Enquête > Enquéte >

Dahab, ou l’eldorado du bien-être

Dina Darwich, Dimanche, 30 août 2020

Loin du brouhaha et du stress des grandes villes, nombreux sont ceux qui ont choisi de tout quitter pour s’installer à Dahab. Recherche d’une meilleure qualité de vie, renoncement au consumérisme et au matérialisme, communion avec la nature, les adeptes de Dahab y ont trouvé le refuge idéal.

Dahab,  ou l’eldorado du bien-être
A l’instar d’Auroville en Inde, Dahab est devenu la destination de prédilection de ceux et celles qui, venus des quatre coins du monde, veulent vivre en paix et en harmonie avec la nature.

Roz belaban mosaegh, Roz belaban (riz au lait glacé), lance Abdallah Youssef qui roule à vélo à travers les ruelles de la ville de Dahab pour vendre son dessert préféré aux estivants. Un moyen d’inciter la nouvelle génération à y goûter? Bien sûr, comme le dit cet Américain de 60 ans qui s’est installé à Dahab après avoir vécu en France et aux Pays-Bas. Sa dernière destination, car dans cette ville, il a trouvé le calme et la paix qu’il recherchait malgré l’éloigne­ment de sa famille. Dans son clip qui a fait le tour de nombreux foyers égyp­tiens et attiré l’attention des youtubers, il divulgue non seulement la recette du riz au lait, mais dévoile aussi les secrets de son bien-être. A Dahab, cet homme converti à l’islam mène un train de vie de soufi. Il a lu le Coran en anglais et au total 50 fois, ainsi qu’une série de Hadith. Vêtu d’une djellaba, il porte un turban blanc sur la tête laissant appa­raître ses cheveux sel et poivre qui tom­bent sur ses épaules. Un personnage qui semble faire partie du conte des Mille et Une Nuits. Il fait de l’escalade en mon­tagne pour passer trois jours en khilwa (retraite spirituelle) dans un lieu calme et serein et être seul avec Dieu. « Ici, j’ai compris le sens profond et caché du Coran. Je jeûne, je fais la prière et je lis le Livre Saint. Je suis à Dahab pour être au service d’Allah », confie Youssef sur Youtube. « Parfois, je fais de la plongée sous-marine, un autre moyen pour moi de méditer dans les profondeurs aqua­tiques en faisant une prière spéciale, surtout que les fonds sous-marins de Dahab sont époustouflants », dit-il. Il aime se retrouver avec les jeunes afin de leur transmettre son expérience et son savoir-faire. Et comme il maîtrise l’arabe, outre six langues, il discute avec eux des problèmes et des défis auxquels ils peuvent faire face. « Je leur conseille d’observer leur entourage: soeurs, frères, voisins ou amis et les aider en cas de problèmes. C’est une autre astuce pour ressentir la joie de vivre », sou­ligne-t-il.

Une « vibe » unique

Dahab, ou l’eldorado du bien-être
Les fonds de la mer à Dahab, une mine de secrets et de mystères inépuisable.

Youssef n’est qu’un parmi d’autres qui ont choisi de s’installer à Dahab à la recherche de leur parfaite tranquillité dans ce lieu où le désert rencontre l’eau d’un bleu limpide de la mer Rouge. Un contraste époustouflant entre les grandes étendues beiges de sable et cet espace qu’on dirait presque indigo qui sépare Dahab de l’Arabie saoudite, tout aussi désert. Une oasis de laisser vivre sur la côte est de la péninsule du Sinaï au bord du golfe de Aqaba.

Dans cette région du Sinaï, la mon­tagne bascule dans la mer sans prévenir, dans une explosion de couleurs que l’on retrouve aussi sous l’eau. Un village bédouin tranquille qui était autrefois une destination populaire pour les hippies, les routards et les voyageurs indépendants.

« Une vie toute différente du reste du pays où on respire la joie de vivre. Dahab est la destination prisée des per­sonnes qui veulent se retirer des villes et changer de mode vie. De hippie à hips­ter, une étonnante transformation de Dahab s’observe », explique la sociolo­gue Nadia Radwan.

Alia, styliste en accessoires et profes­seure de 37 ans, a choisi de quitter son travail monotone au Caire pour venir s’installer dans ce coin tranquille de l’Egypte. « Je suis là depuis 15 ans. Lorsque j’ai commencé à souffrir de maux de dos à un âge précoce, j’ai décidé de mettre fin à ma carrière et faire mes bagages pour venir m’ins­taller ici », raconte Alia. A Dahab, elle éprouve la joie de vivre et arrive même à gagner sa vie. « Je donne des cours de natation, d’anglais et de musique. Mes meilleurs moments je les passe au bord de la mer où je donne des cours de natation à mes élèves. Le récif de Dahab avec ses coraux aux mille couleurs et ce pay­sage magnifique ont incité certains parents à choisir ce lieu pour s’instal­ler avec leurs enfants et entamer une nouvelle vie. Il y a beaucoup d’étran­gers, surtout des Russes qui viennent accoucher dans l’eau de Dahab. Un accouchement sans douleur et en pleine nature. Et ce, sans compter ce beau paysage désertique qui donne à ce site un charme particulier et où les nuits sont aussi belles que les jours », décrit Alia, en ajoutant que la vie est en fait une aventure, il ne faut pas hésiter de la vivre un peu plus « sau­vage » car elle mérite d’être vécue.

Or, Alia n’est pas la seule qui déteste la vie citadine. Lobna, mère d’une fille de 10 ans, est un autre exemple qui quête à son tour une qua­lité de vie meilleure. Cette maman, qui pense que le système scolaire imposé dans les écoles cairotes aux enfants est trop strict. Tous les jours, comme le confie cette femme, l’en­fant est accablé d’une série de corvées inachevables, à commencer par ce cartable trop lourd à porter sur ses épaules en passant par les horaires du bus qui arrive très tôt le matin et le prive davantage de sommeil, les devoirs à faire chaque jour et pour finir, les examens programmés à intervalles réguliers, ce qui ne donne pas aux enfants le temps de souffler. « Les familles sont obligées de jon­gler pour maintenir un certain équi­libre entre l’école, les horaires des entraînements au club et d’autres activités. Les parents passent leur vie à tourner dans des cercles vicieux. Ajoutez à cela les heures perdues dans le transport. Bref, un système qui tue toute créativité et ne permet pas à l’enfant de profiter de son enfance », dit-elle. A Dahab, elle a décidé de chambouler le quotidien de sa petite fille, et ce, malgré le désac­cord de sa mère et de sa belle-mère. Pour Lobna, il suffit que Maria — qui vit à Dahab depuis 2015 — soit en contact direct avec la nature, un atout qui lui permet d’enrichir ses connais­sances, de développer ses compé­tences ou talents pour s’épanouir. « Quand elle court derrière un trou­peau de moutons avec les enfants de bédouins, elle découvre certaines choses qu’elle n’a jamais vues ou apprises dans une classe d’école », explique Lobna qui offre aujourd’hui à sa petite fille un enseignement à domicile.

Loin du bling bling, un retour aux sources

Dahab, ou l’eldorado du bien-être
Beshoy Fayez, bloggeur de voyage, explique qu’avec la baisse du tourisme pendant la crise du coronavirus, la nature a repris ses droits à Dahab.

Singulière, non flashy et ultra-convi­viale, Dahab attire surtout les visiteurs égyptiens ou étrangers à budgets limi­tés. « Contrairement à sa voisine Charm Al-Cheikh, choisir Dahab pour passer un séjour convient au budget des familles issues de la classe moyenne et aux jeunes dont les moyens sont encore dérisoires. Pas de luxe et pas de bling bling », avance la sociolo­gue. Tous cherchent à expérimenter la vie en communauté et tous sont à la recherche d’un retour aux sources. A Dahab, on peut mener une vie agréable et avec des moyens financiers déri­soires. Ossama Louis, 46 ans, ex-ingé­nieur et propriétaire d’un hôtel à Dahab, a quitté la vie citadine en 2008 pour venir s’installer dans ce lieu pri­mitif où, comme il le dit, il ressent cette atmosphère de liberté cultivée par les bédouins, ce qui fait le charme du lieu. « C’est grâce à eux que j’ai appris beaucoup de choses. Ces bédouins ont trouvé la paix intérieure et ils veillent à la protection de l’envi­ronnement. Adaptés à la nature, ils lui vouent un grand respect. Là où tu portes ton regard, tu peux admirer ce trio de paysage: mer, désert et mon­tagne faisant le charme de ce lieu », dit Louis. Et de poursuivre : « Contrairement aux citadins qui sont habitués à passer la nuit dans des lieux fermés, les bédouins trouvent normal de dormir à la belle étoile: au bord de la mer ou sur le flanc d’une montagne. Et ce, sans compter leur générosité avec autrui », explique-t-il. « Il arrive parfois que j’organise une sortie pour visiter une réserve naturelle où vit un groupe de bédouins que je connais très bien et ce, avec des vacanciers. Ils sont prêts à quitter le lieu pour que nous soyons à l’aise durant la visite. Une chose que les habitants des villes sont incapables de faire. Qui oserait vider son chalet à la Côte-Nord pour qu’un invité puisse l’occuper pendant quelques jours ? », s’interroge-t-il.

Un cadre enchanteur

Dahab, ou l’eldorado du bien-être
Un concours de yoga se tiendra chaque année à Dahab.

En effet, Dahab était réputée pour son port maritime sur le golfe de Aqaba qui était utilisé par les Nabatéens depuis le deuxième siècle av. J.-C. Jusqu’ à l’an 106 après J.-C. pour stocker leurs marchandises en vue de les transporter vers le port de Suez par voie terrestre via les vallées du Sinaï, tout en contrôlant la route commerciale entre l’est et l’ouest via le Sinaï et le port de Dahab et Nabat. Ce sont des tribus arabes qui ont émi­gré de la péninsule arabique vers les pays du Levant et ont établi un grand royaume qui s’étendait du nord de la péninsule arabique et du Levant à l’Egypte, et sa capitale était la ville de Pétra en Jordanie. La ville de Dahab (qui signifie or) n’a pas reçu ce nom en raison de l’or qui pourrait y exister, mais plutôt pour la couleur de son sable. Ancien village de pêcheurs bédouins, Dahab était en fait, jusque dans les années 1960, un village côtier de 15000 habitants. Dans les années 1970, des hippies vinrent s’installer dans la région, attirés par la tranquil­lité des lieux. Dans les années 1980, la ville commence à prospérer com­prenant le vieux marché de la ville et 60 chalets touristiques. Actuellement, elle compte environ 5 000 habitants, d’après les chiffres du gouvernorat du Sud-Sinaï. Dahab est constituée de deux bourgades, la première étant le village bédouin qui porte le nom de Assala. Il est situé à la moitié sud où vivent 75 % des habitants originels, tandis que la deuxième, située au nord, est la partie commerciale et administrative de Dahab.

Parmi les objectifs de ces nouveaux habitants qui habitent actuellement à Dahab est ce désir de vivre une vie moins matérialiste, l’envie de vivre en commu­nauté tout en respectant la nature et protéger l’environ­nement. Petit à petit, Dahab est donc devenue le point de ralliement d’une population qui voulait repartir de zéro. Mi-utopistes mi-hipsters, ses nouveaux habitants ont entrepris d’offrir à Dahab des infrastructures à la hau­teur de leur vision. En moins de 10 ans, des cafés, des auberges, des espaces de coworking ou cotravail, ainsi qu’un petit centre d’art ont ouvert leurs portes, et même une école de yoga et de danse (dirigée par une communauté spirituelle qui organise chaque année un festival sur la plage).

Or, ce genre de refuge en quête du bien-être, de la tran­quillité et de la qualité de vie meilleure est-il une tendance mondiale? Selon la psycho­logue Olfat Allam, partout dans le monde dans les lieux qui préservent encore leur nature vierge, comme en Inde ou à la République Centrafricaine, on trouve des personnes ou des familles qui ont choisi de s’y installer, surtout suite à un post-trauma dans leurs sociétés originaires. Certains choisissent de passer dans ces lieux une période transitoire de leur vie afin de retrouver leur paix. Par contre, d’autres optent pour un séjour perma­nent. D’après cette même source, il existe un lieu très connu en Inde appelé Auroville où le nombre des étrangers dépasse de loin celui des indigènes. Il s’agit d’une ville univer­selle où les hommes et les femmes de tous les pays peuvent vivre en paix et en harmonie progressiste, au-dessus de toutes les croyances, de toutes les politiques et de toutes les nationalités. Le but d’Auroville est de réaliser l’unité humaine. « La plupart des destinataires de ces lieux, à l’instar de Dahab, sont des personnes qui n’arrivent pas à s’adapter aux valeurs modernes de la civilisation mondiale comme la compétition, la technologie, les pressions du quotidien, les conflits, les conditions dures du travail, etc. Elles veulent donc se retirer dans des lieux plus calmes pour fonder leur propre univers avec des moyens modestes », avance-t-elle.

Aujourd’hui, le gouvernement égyptien travaille pour développer cette région en construisant des hôtels les uns après les autres. Ce qui va changer le caractère authentique de la ville. Mais pour prendre une photo de ce site singulier qui ne cesse d’attirer des fans, certains ont décidé de créer une documentation sur le caractère singulier de cette ville. Le blogueur de voyage Bishoy Fayez, un jeune homme de 34 ans qui réside à Dahab depuis une année, après avoir quitté son travail à l’institut Goethe au Caire, a choisi de continuer à s’isoler à Dahab, surtout durant cette crise sanitaire du coronavirus. Il déclare avoir commencé à travailler sur le projet de docu­mentation en cette période de coronavirus, car il sent que la nature est en train de prendre le dessus et d’embellir le lieu en raison de la réduction du taux de pollution. Bishoy se concentre sur les scènes de la vie quotidienne des habitants originels, c’est-à-dire des bédouins aussi bien que la nature. Il passe son temps à prendre des photos des fonds sous-marins qui montrent des récifs coralliens en bonne santé et un nombre de poissons en augmentation dans l’eau. Bref, un écosystème diversifié. « J’aime faire des découvertes et être en état d’apprentissage permanent. Alors, ce statut de voyageur, de travailleur et d’habitant à la fois me convient parfaitement et je ne l’ai trouvé que dans cette ville seulement. Ici, mon train de vie est à la fois passionnant et agréable », explique Bichoy qui a suivi des cours de plongée sous-marine afin de deve­nir instructeur et passer une grande partie de son temps dans l’eau. « J’ai fait le tour de l’Egypte mais pour jouir d’une bonne qualité de vie loin de la pollution, des embouteillages et du bruit, il existe deux destinations : Dahab et Siwa. La première convient aux jeunes et la deuxième attire beau­coup plus les personnes âgées », explique Bishoy. Mais s’agit-il d’une destination temporaire ? « Je pense que la question dépend de cette satis­faction à vouloir découvrir des secrets de ce lieu tout en ayant la possibilité d’apprendre davantage chaque jour. Il paraît que Dahab renferme une mine inépuisable de charme et de mystère », conclut Bishoy .

Lien court:

 

Les plus lus
En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique