Enquête > Enquéte >

Quand le mariage ne fait plus rêver

Chahinaz Gheith, Lundi, 29 juillet 2019

Dans une société où le mariage reste un pilier social, de plus en plus de jeunes assument leur célibat, par choix ou pour des raisons socioéconomiques. Enquête sur un phénomène qui fait peur.

Quand le mariage ne fait plus rêver
Des mariages somptueux pour prouver la réussite sociale.

« Les jeunes ne se marient plus ». Voilà une phrase que l’on entend souvent aujourd’hui. Mais qu’en est-il vraiment? Le mariage est-il condamné à disparaître? « Le célibat est-il devenu un phénomène, un fléau ou un problème ? » Tout à la fois, répondent certains. Maher, 37 ans, comptable, ne supporte pas l’idée de suivre une norme sociale où il ne peut être libre. « Pour moi, un mariage risque de tout gâcher. Ce n’est pas seulement une pression économique, mais aussi un facteur de stress et des contraintes sur ma liberté », lance-t-il. Idem pour Karim, un médecin de 50 ans, qui a choisi de rester célibataire. « Quand j’étais plus jeune, je cherchais une belle femme ; arrivé à la quarantaine, j’ai commencé à m’intéresser au côté intellectuel, mais je n’ai jamais trouvé ce que je cherchais réellement. Avec le temps, j’ai décidé de vivre libre tel un papillon, c’est-à-dire sans engagement », dit-il.

Ainsi, à force de chercher la perfection chez le conjoint ou la conjointe, ce genre de célibataires se retrouvent seuls à un âge avancé. « J’ai toujours rêvé d’un bel homme, intelligent, respectueux, charmant et plein de qualités, quelqu’un qui n’existait finalement que dans mon esprit. Je ne pouvais pas accepter n’importe qui, comme le font certaines jeunes filles. Ne dit-on pas : il vaut mieux être seul que mal accompagné ? », s'interroge Yasmine, journaliste de 47 ans. Mais elle confie souffrir de la pression sociale. « J’en ai marre d’entendre ces phrases: Quand va-t-on faire la fête ? Il n’y a rien de nouveau ? (sous-entendu: y a-t-il quelqu’un dans ta vie? Ou encore: Ne tarde pas à prendre le train ! ». Mais elle refuse de se marier uniquement pour avoir le statut d’épouse.

Pour ce genre de personnes, le mariage est devenu aujourd’hui de moins en moins apprécié. Autrefois, les gens se mariaient et ne divorçaient pas, ils partageaient ensemble leurs moments de bonheur et de malheur. C’était pour la vie, et c’était normal. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui éprouvent une certaine psychose face au mariage. Et ce n’est pas le fait du hasard. Si dans nos campagnes, le phénomène est beaucoup moins important, du fait des mariages précoces, de la soumission des femmes et du respect des traditions, force est de constater que dans les zones urbaines, il prend des proportions de plus en plus importantes. Ces célibataires endurcis estiment même qu’être célibataire présente plus d’un avantage. Ils ont mille et une raisons à donner pour ne pas avoir leur seconde moitié.

Une véritable transaction

Quand le mariage ne fait plus rêver
Dans la culture égyptienne, pas de mariage sans chabka (bijoux de mariage).

Selon un rapport récent publié par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), plus de 13 millions de jeunes sont encore célibataires, dont 2,5 millions d’hommes et 11 millions de femmes ayant dépassé l’âge de 35 ans. Une autre étude assure que le taux de mariage en Egypte a chuté, soit 9,6 pour 1000 habitants, le taux le plus bas enregistré depuis 2008. Le rapport mentionne 887315 contrats de mariage en 2018, contre 912 000 en 2017 et 939000 en 2016. Cela dit, difficile de savoir le nombre de célibataires ayant dépassé la quarantaine et qui ont choisi volontairement de ne pas se marier.

Cela dit, la question qui s’impose est: pourquoi cette tendance du célibat dans une société conservatrice et religieuse comme la nôtre, où l’institution du mariage est sacro-sainte ? A l’origine, une question d’argent. La sociologue Azza Korayem pense que le coût du mariage en Egypte est l’un des plus élevés du continent. Entre les dépenses coutumières, la dot, les bijoux en or, l’appartement, les appareils électroménagers et la cérémonie, les jeunes époux et leurs familles peuvent dépenser des dizaines de milliers de L.E. Un rêve très souvent inaccessible pour les jeunes dont beaucoup repoussent indéfiniment le moment de se marier faute d’argent. Et avec la crise économique qui sévit actuellement dans un pays où le salaire de base ne dépasse pas les 1200 L.E.

Sarah a 33 ans. Dans un mois, elle épousera Nabil, 39 ans. Ces deux jeunes font partie de cette classe moyenne éduquée qui prend le temps de chercher le bon partenaire. En fait, le mariage en Egypte, plus qu’ailleurs, est un lourd investissement. Il faut souvent des années pour réunir la somme nécessaire. « Dans notre milieu, la dot peut aller de 75000 à 100000 L.E. », explique Sarah. Et d’ajouter : « Pour notre cas, ce fut différent. Mon fiancé et moi savions quelles étaient nos limites financières ». La famille de la future mariée a consenti à recevoir seulement une bague en diamant au lieu de la parure traditionnelle en or, la chabka, dont le coût peut atteindre l’équivalent d’au moins 50000 L.E. dans cette classe sociale. Le futur époux a accueilli avec soulagement la nouvelle. Le prix de l’or a atteint des prix exorbitants en Egypte, alors que la livre égyptienne est au plus bas de sa valeur. Mais l’autre dépense, la

plus importante, c’est l’appartement et son équipement. Un cauchemar pour des millions de jeunes. « Il est impossible d’acheter un logement au Caire », soupire-t-il. Après une quête effrénée, il s’est donc tourné vers la location. « J’ai loué un appartement à 3000 L.E. par mois au quartier de Manial, mais je dois d’abord refaire la peinture, la salle de bain, la cuisine, et l’équiper surtout. Ça coûte cher ! », souffle le jeune employé dans une société de communication. Avec l’inflation, Nabil craint même d’épuiser son budget plus vite que prévu.

Et ce n’est pas tout. « Ajoutez à tout cela le principe même du mariage qui a pris un caractère commercial, voire soumis aujourd’hui à la décision du plus offrant. Résultat: la roue grince et n’avance pas », explique la sociologue Korayem, tout en affirmant que ce n’est pas l’argent qui garantit la stabilité d’un foyer, mais c'est plutôt l’éducation que les conjoints ont reçue de leurs parents qui fonde et cimente le futur foyer. Selon elle, dans les campagnes, où le regard des cousines et des voisines est plus pesant, le mariage doit être très somptueux. Elle décrit des cérémonies « encore plus dispendieuses qu’en ville, car il faut montrer sa réussite sociale ». Une pression qui force beaucoup de jeunes à partir dans les pays du Golfe, et même en Europe, pour tenter de gagner l’argent nécessaire au mariage. L’objectif étant de faire mieux que les autres et, malgré la crise économique que traverse le pays, préserver la tradition du mariage à l’égyptienne. Chacun selon ses capacités financières, mais aussi sa culture et ses convictions sociales.

Occidentalisation et individualisme

Quand le mariage ne fait plus rêver
Le logement et les meubles, le cauchemar des jeunes ménages.

« Aujourd’hui, la société nous juge par rapport à l’argent que nous avons. Le mariage est un moyen de montrer ce que l’on possède et les gens que l’on connaît », ajoute la mère d’une jeune femme, la trentaine, mariée depuis trois ans dans le delta du Nil et qui confie que beaucoup de voisines ont parlé de son mariage et ont commencé à voir sa famille autrement. Un avis partagé par la sociologue Nadia Radwane qui voit que le coût faramineux du mariage imposé par certaines familles est l’une des causes principales du célibat.

Pourtant, cette dernière avance que cette tendance n’a pris de l’ampleur en Egypte que depuis une quinzaine d’années. « Les raisons de cette mutation sont liées à l’occidentalisation de la société égyptienne, suite à l’ouverture des médias étrangers et les émissions diffusées sur le mode de vie occidental. Ceci a séduit les jeunes qui rêvent de liberté et d’indépendance. Le choix du célibat est lié aussi au facteur socioculturel qui demeure l’élément principal, puisque le temps où la femme subissait la pression de ses parents est bien révolu. Pour certains, il s’agit surtout de trouver le conjoint idéal. Une femme ayant un niveau d’instruction élevé cherche toujours un cadre, un universitaire, un intellectuel. Et la réciproque est vraie », affirme-t-elle. Quant à May, professeure de 25 ans, elle est convaincue qu’elle ne trouvera pas quelqu’un qui pourrait l’apprécier à sa juste valeur. Selon elle, quand on est financièrement indépendant, on n’est pas obligé de se marier pour survivre. « Je suis en train de construire ma vie professionnelle et je n’ai pas envie de quelqu’un qui pourrait la détruire et me réduire à une femme soumise à la maison », souligne-t-elle. Et chacun a ses motivations pour ce mode de vie en solitaire.

Peur de l’engagement et de l’échec

Quand le mariage ne fait plus rêver
Un mariage sur trois se solde par un divorce et 12,5  % de ces divorces ont lieu la première année.

Cependant, le psychiatre Nabil Al-Qot s’interroge, au-delà des questions socioéconomiques, sur les nouveaux processus d’individualisation menant au célibat tardif. Selon ses propos, si la culture du mariage est bien ancrée dans les moeurs égyptiennes, le mariage est la réponse à la peur universelle qu’a une personne seule de ne pas trouver quelqu’un avec qui passer sa vie. D’habitude, nous avons tendance à surestimer le bonheur que nous tirerions du mariage et la tristesse qu’impliquerait une vie passée seul. Or, ce n’est pas toujours le cas des célibataires. Ces deniers estiment que le niveau du bonheur des deux catégories (mariés-célibataires) est strictement similaire, voire inférieur pour les personnes mariées qui ont été amenées à divorcer. Les célibataires ont réellement conscience qu’il est possible d’être célibataires et de tirer du plaisir de cette situation. « Aujourd’hui, le célibat est perçu par la jeune génération comme une liberté ou une volonté de s’affranchir des normes sociales imposées par la famille et l’entourage. Il est également considéré comme une manière pragmatique d’attendre avant de s’engager face à la précarité économique », explique-t-il, tout en ajoutant que les femmes, aujourd’hui, sont de plus en plus instruites et ont déjà un travail. Alors, elles ne sont pas pressées de se marier pour profiter du soutien financier du conjoint, surtout si leurs parents leur offrent la liberté de voyager et mener leur vie comme elles le souhaitent.

Et donc la vision que portent les jeunes sur le mariage et l’union a nettement changé et nombreux sont ceux qui manifestent leur peur de l’engagement, soit à cause d’un échec antérieur, ou simplement par peur des responsabilités. Plusieurs d’entre eux croquent la vie à pleines dents ou se sentent encore immatures pour entamer ce pas. De plus, les jeunes ont peur du divorce dont le taux ne cesse de progresser d’une façon exponentielle, soit 240 cas par jour. Autrement dit, un mariage sur trois se solde par un divorce et 12,5 % de ces divorces ont lieu la première année de cohabitation. Un chiffre qui classe l’Egypte, selon l’Onu, au premier rang à travers le monde en matière de divorce.

Pour Mohamad Adel, un ingénieur de 39 ans qui refuse de se marier, ce chiffre de divorce vient confirmer la maxime populaire « L’été pour le mariage, l’hiver pour le divorce ». Il estime qu’à 20 ans, on ne voyait ni le mariage ni l’amour comme ça : stables, et les couples étaient heureux, alors qu’aujourd’hui, il y a une fluctuation des sentiments et les jeunes ne se donnent pas la peine de faire des concessions pour surmonter à deux leurs difficultés. « Il est difficile d’entamer un mariage où chacun attend tout de son partenaire: il doit être en même temps l’ami, l’amant et l’époux. Comment peut-on partager une vie commune quand les aspirations sont aussi élevées, dans une société où chacun perçoit l’autre et lui-même comme une denrée rapidement périssable ? », conclut-il.

Lien court:

 

Les plus lus
En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique