ou d’autres instruments occidentaux, mais cela n’a pas duré longtemps. « La zaffa baladi continue d’être rythmée par le son de la darbouka. L’instrument est un symbole de bon augure », assure Abla Mohamad, comptable de 72 ans qui va bientôt célébrer le mariage de sa petite-fille Salma. Celle-ci tient à préciser que chaque année à l’occasion de l’Aïd, son seul caprice est de s’offrir une darbou­ka. « En quittant la maison paternelle, je n’oublierai pas d’emporter dans mon trousseau une darbouka. Je pourrai l’utiliser à des fins de divertissements ou pour créer une bonne ambiance lorsque j’irai chez mes beaux-parents », précise Salma Mohamad, une jeune architecte de 24 ans. Quant aux enfants, ils regardent les membres de la famille jouer puis les imitent en donnant des frappes pour apprendre à jouer.

Compagnon de tous les événements sociaux

Tabla, le tempo qui rythme nos jours

Le tabla baladi est l’instrument idéal pour jouer de la musique baladie en plein air, surtout dans les villages, et donner le rythme aux groupes de danseurs. Il est parfait pour les iqaat 4/4 lourds comme baladi et saïdi. Et ce n’est pas tout. C’est au rythme de la darbouka que les fans de football soutiennent leur équipe. « Le tabla et le mizmar sont les instruments qui animent les stades. Un objet aussi petit, simple et peu coûteux peut dégager des sons aigus clairs et secs ou plus graves et plus résonnants. Facile à porter et à utiliser, l’instrument déclenche de l’enthousiasme dans les gradins. On a même des chansons spé­ciales que l’on répète pour enflammer le stade », dit Ahmad Khaled, 24 ans, ingénieur. De son côté, le sociologue Imam Kayati estime que dans tous les styles musicaux, le chaabi, le gnawa ou même le raï, on retrouve les sons puis­sants et clairs d’une darbouka ferme et orgueilleuse qui a pour mission d’impo­ser l’identité culturelle des peuples arabes. « C’est l’instrument idéal pour animer les grands événements poli­tiques et populaires », dit le sociologue.

Or, le tabla n’était pas seulement uti­lisé dans les événements heureux, il était également présent, au début du siècle dernier, dans les tristes événe­ments comme la mort. Les toboul fai­saient partie de la cérémonie des funé­railles. Dans le jargon égyptien le mot toboul (pluriel de tabla en arabe) annonce qu’une guerre va bientôt se déclencher (daqqet toboul al-harb). Et si le proverbe égyptien a utilisé le tabla pour dire qu’une personne a de l’expé­rience (yama daqqet 3ala ala rass toboul) dans un contexte positif, le néo­logisme « tatbil » (jouer de tabla) veut dire hypocrite. Et ce, sans compter le dilemme de la danseuse ou le tabbal (la poule ou l’oeuf), qui a toujours attiré les cinéastes. Le film Al-Raqéssa Wa Al-Tabbal (la danseuse et le joueur de tabla), tourné en 1984, a abordé la rela­tion et le conflit permanent entre les deux, dévoilant ainsi ce qui se passe dans les coulisses.

Ambassadeur de l’Egypte

Tabla, le tempo qui rythme nos jours
Dans les stades, la darbouka a toujours enflammé les gradins. (Photo: Mohamad Abdo)

Le tabla sert aussi de vecteur culturel et d’ambassadeur de la musique orien­tale dans le monde entier. Saïd Al-Artiste, un des plus célèbres joueurs de tabla en Egypte, confie qu’il a fait le tour du monde avec cet instrument en compagnie de chanteurs célèbres. Il a aussi présenté des spectacles « solo tabla » à l’Opéra du Sultanat d’Oman, à Osaka au Japon et récemment, il a donné son premier spectacle en Europe au Hall de la Chanson à Paris en 2019. Des spectacles qui ont réalisé un grand succès dans plusieurs pays. Al-Artiste confie qu’il a commencé à jouer de la darbouka à l’âge de 10 ans, dès le jour où il a fait du troc chez un brocanteur, échangeant de vieux objets contre une darbouka. Selon lui, on surnommait ce genre de troc darbouka nébiti ou rouge bordeaux, un terme connu dans la rue égyptienne, « Je suis issu d’une famille d’artistes. Tous mes frères jouent d’un instrument. J’ai choisi le tabla, car c’est presque le seul instrument qui est en contact direct avec le coeur, de par la façon dont on le porte, côté gauche, c’est-à-dire le côté où se trouve le coeur. Depuis cette opération de troc, la darbouka ne m’a jamais quitté et je lui ai consacré 50 ans de ma vie à tel point que ma femme en est jalouse, car mes meilleurs moments je les passe avec mon tabla », explique Al-Artiste. Et d’ajouter: « Bien que la darbouka arrive en arrière-plan, servant à accompagner des chanteurs et des danseurs et danseuses, j’ai voulu l’éle­ver à un haut rang », dit Al-Artiste, qui persiste pour atteindre son objectif. « La jeune génération croit en le tabla et pense que cet instrument pourrait gagner une bonne place dans l’univers musical », poursuit Al-Artiste qui ne cesse de moderniser son spec­tacle de tabla à travers des scènes du quotidien comme la danse de Bamboutiya (danse au rythme des cuillères) et la Semsemiya (cornemuse) connues dans les villes du Canal de Suez, et des scènes de zar qui ont disparu de nos jours.

Faisant partie intégrante du quo­tidien des Egyptiens, la darbouka n’est donc pas un simple instru­ment provoquant des tam-tams, mais plutôt l’héritière d’une civili­sation millénaire qui arrive à unir le monde arabe autour de ses rythmes.

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