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Un Ramadan pas comme les autres

Dina Darwich, Lundi, 20 avril 2020

Confinement et mesures préventives obligent, le Ramadan sera cette année privé de nombre de ses caractéristiques spirituelles, sociales et culturelles. Les Egyptiens s’y préparent tant bien que mal.

Ramadan Karim

Le ramadan va-t-il perdre cette année de son charme et de sa singularité ? Mois du jeûne (4e pilier de l’islam), il symbolise le summum de la spiritualité chaque musulman recherche à se rapprocher de l’excellence en purifiant son âme —, mais aussi de la socialisa­tion. Or, cette année, avec la pandémie du Covid-19, qui frappe les pays les uns après les autres, ce mois de carême est chamboulé par les restrictions de déplacements et de rassemblements destinées à évi­ter plus de propagation. « Pour la première fois, on va être privé de l’iftar du premier jour en famille, un repas qui rassemble mes 9 frères, leurs épouses, leurs enfants et leurs beaux-parents. Un événement très attendu et que tout le monde tient à ne pas rater. Un repas festif qui rassemble une cinquantaine de proches auquel je me prépare 2 mois à l’avance en faisant des économies. Une occasion annuelle pour réunir toute ma famille qui regroupe plusieurs géné­rations, une opportunité de mieux se connaître », déplore Hanaa Younès, fonctionnaire de 65 ans qui avait coutume de recevoir dans la maison de sa mère toute la tribu. « Cette année, je vais passer le Ramadan avec mon fils et ses 3 enfants, nous serons 5 personnes, pas plus. Le couvre-feu est à 20h, alors que l’heure de l’iftar est à 18h30. Les gens n’auront pas suffisamment de temps pour regagner leur domicile. Cela risque d’être pire si les mesures deviennent plus strictes », lance Hanaa.

Ramadan Karim
Ramadan 2019, la plus grande table de charité. Cette année, il n'y a pas de tables de charité, l’esprit de partage et de solidarité du mois saint prendra d’autres formes. (Photo: Reuters)

De son côté, Abla Mohamad, comptable de 71 ans, garde les habitudes qu’elle a héritées de ses grands-parents. Tous les vendredis, elle invite sa grande famille constituée de 8 frères, leurs épouses, leurs enfants et leurs petits-enfants. « L’ambiance est plus conviviale en famille. C’est comme le jour de Noël, mais pour nous, la fête dure un mois. Le Ramadan est synonyme d’union, de partage et de générosité : les valeurs intrinsèques d’un musulman. Ce mois béni est l’occasion pour nous de les mettre en avant en invitant les démunis à rompre le jeûne avec nous dans la maison familiale. La foi et la piété incitent au rapprochement avec autrui, cela renforce les synergies entre les musulmans et la solidarité sociale. Cette année, on ne pourra pas fêter le Ramadan comme avant. Le mois saint qui arrive en pleine période de pandémie va perdre de sa singula­rité », dit-elle.

De nouvelles formes de solidarité

Dans une des rues du quartier de Haram, la voix douce du chanteur Amr Diab se fait entendre. Un spot publicitaire, lancé l’an dernier durant le Ramadan et qui appelle les proches et vieux amis à se rassembler, résonne dans les quatre coins de la rue. Une mélodie enchanteresse qui provoque un sentiment de tristesse, comme le décrit un passant. Alors que les voisins s’entraident — chacun de son balcon — pour suspendre les fils de guirlandes mul­ticolores et décorer cette rue sinueuse, l’ambiance festive n’est pas au rendez-vous. Le coeur de ce quartier ne semble plus battre au rythme du mois du Ramadan, car la gigantesque table de charité qui, d’habitude, est installée par des restaurateurs pour offrir des repas à 400 personnes, ne fera pas partie du décor. « Chaque année, durant le mois du Ramadan, on travaille avec acharnement pour pré­parer les repas avant l’heure de l’iftar. Un person­nel composé de 6 personnes dont un cuisinier, 2 assistants et 2 serveurs sans compter les jeunes bénévoles du quartier qui viennent nous aider pour servir les personnes nécessiteuses », explique Ahmad Al-Khodari, 77 ans, ex-officier qui gère depuis trois décennies l’organisation de cette table. « Six mois avant le Ramadan, une équipe est char­gée de collecter une somme de 300 000 L.E. pour offrir durant les 30 jours des repas copieux aux familles démunies. Un moyen de renforcer le senti­ment de partage et de solidarité avec nos voisins nécessiteux. Et parfois, nous partageons la même table qu’eux », poursuit-il, en ajoutant : « En Egypte, l’important se résume à cette ambiance collective que l’on recherche et qui est appréciée de tous, particulièrement au mois du Ramadan. C’est l’occasion de se rassembler entre amis et voi­sins ».

Ces tables de charité datent de l’époque d’Ah­mad Ibn Touloun (835-884 ap. J.-C., 220-250 de l'hégire). Le premier à en avoir eu l’idée en deman­dant aux commerçants et dignitaires de dresser ces tables durant le mois du Ramadan. Sous les Fatimides (968-1171 ap. J.-C., 358-566 de l'hé­gire), les tables de charité s’appelaient « Samat du calife » et les ouvriers du palais du calife rame­naient un bon stock de nourriture, pour suffire au plus grand nombre d’Egyptiens. Une tradition qui a perduré, devenant la caractéristique du mois saint. Or, cette année, ces tables, dont le nombre avait atteint l’année dernière les 40 000, dont 20 000 au Caire, n’existeront plus en ce Ramadan.

Cette année, le ministre des Waqfs a donc décidé de suspendre ces tables de charité pour éviter les rassemblements et respecter les mesures préventives prises par le gouvernement. Et le ministère du Développement local a confirmé cette interdiction, que ce soit au Caire ou dans les autres gouvernorats.

Pour éviter que cette interdiction ne touche de plein fouet les plus démunis, certains préparent des alternatives. « On pense à préparer des repas chauds et les délivrer à domicile aux familles nécessiteuses », explique Samar Al-Chaer, femme d’un homme d’affaires. « On va aussi augmenter le nombre des sacs contenant des denrées alimen­taires, car il existe un bon nombre de travailleurs journaliers qui font face à des difficultés finan­cières et dont les familles risquent de souffrir de faim. Ces sacs pourront compenser l’annulation des tables de charité », ajoute Al-Chaer. Ahmad Al-Khodari compte faire la même chose et distri­buer ces sacs deux fois au lieu d’une comme chaque année, une fois au début du mois et une autre à la moitié. De même, les organisations cari­tatives appellent à des dons en espèces en rempla­cement.

Spiritualité en solo

Côté spirituel, la prière nocturne des tarawih, qui n’a lieu que pendant le Ramadan, sera annulée. Une prière qui a lieu de coutume dans les 120 000 mosquées qui existent dans les quatre coins de l’Egypte, selon les chiffres du ministère des Waqfs. En fait, ce culte date de l’époque du second calife de l’islam, Omar Ibn Al-Khattab, et sa pratique prophétique s’est généralisée dans le monde sun­nite. Durant son califat, Omar avait remarqué que les fidèles priaient individuellement des rakéate (unités de prière). Il décida alors de rassembler les fidèles pour faire une prière ensemble. Cette année, le ministère des Waqfs, après consultation avec celui de la Santé, a décidé que les mosquées resteraient fermées durant le mois du Ramadan tant que l’épidémie perdure et qu'il faut attendre qu’aucun cas nouveau de Covid-19 ne soit déclaré pour les rouvrir. Une mesure préventive néces­saire, mais qui va bouleverser les habitudes des fidèles durant le mois saint.

« J’allais faire la prière de tarawih tous les jours à la mosquée. Pour moi, c’est un rituel très impor­tant, une source de spiritualité qui nourrit l’âme et accentue la foi et la piété. Récitations coraniques, prosternations et invocations divines, tout cela me permet de me rapprocher de Dieu », explique Karima Khalifa, femme de ménage de 35 ans. Héba Mohamad, 50 ans, enseignante, est sur la même longueur d’onde. « La voix sereine du réci­tateur de Coran m’envoûte. Et je choisis toujours parmi les 150 mosquées qui finissent une partie par jour (le Coran comprend 30 parties) celle qui est proche de mon domicile », dit Héba. Et d’ajou­ter : « En lisant le Coran, je me sens déchargée du fardeau qui m’accable après un an de dur labeur. Et à la mosquée, j’ai l’occasion de rencontrer mes voisines, car nos préoccupations nous empêchent de le faire au cours de l’année ». Cette année, elle pense accomplir la prière de tarawih à la maison, en invitant 3 ou 4 voisines du même immeuble, tout en prenant les précautions sanitaires néces­saires. Chacune ramènera son tapis et son gel désinfectant tout en respectant la distance d’au moins un mètre entre elles.

100  000 fidèles se rendaient chaque année durant le Ramadan en Arabie saoudite pour faire le petit
100  000 fidèles se rendaient chaque année durant le Ramadan en Arabie saoudite pour faire le petit pèlerinage. (Photo : AFP)

Quant à l’« ietikaf », ou retraite spirituelle pen­dant les 10 derniers jours du mois du Ramadan, elle n’aura pas lieu dans 3 500 mosquées. D’habitude, beaucoup de musulmans s’isolent à la mosquée pour prier et implorer la bénédiction de Dieu et n’en ressortent que le dernier jour du mois du Ramadan. Marié à une étrangère, Hassan Mahmoud, 75 ans, a l’habitude de passer les 10 derniers jours du Ramadan en Egypte pour accom­plir l’ietikaf, une période chargée d’une grande ferveur religieuse où riches et pauvres se côtoient dans les lieux de culte pour dresser les tables de l’iftar ou du sohour, prier ensemble et faire du zikr (évocation du nom d’Allah). Ce qui lui permet de nourrir son âme d’une bonne dose de spiritualité et l’aide à mener son train de vie le reste de l’année dans le pays européen où il vit. « Cet esprit de solidarité ne se ressent qu’en Egypte. Cette année, je suis contraint à ne pas bouger de chez moi », lance cet ingénieur.

Même chose pour le petit pèlerinage. Dès les premières semaines de la propagation du coronavi­rus, l’Arabie saoudite a décidé de suspendre la omra (petit pèlerinage), d’autant plus que la omra du Ramadan rassemble un très grand nombre de fidèles venant des quatre coins du monde et pré­sente donc un risque important du fait des rassem­blements. Une décision qui perturbe les habitudes de près de 100 000 fidèles qui ont coutume de faire la omra du Ramadan, soit 20 % de la totalité du quota de visas annuel consacré aux Egyptiens pour le petit pèlerinage. La promiscuité et le nombre important de fidèles sont des facteurs à ne pas négliger. « C’est un voyage spirituel que j’atten­dais impatiemment, mais le projet est tombé à l’eau. D’ailleurs, même si le Royaume saoudien n’avait pas annulé le petit pèlerinage, je n’aurais pas pris un tel risque, car la religion nous interdit de mettre en danger notre santé. Vous vous imagi­nez plus d’un million de personnes dans un espace de 14 kilomètres. La contamination au Covid-19 pourrait être foudroyante, car la plupart des pèle­rins sont des personnes âgées », explique Abir Amin, 52 ans.

A défaut de sorties, la télé

Et comme le dit le proverbe égyptien, « Une heure pour Dieu et une heure pour ton coeur », les Egyptiens voient aussi, d’habitude, en ce mois sacré, une occasion pour se divertir. Tentes de Ramadan 5 étoiles, soirées, cafés bondés, mani­festations culturelles de tout genre, notamment au Caire fatimide. Rien de tout cela, cette année. Samar Al-Chaer raconte que d’habitude, elle reçoit, un mois à l’avance, une quinzaine d’invita­tions de sohour dans les tentes. « Zéro cette année », dit Samar qui a l’habitude de s’y préparer en achetant des tenues orientales pour assister à ces soirées.

Il reste alors, en cette période de confinement, les feuilletons et les programmes télévisés pour ras­sembler les familles des Egyptiens durant ce mois sacré. Leur tournage avait débuté avant la crise, et s’est poursuivi en prenant toutes les mesures de prévention nécessaires (réduction du personnel, stérilisation et désinfection des locaux). « Cette année, comme l’année dernière, 20 nouveaux feuilletons seront diffusés pendant le mois sacré, et ce, malgré les conditions difficiles du tournage », affirme le critique de cinéma et directeur de rédac­tion du quotidien Al-Ahram, Ahmad Atef. Mieux que rien, les Egyptiens verront au moins une de leurs coutumes ramadanesques préservée ….

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