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Les jeunes, meilleurs ambassadeurs anti-drogue

Dina Darwich, Lundi, 22 avril 2019

En Egypte, 10 % de la population consommeraient de la drogue, selon le Fonds de lutte et de traitement contre la toxicomanie. Pour sensibiliser le plus grand nombre à ce fléau, 27 000 jeunes bénévoles arpentent le pays à la rencontre des personnes touchées. Enquête.

Les jeunes, meilleurs ambassadeurs anti-drogue
La campagne de lutte contre la drogue portée par le célèbre footballeur Mohamad Salah a été choisie comme Role Model campaign lors du dernier forum.

« J’avais 13 ans quand un joueur de squash dans le club où je pratiquais le handball a trouvé la mort suite à une overdose. Ce drame a choqué tout le milieu sportif d’Alexandrie. A cette époque, je n’avais aucune idée de ce qu’était le monde de la toxicomanie », se rappelle Youmna Al-Zeid. Aujourd’hui âgée de 16 ans et élève en 2e secondaire, elle est l’une des bénévoles à Alexandria Volonteers for Awarness and Developpement (AVAD), une unité dépendant du Fonds de lutte et de traitement contre la toxicomanie en Egypte. « Suite à ce drame, J’ai décidé de me documenter sur le sujet, et par la suite lutter contre ce phénomène qui fait des ravages auprès des jeunes ».

Cette adolescente a suivi un stage à AVAD et ne rate depuis aucune occasion pour aller sur le terrain et sensibiliser les gens à ce fléau. Des clubs sportifs, en passant par les écoles et les universités jusqu’aux arrêts informels des chauffeurs de tok-tok, Youmna arpente sans relâche les rues d’Alexandrie, pour faire circuler son message. Malgré son jeune âge, elle semble maîtriser ce dossier épineux et ne cesse de répéter à ceux qui consomment de la drogue qu’une solution existe bien pour mettre fin à leur addiction, les invitant à en parler librement et en toute confidentialité sur la hotline 16023. « J’espère pouvoir sauver un maximum de jeunes et éviter à d’autres de tomber dans le piège de la drogue, un fléau qui touche tous les milieux », explique-t-elle. Youmna vient de rentrer de Vienne où elle a participé au Forum des jeunes sur la prévention et la lutte contre la drogue, parrainé par l’Office des Nations-Unies pour la Drogue et le Crime (ONUDC).

Lors de ce forum, elle a parlé de la situation dans son pays tout en mettant l’accent sur la campagne lancée par le fonds de lutte contre la toxicomanie, menée par la star de football Mohamad Salah. « Tu es plus fort que la drogue », tel est le titre de cette campagne qui a créé le buzz sur les réseaux sociaux avec plus de 60 millions de participants. Résultat : la hotline a reçu une hausse des appels de 400 %.

Vodou, le nouveau fléau

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Youmna Al-Zeid, jeune déléguée, au cours du dernier forum de l'ONUDC à Vienne.

78 520 appels ont été enregistrés en 2018, allant du simple besoin de parler de sa dépendance à un réel appel à l’aide, pouvant déboucher sur une consultation. 65,5% des personnes en ligne se disaient dépendants du Tramadol, un médicament prescrit comme calmant. Selon le nombre d’appels, la seconde drogue la plus consommée en Egypte serait le haschich (58,8% des appels), certains consommant les deux. Mais selon les dirigeants du fonds, la drogue qui fait de plus en plus de ravages en ce moment est la vodou (20,7% des appels), car bon marché et facile à trouver. Selon le Fonds de lutte et de traitement contre la toxicomanie, 10 % de la population égyptienne consommeraient de la drogue, et 1,8 % serait atteinte de toxicomanie, dans la tranche d’âge de 15 à 60 ans.

En Egypte, il y a actuellement 22 centres de traitement de la toxicomanie. 116517 personnes présentant une dépendance à la drogue y ont été accueillies. On prévoit l’ouverture prochaine de trois autres centres à Minya, Fayoum et Marsa Matrouh.

« La campagne égyptienne a été citée en exemple lors du forum de Vienne. Et de grands médias comme CNN et BBC en ont parlé », explique Aya Sélim, experte en relations étrangères au Fonds de lutte et de traitement contre la toxicomanie.

Comme elle, 27000 jeunes bénévoles, âgés de 15 à 25 ans, oeuvrent pour ce fonds. « Ils nous aident beaucoup, car ils réussissent à transmettre nos messages aux personnes ciblées. Très actifs sur le terrain, ils savent s’infiltrer dans les rangs des jeunes dans les quatre coins d’Egypte. Ceux-ci ont plus confiance dans leur message, car il est transmis par des personnes de leur âge. C’est ce qu’on appelle l’influence des homologues », explique Dr Ibrahim Askar, sociologue et directeur des programmes de prévention et des unités de bénévolats au Fonds. Les unités de bénévolat ont entamé leur travail en 2010 dans divers gouvernorats (Le Caire, Guiza et Qalioubiya) et possèdent aujourd’hui un nombre de postulants comme bénévoles suffisants, pour pouvoir constamment renouveler l’effectif sur le terrain.

« Chaque jeune doit présenter un CV en mentionnant aussi ses hobbies. On les répartit par la suite selon leurs préférences, tout en leur offrant des horaires flexibles, afin de garantir la continuité de leurs activités, car ces jeunes sont une vraie chance pour nous », explique Askar, s’appuyant sur des chiffres parlants. « En 2018, et grâce à ces jeunes bénévoles, on est arrivé à cibler 100000 chauffeurs, 60 universités et instituts, 7000 écoles, 500 instituts dépendant de l’Université d’Al-Azhar et 2 millions de fonctionnaires ».

Innover pour mieux sensibiliser

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Omar Amer, ambassadeur égyptien en Autriche et membre permanent à l'ONUDC,avec la délégation égyptienne.

Pour motiver encore davantage ces jeunes volontaires, le fonds essaie de booster leur créativité en organisant des concours. L’année dernière par exemple, les participants de 27 gouvernorats ont présenté des propositions en matière de lutte contre la toxicomonie. Avec un mot d’ordre : être innovant et créatif. « Les projets gagnants ont obtenu une somme d’argent pour pouvoir mettre en oeuvre les propositions. Cette idée est vraiment prometteuse, car on a donné la chance aux jeunes non seulement de rêver, mais aussi de réaliser leurs idées ambitieuses », explique Askar. Et ceux-ci ont de la suite dans les idées, comme l’initiative Tewsal bil salama (arrive à ta destination en toute sécurité) qui a ciblé environ 100 000 chauffeurs de tok-tok. « Les bénévoles ont décidé d’aller au-devant du public ciblé au lieu d’être enfermés dans des salles lors des colloques. Cette initiative a eu un effet de boule de neige », assure Akar.

Pour atteindre encore un plus large public, le Fonds travaille en partenariat avec 11 ministères, afin d’aller dans les écoles, les universités et les centres de jeunesse. Ils organisent des événements sportifs ou culturels, rassemblant des personnes de toutes catégories sociales confondues. « Chaque année, nous organisons deux camps pour rassembler les jeunes qui collaborent avec nous. Une occasion pour échanger leurs expériences, approfondir leurs connaissances dans ce domaine et évaluer la compétence des campagnes et des initiatives lancées par le Fonds. Les photos de ces jeunes qui circulent sur les réseaux sociaux attirent aussi de nouveaux bénévoles, ce qui permet d’élargir notre cercle », poursuit Askar.

Et pour l’entraînement? Aya Sélim déclare que les bénévoles suivent une formation selon la méthode de TOT (Training Of Trainers). « Durant cette formation, le stagiaire va acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour pouvoir sensibiliser les gens. Il pourra par la suite les transmettre à d’autres qui, à leur tour, feront de même et ainsi de suite. Ils enrichissent leurs connaissances sur la toxicomanie et aussi leurs compétences non techniques (soft skills) pour mieux communiquer auprès du public, résoudre les problèmes sur le terrain et prendre les décisions adéquates », explique-t-elle, en ajoutant que depuis deux ans, le Fonds a commencé à fournir un diplôme professionnel (après deux ans d’études), accrédité par le Haut Conseil des universités dans le domaine de la lutte contre la toxicomanie. Deux promotions sont sorties de cette formation à l’ONUDC.

Port-Saïd fortement touché

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Aya Adel a fait le tour des établissements scolaires à Port-Saïd, le gouvernorat qui enregistre le taux le plus élevé de consommateurs dans les écoles secondaires.

Selon la dernière étude effectuée par le Fonds, Port-Saïd est le gouvernorat qui enregistrerait le plus fort taux de consommation de drogue parmi les élèves. Près de 15% des adolescents inscrits dans les écoles secondaires consommeraient la drogue. Aya Adel, 25 ans, bénévole dans ce gouvernorat, raconte : « Ce qui me choque quand je me rends dans les établissements scolaires, c’est que ces jeunes connaissent tous les types de drogue, leurs prix et les endroits où ils peuvent s’en procurer ». Et d’ajouter: « Les ados nous bombardent parfois de questions bien ciblées. Une fois, un jeune de 16 ans m’a confié que le discours concernant la lutte contre la toxicomanie manquait de crédibilité, car il continuait de voir dans les kiosques des cigarettes à vendre. Son commentaire m’a permis de comprendre que lorsqu’on travaille avec les ados, il faut s’attendre à tout et être prêt à répondre à leurs questions impertinentes et interminables », poursuit Aya Adel.

Selon elle, ce gouvernorat vit aujourd’hui une période transitoire. Alors que Port-Saïd vivait dans les années 1970 et 80 du commerce, elle est aujourd’hui une ville industrielle. « Ses habitants avaient par le passé l’habitude de vivre du commerce et réaliser des gains rapides. Aujourd’hui, ils ont du mal à passer 8 heures par jour devant une machine. Et pour supporter ce dur labeur, beaucoup se sont mis à prendre de la drogue », estime Aya.

De Port-Saïd au gouvernorat de Louqsor, le même problème est observé. « Depuis 2011, Louqsor vit une période de récession à cause de la baisse du nombre des touristes. Cela a un impact négatif au niveau des grands projets touristiques qui absorbaient la main-d’oeuvre de ce gouvernorat qui compte 1,6 millions de personnes », explique Abdallah Yassine, étudiant en deuxième année à la faculté de commerce et bénévole au Fonds. « La plupart d’entre eux ont cessé leurs activités. Bien que les conditions se soient améliorées, beaucoup de familles ont vécu une période difficile les années précédentes ».

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Abdallah Yassine, natif de Louqsor, est l'un des 27 000 bénévoles qui luttent contre la drogue en Egypte.

Bien que ces bénévoles se déplacent dans les cercles de jeunes, à savoir dans les écoles, les instituts, les universités et les centres de jeunesse, ils confient que les gens ont parfois du mal à comprendre la nature de leur mission. Les bénévoles peuvent se heurter, d’après les propos de Yassine, à des personnes qui les accusent de leur faire perdre leur temps. Selon la même source, il existe parfois des soupçons envers les gens qui travaillent dans le domaine du service social. « Il y a confusion entre action politique et action sociale. Certains nous accusent aussi d’être payés en devises. Il faut travailler davantage pour convaincre le public ciblé de la nécessité de notre action », ajoute Yassine, car la consommation de drogue ne baisse pas, au contraire .

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