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Kahk, la fête avant la fête

Hanaa Al-Mekkawi, Dimanche, 17 mai 2020

Qui dit célébration de l’Aïd, dit kahk. Aucun foyer égyptien n’en manque en cette période de fête. Cette année, par peur du coronavirus, beaucoup de femmes ont accepté le défi d’en préparer à la maison, redonnant vie à une tradition ancestrale qui a marqué bien des générations.

Kahk,  la fête avant la fête
Des années durant, le kahk tout prêt a pris la place du fait maison. (Photo : Ibrahim Mahmoud)

Un scénario que tout Egyptien a vécu au moins une fois au courant de sa vie. La scène est la même dans beaucoup de foyers: assises autour d’une ou plusieurs tables, les femmes de la famille sont en train de battre et malaxer la pâte pour façonner du kahk, des biscuits traditionnels faits avec de la farine, du beurre et du sucre, quelquefois fourrés aux noix, à la pâte de datte ou de miel et que l’on sert au petit déjeuner, le jour de l’Aïd El-Fitr, le petit Baïram. Car pas de fête sans kahk, c’est la coutume. Et comme le veut la tradition, la préparation du kahk est un événement important dans toutes les maisons et tout le monde s’y met, dès la dernière semaine du mois du Ramadan. En général, les repas servis à l’heure de l’iftar durant les quelques jours qui précèdent le petit Baïram sont préparés à la va-vite et sont plutôt modestes à comparer aux semaines d’avant, car toute l’énergie est consacré au kahk, c’est la priorité. L’état d’urgence est déclaré, l’odeur du beurre fondu envahit les couloirs et les escaliers des immeubles. Des bassines remplies de pâtes sont entreposées partout, ainsi que des plateaux servant à transporter les galettes dans les fours publics ou pour les cuire à la maison. Tous les enfants participent à cet événement qu’ils attendent impatiemment, car ils considèrent cela comme un jeu, surtout qu’ils sont chargés en général de la décoration du kahk en les estampant à l’aide d’une petite pince en métal dont la pointe est faite en forme de zigzag. Ces figures font permettre au sucre de se fixer sur le kahk. Un travail collectif auquel participent la famille, les amies et les voisines. Elles viennent donner un coup de main ou demander des ustensiles ou des ingrédients qui leur manquent. Une fois cuits, les kahk sont déposés délicatement dans des boîtes en attendant le jour du petit Baïram pour les servir avec d’autres types de biscuit et bien entendu, en offrir aux voisines et en recevoir en retour, car chacune est fière de sa production.

Cette scène qui se déroulait jadis dans toutes les maisons égyptiennes avait pratiquement disparu depuis quelques années. Au kahk et aux biscuits faits maison ont pris place ceux préparés par toutes les pâtisseries du pays en cette période de fête. Changements des modes de consommation, évolution des coutumes, manque de temps pour les femmes actives, la tradition s’était quelque peu dissipée, le tout prêt prenant petit à petit la place du fait maison, même si certaines préservaient la tradition envers et contre tout.

Echange virtuel et jovialité

Kahk, la fête avant la fête
Le kahk retrouve cette année le chemin des ménages égyptiens. (Photo : Ibrahim Mahmoud)

Cette année pourtant, nombreuses sont celles qui renouent avec la tradition. Avec plus de temps passé à la maison vu les mesures prises pour contrer la propagation du coronavirus, et surtout par peur d’être contaminé, le kahk retrouve le chemin des ménages égyptiens. Avec une nouveauté qui n’existait pas du temps de nos grands-mères: des recettes et des expériences qui s’échangent sur les réseaux sociaux. « Versez de l’eau chaude dans un récipient, ajoutez la levure puis la farine, mélangez le tout au fouet et couvrez-le pour faire lever la pâte ». « N’oubliez pas rihet al-kahk, un mélange d’épices indispensable à la préparation de ce gâteau ». « Si vous voulez un goût exquis, utilisez de la samna baladi (beurre traditionnel) ». Autant de messages qui s’échangent, en plus des photos entre les femmes, surtout que cette année, il est impossible de se réunir avec les voisines, les soeurs ou les cousines, comme le voulait la tradition, pour préparer le kahk. Un détail qui fait défaut en raison des mesures de protection imposées, comme la distanciation sociale. La maîtresse de maison doit préparer seule son kahk à la maison, aidée par ses enfants et peut-être son mari.

« Pour éviter à ma famille tout risque de contamination par les employés ou les clients en me rendant dans un four, j’ai décidé d’apprendre à préparer le kahk et j’ai réussi », dit Nourane Islam, 50 ans. Pas facile pour elle qui n’est pas une pro de la cuisine. Encouragée par ses facebookeuses qui, elles aussi, tentent l’expérience pour la première fois, elle a décidé de mettre la main à la pâte. « Ce n’est pas extra, mais les miens sont corrects », dit Nourane, fière de son premier essai. Quant à Dalia qui, elle aussi, a accepté le défi d’en faire à la maison, elle a posté la photo de ses petits gâteaux en écrivant : « Je veux que mes enfants ressentent le même bonheur que j’ai connu lors de mon enfance ».

Recettes d’antan et nouveautés

Kahk, la fête avant la fête
A cause des mesures imposées  actuellement, on trouve moins de queues devant les pâtisseries. (Photo:Mohamad Mounir)

Mais un petit problème est relevé par Rawya, autre facebookeuse, sur une page consacrée au kahk : les femmes ne savent pas où trouver les ustensiles de décoration et certains ingrédients nécessaires à la préparation du kahk. Avant, à l’époque de ma mère et de ma grand-mère, on trouvait de tout dans chaque maison, c’était tout simplement évident! Et chacune de donner les bons plans. « Il est impossible de passer la fête sans kahk, et puisque on a peur d’en acheter dans les pâtisseries, pourquoi ne pas le préparer chez soi, même en petite quantité pour créer une ambiance de fête à la maison ? », s’est dit Rania, avant de se lancer dans l’aventure. Car pour cette dernière, oser préparer ce genre de biscuits est réellement une aventure pour elle, car la recette paraît facile lorsqu’on entend la liste des ingrédients et les étapes à suivre alors qu’il faut de la technique pour réussir ce genre de biscuits: trop mous, ils vont s’effriter entre les doigts, et trop durs, ils ne sont pas réussis. Pour commencer, ce n’est pas difficile, puisque tous les chefs qui passent à la télé sont concentrés sur les recettes de biscuits, surtout du kahk depuis la mi-Ramadan. On les voit répéter les recettes du kahk à plusieurs reprises et de différentes manières. Ce n’est plus la recette sacrée des grands-mères qui se transmet d’une génération à l’autre, enregistré sur un papier jauni tiré d’un vieux cahier de recettes. Aujourd’hui, il y a les chaînes et les émissions de télévision spécialisées, il y a aussi YouTube, Instagram, Facebook, ces réseaux sociaux qui publient mille et une recettes de kahk.

Mais si la tendance à en préparer à la maison a reproduit l’ambiance d’antan et créé un climat de gaieté dans certains foyers, brisant avec la routine et le stress dû au coronavirus et aux mesures qu’il impose, les pâtissiers, eux, ne sont pas contents. D’ordinaire, dès la mi-Ramadan, les files d’attente s’allongeaient devant les entrées des boulangeries et des pâtisseries. Mais, cette année, bien moins de queues. Mourad Yasser, directeur de vente dans une chaîne de pâtisseries, se plaint: « Cette année, on a fait de grandes quantités de kahk, pensant que les gens, confinés chez eux, allaient en consommer plus. Mauvaise surprise, la demande est inférieure à la normale, et cela nous a causé d’importantes pertes ».

Une longue histoire

Kahk, la fête avant la fête
pas de fête sans kaak, c’est la coutume (Photo : Ibrahim Mahmoud)

En fait, la préparation du kahk est une tradition égyptienne très ancienne qui remonte à l’époque pharaonique. Il y a 5000 ans, on présentait ces biscuits aux druides chargés de protéger les pyramides. D’après ce que le chercheur Fouad Morsi a publié dans son livre Le Dictionnaire du Ramadan, en ce temps- là, ces gâteaux avaient plus de 100 formes: rondes, rectangulaires, ou en forme de losange ou en spirale, etc. Mais c’est surtout la forme ronde qui dominait, car elle est le symbole du soleil, blason du dieu Rê. C’est la forme que l’on suit jusqu’à aujourd’hui avec les mêmes décorations à la surface. La préparation du Kahk s’est développée au fil des années. A l’époque islamique, le kahk était préparé de différentes façons et portait une inscription « Kol Wechkor Mawlak » (mange et remercie ton roi). A un certain temps, ces biscuits étaient fourrés de pièces de monnaie en or. Mais ce sont les Fatimides qui ont fixé la recette et ont en fait une tradition qui se perpétue jusqu’à ce jour, marquant l’importance d’une identité culturelle. Chaque célébration de fêtes religieuses en Egypte est accompagnée de cette tradition. Que ce soit lors des fêtes musulmanes, comme le petit Baïram ou encore des fêtes chrétiennes de Pâques et de Noël, le plat de kahk doit être servi.

Pas de célébration donc sans le fameux kahk. Pour Aliaa Galal, 32 ans, le défi est devenu celui de toute la famille. Son mari et ses deux enfants l’ont aidée tout en suivant les conseils de sa maman et de sa belle-mère par téléphone. Ce qui a mis une ambiance réjouie à la maison. « Ça a ajouté une saveur particulière à la fête cette année, malgré le confinement. Je pense continuer en préparer chaque année comme le faisait ma grand-mère lorsque j’étais petite », dit Aliaa, qui a sorti ses couverts en argent et ses assiettes en porcelaine fine spécialement pour servir le Kahk au petit déjeuner, le jour de la fête, accompagné de thé au lait, une autre tradition égyptienne ... .

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