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Camps d’été : Une expérience enrichissante, mais réservée aux élites

Nada Al-Hagrassy, Lundi, 16 juillet 2018

Depuis quelques années, de plus en plus de camps d'été pour enfants sont organisés en Egypte. A travers le sport, le scoutisme ou des activités ludiques et artistiques, l'objectif est de forger les jeunes générations. Onéreuse, la pratique reste tout de même l'apanage des plus aisés.

Camps d’été : Une expérience enrichissante, mais réservée aux élites
Le jeu de la balle inculque la valeur de l’intégrité. (Photo : Ahmad Abdel-Razeq)

Des voix et des sons de musique se font entendre au Collège de la Salle, qui accueille, pendant les grandes vacances, un camp d’été. Ils proviennent de la classe de troisième primaire, où a lieu la projection d’un documentaire qui raconte la vie d’un homme souffrant d’un handicap. D’origine serbe, Nick Vujicic est né en Australie. Il est atteint du syndrome « tetra-amélia », une maladie congénitale rare qui se définit par l’absence des quatre membres. Seul son pied est lié à sa hanche gauche et n’a que deux orteils. Face à son handicap, Nick n’est pas resté les bras croisés. Il est même devenu prédicateur évangélique et directeur de Life Without Limbs, une ONG qui aide les personnes souffrant d’un handicap à retrouver le plaisir de vivre et le désir de se prouver.

Camps d’été : Une expérience enrichissante, mais réservée aux élites
Bem Bem encourage l’imagination des enfants. (Photo : Ahmad Abdel-Razeq)

Une douzaine d’élèves âgés de six à huit ans suivent attentivement l’histoire de cet homme qui a bravé bien des défis. Une fois la projection terminée, Andrew Hanna, l'un des superviseurs de la société Wellspring, qui organise des camps d’été, lance le débat. Il demande aux élèves quelle leçon ils ont retenue de ce documentaire. Rami Samih, âgé de 8 ans, dit avoir été impressionné par Nick Vujicic qui a fait preuve de courage et de résilience face à son handicap, à tel point de vouloir s’identifier à lui. « C’est à travers de tels débats que l’on arrive à inculquer aux enfants des valeurs essentielles, comme la volonté, la motivation et le goût de l’effort », souligne Andrew Hanna, responsable du choix des documentaires diffusés dans les camps organisés par Wellspring. « En mettant l’accent sur la détermination de cet homme et sa volonté d’aller jusqu’au bout de ses rêves, on fait passer beaucoup de messages à ces ados », ajoute-t-il.

Le débat terminé, les élèves enthousiastes rejoignent leurs camarades dans la cour de l’école pour participer à des jeux amusants et stimulants programmés spécialement pour eux. Ils sont répartis en deux équipes, Aqua et Vida, qui seront divisées en trois suivant l’âge des enfants. Le premier regroupe les gamins âgés de 4 à 6 ans. Ces derniers prêtent une oreille attentive à leur instructeur qui leur explique un jeu. Ils doivent ramper sur un tapis de yoga, passer à travers des demi-cercles, puis toucher à la ligne d’arrivée un drapeau. Si un élève se relève pour continuer à pied, c’est toute l’équipe qui perd. « Ce jeu a pour but d’enseigner à ces enfants la notion de solidarité et d’esprit d’équipe », explique Mme Ronde Ramsès, directrice adjointe des activités scolaires à Wellspring, une société qui organise des camps d’été pour les enfants. « C’est la deuxième fois que je participe aux jeux de Wellspring », explique Sandra Walid, âgée de 12 ans et élève à l’école Sacré-Coeur de Ghamra. Elle trouve intéressant le jeu de la balle. Ce jeu consiste à lancer une balle, et au cas où elle toucherait l'un des élèves, il doit immédiatement quitter le terrain et sans attendre qu’on lui demande de le faire. « L’objectif de ce jeu est d’apprendre aux élèves à respecter les règles du jeu sans rechigner », poursuit Mme Ramsès. D’autres élèves jouent dans la cour. Certains courent, d’autres sautent à la corde ou font des exercices de musculation. Toutes ces activités sportives font partie d’un seul jeu : Bem Bem. Celui qui court le plus vite ou exécute le plus grand nombre d’exercices de musculation ou de pompes sans s’arrêter gagnera de l’argent, mais, pas en liquide. Welso est le nom de la monnaie utilisée. Cet argent servira à obtenir tout le nécessaire pour construire une maquette de ville que les enfants vont réaliser, chacun selon son imagination. « Une activité qui inculque aux élèves le concept du travail pour gagner de l’argent. Et en même temps, cela permet de développer leur créativité et leurs talents », explique Romario, le responsable de ce jeu.

Vaincre l’oisiveté

Camps d’été : Une expérience enrichissante, mais réservée aux élites
(Photo : Ahmad Abdel-Razeq)

Un programme riche et varié. C’est ce qu’offrent les camps d’été, de plus en plus nombreux aujourd’hui en Egypte. Car durant les longues vacances d’été, il faut bien occuper les petits. Et surtout, les occuper avec des activités intéressantes et utiles. C’est en tout cas ce que cherchent les parents soucieux que leurs enfants ne passent pas le plus clair de leur temps devant une tablette ou un portable, mais aussi d’apprendre des choses utiles. Pour ceux-ci, ces camps sont une bouée de sauvetage. « Je suis une femme active, ma mère aussi. Il est difficile de trouver un endroit où mettre mon fils durant les vacances. Au lieu de le laisser à la maison avec une nourrice non qualifiée, j’ai préféré l’inscrire dans un camp où il fait des choses bien plus intéressantes que ce qu’il peut faire à la maison », avance Iman Mohamad, pharmacienne et mère de trois enfants. D’autres focalisent sur les valeurs que les petits apprennent. « Il n’y a pas d’autres moyens d’inculquer aux enfants la notion de la discipline. Ce rôle, que jouaient autrefois les écoles, a disparu » explique Alaa Al-Khodari, père de quatre enfants et propriétaire d’une maison d’édition. Il n’a pas hésité à les inscrire dans différents camps d’été où ses enfants sont encadrés par le personnel de l’école qu’ils fréquentent. Sa fille, qui est de nature timide, adore chanter. « L'une des responsables l’a entendue chanter et l’a encouragée à le faire devant ses camarades. Cette expérience lui a donné confiance en elle-même et l’a poussée à développer ce talent », explique Al- Khodari. « Sachant que mes enfants sont entre de bonnes mains, je suis rassuré », dit-il, en ajoutant que le progrès qu’il a constaté justifie les 3 500 L.E. qu’il a déboursées pour chaque enfant pour les deux semaines de camps. Une somme qu’il considère raisonnable entre hébergement et nourriture. « Si on devait partir en vacances et prendre un hôtel en pension complète, je dépenserais plus d’argent », explique ce père. Une somme pourtant pas à la portée de tous ...

Et, si Wellspring inculque des valeurs positives aux enfants en bas âge grâce à des jeux éducatifs, la société Agaza for Youth trouve que le scoutisme est le moyen le plus approprié, notamment pour les adolescents. « Mon mari voulait apprendre à nos enfants à être autonomes et responsables. Lui, un ancien scout, a eu l’idée de fonder la société Agaza for Youth qui organise des camps de scout à l’étranger comme à l’intérieur du pays », explique ainsi Liliane Saba les objectifs de la société Agaza for Youth. En effet, le scoutisme repose sur l’apprentissage des valeurs comme la solidarité, l’entraide, le respect de l’autre et de la nature. Apprendre à cohabiter avec les autres, survivre en plein air, avec un minimum d’équipement et prendre ses responsabilités sont les leçons enseignées aux enfants. « Il ne faut pas négliger l’enseignement de la culture en toute occasion. Même dans un camp organisé à l’intérieur du pays, nous veillons à ce que les enfants apprennent l’histoire de l’Egypte », souligne encore Saba.

A chacun son programme

Camps d’été : Une expérience enrichissante, mais réservée aux élites
La projection des documentaires offre des idoles aux petits. (Photo : Ahmad Abdel-Razeq)

D’autres organes comme l’ADEF, dépendant du ministère des Affaires sociales, aident les adolescents à s’épanouir par le biais d’activités artistiques. « L’ADEF a commencé ses activités en 2012 et focalise sur le côté artistique », explique Amr Gad, responsable à ADEF. D’après lui, à l’âge de l’adolescence, les jeunes cherchent encore leur vocation. Il faut donc les aider à se découvrir. D’un côté, ADEF se concentre sur les différentes activités artistiques comme la peinture, la musique électronique et le mixage de sons, et d’un autre côté, elle recourt à des procédés insolites. « En les stimulant à pratiquer des activités artistiques, on peut réveiller les talents qui sommeillent en eux », poursuit Gad. Ici, les enfants font de la peinture en utilisant une brosse à dents ou un petit balai. « Ce qui les incite à être plus créatifs, et en même temps, ils montrent leurs capacités à utiliser des outils non conventionnels », ajoute Amr Gad. Chaque camp a donc son propre programme, mais tous avec le même objectif : celui de forger la personnalité des futures générations. « Nous, on cible les plus jeunes, l’âge où la personnalité de l’enfant se développe. En inculquant dès le jeune âge de bonnes valeurs aux enfants, cela peut contribuer à changer la société et de manière positive », explique M. Magued Mounir Wissa, directeur général de Wellspring. D’ailleurs, ditil, on s’intéresse aussi à la famille, et particulièrement aux liens pèresenfants. « Car très souvent, les papas sont absorbés par leur gagne-pain et sont absents la plupart du temps et ils ne participent pas suffisamment à la vie de leurs enfants », souligne Bassem Malek, l’instigateur du programme des camps des pères. Pour combler cette lacune, les responsables ont organisé un camp avec les enfants et leurs pères durant trois jours pour pratiquer des activités et jeux stimulants. « Notre vision est que chaque enfant doit grandir avec un père aimant, généreux, disponible, responsable et dévoué », argumente encore M. Bassem Malek.

Classes défavorisées s’abstenir

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Les activités artistiques font partie intégrante du campus. (Photo : Ahmad Abdel-Razeq)

L’idée des camps d’été, quelles que soient leurs activités ou leur tendance, est certes bénéfique. Mais elle reste très coûteuse et donc réservée à une clientèle limitée. En moyenne, un camp d’une semaine coûte entre 1 000 et 1 500 L.E. Le prix de ceux où les enfants sont hébergés saute à au moins 3 500 par semaine et par enfant. Des sommes qui ne correspondent pas du tout au revenu moyen de la classe moyenne. « Moi aussi, j’aurais bien voulu que mes enfants participent à ce genre de camp, qu’ils ne soient pas oisifs durant tout l’été et qu’ils apprennent des choses utiles, mais je ne peux tout simplement pas me le permettre. Ces activités sont destinées aux riches, pas à nous », se plaint Hoda. Elle et son mari sont fonctionnaires et leur revenu est modeste, rappelle-t-elle.

Et même ceux qui peuvent se le permettre se plaignent parfois du rapport qualité-prix. C’est le cas de Mohamad Al-Attar. « J’ai envoyé mon fils dans l’un de ces camps lors des vacances de mi-année. Il est rentré malade et a déploré la qualité médiocre des soins qu’il a reçus sur place. Aussi, la qualité de la nourriture laissait à désirer et certaines activités ont été annulées », dit ce père, mécontent. Mais au-delà de ce cas particulier, c’est surtout le prix qui pose problème. Pire encore, selon la sociologue Nadia Radwan, « ce genre de camp destiné uniquement aux classes favorisées ne fait qu’accroître le fossé entre les classes sociales, déjà très grand en Egypte ». Auparavant, dit-elle, « presque toutes les écoles organisaient des camps de scoutisme, ce qui fait que les mêmes valeurs étaient inculquées à tous. Aujourd’hui, chaque classe vit dans sa bulle. Ils disent vouloir bâtir les futures générations, alors qu’ils ne s’adressent qu’à 2 ou 3 % de la société, une tranche qui, par ailleurs, est très occidentalisée, et donc différente de la moyenne égyptienne ».

Face à ces prix élevés, les organisateurs se justifient. Amr Gad, responsable auprès de l’ADEF, tient à préciser que la somme versée par les parents permet l’achat de nouveaux équipements. Et il rappelle que les instruments de musique, par exemple, coûtent cher. A Wellspring, l’un des camps les plus connus, mais aussi les plus coûteux, on dit voir les choses différemment. Même si cet organisme se soucie des profits qu’il engendre, il dit avoir une certaine philosophie : faire en sorte que l’argent versé par les gens riches aide à présenter le même service aux plus modestes. En effet, Wellspring a signé un protocole de coopération avec le ministère de l’Education pour organiser des camps similaires à ceux faits dans des écoles internationales dans les écoles publiques situées en zones défavorisées. Une initiative qui cible un demi-million d’écoliers. « Cela a été appliqué pour la première fois à Ezbet Khaïrallah, au nord du Caire. Nous avons aussi organisé trois journées sportives à l’intention des élèves des écoles publiques au Fayoum, à Sohag et à Louqsor », explique M. Mark Samuel, directeur du projet des écoles publiques à Wellspring .

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