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A Héliopolis, la colère ou la résignation

Dina Darwich, Dimanche, 15 décembre 2019

Nouveau métro, plusieurs ponts, travaux d’envergure, le visage d’Héliopolis est en pleine métamorphose. Face à cette transformation, les habitants de ce quartier aux caractéristiques urbanistes bien particulières sont partagés: les plus nostalgiques pleurent la belle époque, les plus pragmatiques se rendent à l’évidence.

A Héliopolis,  la colère ou la résignation
(Photo:Nader Ossama)

« La nostalgie, on la ressent lorsque le présent n’est pas à la hauteur du passé. La nostalgie, c’est aimer un passé qui nous écrase dans le présent. C’est sentir l’absence de détails du lieu et du temps. Aujourd’hui, je sens que les caractéristiques du quartier d’Héliopolis où j’ai passé les beaux jours de ma jeunesse dans les années 1970, 1980 et 1990 ont disparu. L’ancien tramway en décrépitude n’est plus. Les vieux arbres qui se dressaient majestueusement ont été déracinés, les balcons fleuris qui reposaient le regard et les cadres verdoyants qui entouraient naguère les vieux immeubles n’existent aujourd’hui que dans ma mémoire. Aujourd’hui, quand je vais à Héliopolis où j’ai vécu mon enfance et ma jeunesse, j’étouffe en marchant dans les rues encombrées et qui ont perdu tout leur charme ». C’est non sans une pointe de spleen que s’exprime Omar Mohamad, un ingénieur de 48 ans, dont les parents vivent encore dans ce quartier. Omar se complait dans la nostalgie du passé, tout comme sa tante Hanaa Younès, 65 ans et économiste. « Je me souviens des années 1960, j’avais 10 ans. Je pouvais me promener à vélo et jouer à holà hop dans les rues calmes de ce beau quartier cosmopolite. Des gens de toutes les nationalités y vivaient. Et de l’échange entre la ville et les habitants est né un système urbain unique. Il y avait des espaces verts comme les jardins du Merryland où l’on se rendait sans avoir rien à payer. Autour de la fontaine de Roxy, je garde encore de beaux souvenirs d’un lieu féerique apparaissant en arrière-plan sur nos photos en noir et blanc. Etudiante en sciences politiques à l’Université du Caire, mon trajet quotidien se transformait en une belle balade délassante. Je prenais le tramway qui était le moyen de transport à la portée de tous pour me rendre à la place Tahrir, puis c’est l’autobus fluvial qui me transportait vers l’autre rive du Nil », relate Hanaa Younès, avec cette même pointe de regret. Attiyate, la grand-mère de 89 ans, remonte encore plus loin dans l’histoire, et raconte que dans les années 1940 et du balcon de son immeuble à Roxy, elle pouvait apercevoir le palais Empain et la Basilique d’Héliopolis. « J’allais faire mes courses à pied car c’était un vrai plaisir que de marcher dans les rues asphaltées qui reliaient les différentes places du quartier avec autour un décor verdoyant », raconte-t-elle.

Né du sable

A Héliopolis, la colère ou la résignation
L'un des anciens palais de la belle époque.

Trois générations, chacune attachée à sa manière à ce lieu, toutes nostalgiques d’un passé révolu. Car Héliopolis n’est pas un quartier comme les autres. Il a son propre charme, sa propre identité ... Pourtant, c’est un quartier relativement récent, du moins par rapport à l’histoire du Caire. Sa création date de 1905. A l’époque, le roi belge Léopold II (1865-1909) incite les industriels belges à investir en Egypte, Edouard Empain ne se fait pas prier. Très actif dans tout ce qui est trains et vicinaux (c’est lui qui a construit le métro parisien), il a sur place, non loin de l’ancien site d’Héliopolis, l’occasion d’acheter un vaste territoire de sable au début du XXe siècle, d’une superficie égale à celle du Caire, selon le site Passion-Egypte. D’après la même source et selon Anne Van Loo, architecte et urbaniste, Edouard Empain voit l’occasion de créer une ville idéale reliée au Caire par une ligne de tram. Un endroit qui serait habité par l’intelligentsia locale et européenne. Il imagine d’abord une ville composée de plusieurs oasis avec un centre de loisirs, des quartiers plus modestes, etc.

L’Héliopolis d’Edouard Empain naîtra pourtant du sable. C’est une ville avec deux centres où la tradition islamique, l’Art nouveau et l’Art déco se mélangent. Rattrapée par l’extension du Caire dans les années 1960, Héliopolis a gardé cependant son caractère particulier.

Gigantesques travaux

A Héliopolis, la colère ou la résignation
Les nouveaux ponts vont mettre fin aux problèmes des embouteillages et relier Héliopolis aux axes principaux du Caire. (Photo:Nader Ossama)

Malheureusement, des particularités de ce quartier tendent à disparaître. Aujourd’hui, de nouveaux projets sont en cours pour développer le quartier, surtout que la population a augmenté — selon les chiffres de l’Institut français d’Héliopolis — un million de personnes habitent actuellement ce quartier. Cinq nouveaux ponts seront construits dans ce quartier pour mettre fin aux embouteillages et relier Héliopolis aux axes principaux du Caire et les nouvelles cités. Et ce n’est pas tout. Les travaux de construction du métro souterrain vont bon train avant l’ouverture de quatre nouvelles stations de métro, prévue en décembre 2021, et qui feront de la station d’Héliopolis la plus grande en Afrique et au Moyen-Orient avec un budget estimé à 1,9 milliard de L.E., selon le ministère des Transports. La superficie de la station est d’environ 10000 m2, elle s’étend sur 225 mètres de long sur 22 mètres de large et 28 mètres de profondeur sur 3 niveaux.

Et bien que l’objectif de ces projets soit de garantir la fluidité du trafic, ces travaux ont provoqué le mécontentement de certains habitants attachés à ce quartier tel qu’il a toujours été. Des plaintes ont été adressées au gouverneur du Caire suite à l’abattage des gros arbres avant la construction des cinq ponts. Les réactions fusent sur les différentes plateformes des réseaux sociaux. Des pages ont été créées sur Facebook pour alerter sur ce quartier qui risque de perdre son authenticité. Sur ces pages, les nostalgiques échangent des photos du quartier d’Héliopolis en noir et blanc, « Mon quartier favori avant d’être envahi par les ponts », a publié un internaute. Et le débat fait encore couler beaucoup d’encre.

« Mon quartier n’est plus le même ! »

« Cela a commencé après l’annulation de la décision empêchant la démolition de villas et maisons anciennes, afin de préserver ce patrimoine architectural prestigieux. Et bien que la nouvelle loi unifiée sur la construction no 119 de 2008 soit claire, la démolition des villas et des palais est monnaie courante dans ce quartier », se plaint Dina Chaher, journaliste de 48 ans. Elle habite ce quartier depuis sa naissance. Cette dernière pense déménager pour aller s’installer ailleurs, car elle n’arrive plus à vivre à Héliopolis à cause des bouchons. « Pour se rendre à Héliopolis, on reste bloqué des heures dans le trafic. Trouver une place où se garer est devenu un calvaire. Alors que les anciennes villas et les vieux palais avaient leurs propres garages, ces hautes tours habitées par des centaines de familles bloquent les rues de mon quartier avec leurs voitures », dit-elle. Et d’ajouter: « Les grands immeubles qui ont remplacé les anciens bâtiments ont changé la composition démographique des habitants qui partageaient non seulement les mêmes idées et traditions, mais aussi les mêmes habitudes du quotidien ». Selon elle, le quartier est devenu surpeuplé et bruyant. « J’ai du mal à trouver le sommeil car le magasin d’en face met la musique à fond. Je fais la guerre tous les jours pour avoir du calme », confie Dina.

Hanaa Younès, une autre habitante d’Héliopolis, estime que les espaces pour piétons se réduisent comme une peau de chagrin. « Les rez-de-chaussée des grands immeubles sont loués à des cafés qui bloquent les rues avec leurs clients attablés dehors. Les femmes ne peuvent plus marcher tranquillement dans la rue sans se faire harceler par des regards insistants. Aujourd’hui, un piéton n’a plus sa place à Héliopolis », avance-t-elle.

D’autres habitants estiment que les projets en construction vont dénaturer le paysage de ce quartier unique en son genre. « Le gouvernorat du Caire aurait pu trouver d’autres solutions pour mettre fin aux bouchons en prévoyant par exemple une route à sens unique au lieu de faire des demi-tours pour des raisons sécuritaires, ce qui provoque un encombrement de véhicules qui arrête la circulation », explique Mahmoud, propriétaire d’un magasin à Héliopolis. « Au lieu de dépenser des sommes énormes pour lancer de nouveaux projets, il aurait mieux valu réparer l’ancien tramway pour se déplacer dans le quartier », poursuit-il. Sur son compte Facebook, la journaliste Hania Moheeb lance un appel pour sauver les espaces verts et les parcs publics existants depuis l’époque royale, indispensables, selon elle, pour lutter contre les effets « smog ».

Malgré la réticence des anciens habitants, l’Etat est en train de poursuivre ses travaux. Une source au ministère des Transports a déclaré au quotidien Al-Masry Al-Youm que les ponts vont réduire les embouteillages et rendre le trafic plus fluide dans ce quartier. Ils seront construits de manière à respecter le caractère architectural du quartier.

Du positif, tout de même

Autre défi, les arbres. Selon un communiqué du ministère des Transports publié dans la presse égyptienne, les vieux arbres d’Héliopolis seront replantés. En fait, la préservation des vieux arbres d’Héliopolis fut l’un des plus grands défis. L’Organisme militaire du génie militaire a dit avoir eu recours à un nouveau matériel, utilisé pour la première fois en Egypte et permettant d’arracher les arbres avec une bonne partie des racines pour pouvoir les replanter ailleurs, ce qui a contribué à la préservation de plus de 50 arbres, dont la plupart étaient très anciens.

Du côté des urbanistes, on estime qu’il n’est pas impossible de moderniser tout en préservant l’héritage. « Plusieurs villes européennes ont été partiellement détruites puis rebâties après la Seconde Guerre mondiale tout en conservant leur esprit architectural, car les vieux bâtiments font partie du patrimoine immobilier. Il faut donc profiter des expériences de ces pays dans le domaine de la préservation de notre patrimoine », estime l’urbaniste Ahmad Hamid.

Quant aux officiels, ils défendent les nouveaux projets

A Héliopolis, la colère ou la résignation
Des cafés qui occupent les rez-de-chaussées déforment l'aspect architectural des lieux. (Photo:Nader Ossama)

Selon un responsable municipal qui a requis l’anonymat, l’entreprise chargée d’exécuter les travaux travaille en deux-huit, afin d’achever le projet en un temps record. On prévoit quelques semaines au lieu de plusieurs mois. « Si les habitants sont maintenant en colère, ça se comprend, mais ce n’est qu’une phase temporaire, et une fois que les travaux seront finis et qu’ils découvriront leur impact positif sur la circulation, ils oublieront ces désagréments », a-t-il déclaré.

Question transports, le général Essam Wali, chef de l’Organisme national des tunnels, affirme que la troisième ligne de métro pourra transporter 2 millions de passagers par jour après son achèvement. Cette dernière établira une liaison de 45 km entre Le Caire oriental et occidental, et le gouvernorat de Guiza, ainsi que la connexion avec le train électrique (la cité d’Al-Salam, la Cité du 10 du Ramadan, la Capitale administrative).

Certains donc se plaignent, d’autres prennent leur mal en patience ou essaient de voir le bon côté des choses. Telle Karima Mahmoud, une dentiste de 48 ans, qui dit que la nouvelle ligne de métro lui a facilité la vie. Aujourd’hui, elle met à peine un quart d’heure pour se rendre à son travail au centre-ville, alors qu’il lui fallait une heure pour faire ce trajet. Quant à Hossam Al-Toukhi, un avocat de 54 ans qui a déménagé du quartier il y a quelques années à peine, mais qui y avait vécu presque toute sa vie et qui continue à s’y rendre régulièrement, il fait preuve de pragmatisme. « Le paysage urbain du quartier a beaucoup changé au point où j’ai du mal à reconnaître l’endroit où j’ai grandi. Mais au fil des ans, la population n’a pas cessé d’augmenter, à Héliopolis comme dans toute l’Egypte. Ces projets de développement sont donc nécessaires. On est aujourd’hui pris entre la nostalgie et la nécessité de développement pour pallier la surpopulation et les embouteillages dans ce quartier. Il est vrai que les travaux de construction nous dérangent, mais on va sans doute en oublier les inconvénients lorsque le problème du trafic dense sera résolu. La nouvelle génération tissera de nouveaux souvenirs avec le nouveau paysage urbain du quartier. Changement oblige. C’est la vie », conclut Al-Toukhi.

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