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Khartoum-Le Caire ... aller-retour

Manar Attiya Rim Darwich, Dimanche, 26 février 2017

La construction, en 2014, d'un axe routier reliant Le Caire à Khartoum a donné lieu à un boom des échanges entre les deux pays, à une hausse du nombre des tou­ristes soudanais, et a changé le visage du quartier de Ataba, où se trouve l'unique gare routière d'où partent les bus vers Khartoum. Reportage.

Khartoum-Le Caire ... aller-retour
Les échanges commerciaux égypto-soudanais existent depuis la nuit des temps, grâce au Nil. (Photo:Nader Ossama)

Il est 14h. Une dizaine d’autobus sont garés sur une place de la rue Gomhouriya, en plein centre-ville près du quartier commercial de Ataba. Autour des auto­bus, des marchandises, des cartons et des bal­lots sont entassés. Un grand nombre de Soudanais vont et viennent pour acheter les billets, ranger leurs bagages dans les coffres des autobus. C’est sur cette place que se situe une station de bus faisant la route Le Caire-Khartoum, gérée par 8 agences privées de voyage, chacune transportant entre 50 et 100 passagers par jour, dans deux voyages.

Presque tous les voyageurs qui font ce trajet sont de nationalité soudanaise, des commer­çants, et aussi des commerçantes. « Je fais ce voyage au moins tous les 2 mois pour acheter des appareils électroménagers, des vêtements, du linge de maison et des ustensiles de cuisine que je charge dans le coffre même de l’auto­bus. Je les revends au Soudan sur les marchés dans différentes villes comme Oum Dorman et Al-Wazdane. Mon capital était très maigre, jusqu’à l’année dernière, je ramenais avec moi 8 000 ou 10 000 L.E. mais depuis la hausse du dollar, je suis obligée de doubler cette somme et j’ai arrêté d’acheter les écrans LCD qui sont devenus trop chers », raconte Somaya Sélima, une jeune Soudanaise de 30 ans qui attend le départ du bus à la station qui a vu le jour à la suite de l’inauguration de la nouvelle autoroute Gustul/Wadi Halfa.

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Un commerçant soudanais déchargeant la marchandise qu’il a ramenée du Soudan. (Photo:Nader Ossama)

Jadis, pour transporter les marchandises et les individus par voie routière, il fallait suivre une autoroute du Caire jusqu’à Assouan, puis prendre un navire traversant le lac Nasser jusqu’à Halfa ou Kharthoum. Ce voyage durait au moins 4 jours. En 2014, une autoroute reliant Gustul à Wadi Halfa a été inaugurée pour faciliter le transport entre l’Egypte et le Soudan. Aujourd’hui, le trajet est le suivant : Le Caire/Assouan/Gustul/Wadi Halfa/Kharthoum, en passant par le poste frontalier Echkit/Gustul à l’Est du lac Nasser, inauguré parallèlement avec l’autoroute. Et un ferry traverse le Nil d’Abou-Simbel à Gustul. Un trajet de 2 200 km qui prend 48 heures, dont une nuit passée à Halfa. Il y a quelques mois, il est devenu possible de ne pas monter sur le ferry, puisque l’autoroute a été prolongée à l’ouest du lac Nasser jusqu’au poste frontalier d’Arquine. Un trajet alors réduit à 1 800 km, prenant 36 heures.

Un commerce florissant

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8 agences privées transportent chacune, chaque jour, entre 50 et 100 passagers. (Photo:Nader Ossama)

« Cette nouvelle autoroute me permet de venir en Egypte plusieurs fois par an, puisque les tarifs des billets de bus sont raisonnables, environ 250 L.E. entre Le Caire et Halfa, ou 550 L.E. entre Le Caire et Kharthoum, alors qu’un billet d’avion aller/retour coûte entre 6 000 et 8 000 L.E. selon la saison. A chaque fois, j’achète une dizaine de congélateurs, de machines à laver et autres appareils comme des mixeurs ou des aspirateurs que je charge sur un camion qui prend la même autoroute et m’attend au passage Echkit/Gustul. Là, on décharge le camion, je paye les douanes, et la marchandise est rechargée sur un autre camion pour faire le trajet de Halfa à Khartoum », raconte Mohamad Abkar Soliman, commer­çant qui séjourne souvent dans le même hôtel, Nasr. Situé tout près de la station, au neuvième étage d’un ancien et grand immeuble, cet hôtel modeste, comme bien d’autres, n’est autre qu’un vieil appartement. Dans le hall, quelques Soudanais sont assis sur de vieux canapés et discutent ensemble. D’autres, en particulier les femmes, restent dans leurs chambres très sim­plement meublées et font le tri des marchan­dises qu’elles ont achetées. « La plupart de nos clients sont des Soudanais, nous l es connaissons presque tous, puisque les mêmes clients peuvent venir plusieurs fois par an. Cependant, nous suivons des procédures sécu­ritaires très strictes, chaque client doit présen­ter son passeport et le permis de séjour de 6 mois qu’il obtient auprès des autorités égyp­tiennes. En général, ils passent à l’hôtel entre 3 et 15 jours selon la raison du séjour », relate Medhat, réceptionniste à l’hôtel. Si les Soudanais optent pour les petits hôtels du centre-ville, c’est parce que les prix convien­nent à leurs moyens (de 35 à 100 L.E. par nuit) et ils sont tout près de la station d’autobus en plein centre-ville.

L’échange commercial n’est pas nouveau entre l’Egypte et le Soudan, favorisé depuis la nuit des temps par l’existence du Nil. En 2004, les 2 pays ont signé des accords de coopération octroyant aux citoyens des 2 pays la liberté de voyager et de résider dans l’autre pays. Il n’y a donc pas de visa entre les 2 pays voisins. De plus, depuis cette date, l’échange commercial entre les 2 pays a connu un essor considérable. Un essor rendu possible par la construction de la nouvelle autoroute, qui a renforcé l’échange commercial. « Avant l’ouverture de l’auto­route, nous importions beaucoup de marchan­dises de Chine ou d’autres pays asiatiques, mais aujourd’hui, nous préférons venir en Egypte pour ramener notre marchandise, en particulier les appareils électroménagers dont l’industrie n’existe presque plus chez nous. Comme ça, c’est devenu plus rentable, surtout que nous n’achetons pas en grande quantité », précise Abkar.

Le commerce n’est pas l’unique raison qui pousse les Soudanais à faire le trajet Le Caire/Halfa ou Khartoum. « C’est la première fois que je viens en Egypte. Je souffre de cataracte et je dois subir une intervention chirurgicale. J’avais décidé de venir en Egypte parce que j’ai entendu dire que les médecins égyptiens sont très compétents et les hôpitaux sont bien équipés », raconte Arek Doud, qui va séjourner chez sa nièce résidant depuis des années avec sa famille au Caire et qui est infirmière dans un grand hôpital privé. Arek a fait le voyage en compagnie de son jeune frère qui étudie le droit à l’Université du Caire et qui rentrait des vacances de mi-année.

Et du tourisme aussi

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Les femmes soudanaises sont des commerçantes très actives. (Photo:Nader Ossama)

L’été est la saison pendant laquelle les Soudanais viennent le plus parce qu’ils ne sont pas habitués au froid qui touche l’Egypte depuis quelques années en hiver. Souvent, les commerçants emmènent avec eux en été leur famille. « Mes enfants et ma femme aiment venir avec moi pendant les vacances d’été. Ils aiment faire des promenades sur le Nil, et se balader au centre-ville et dans le quartier de Khan Al-Khalili. La nouvelle autoroute est très bien pavée, les paysages sont merveilleux et les autobus s’arrêtent 2 fois à l’intérieur des terri­toires égyptiens : à Louqsor, Assiout ou Abou-Simbel », ajoute Abkar. « En été, les Soudanais viennent en grand nombre et on peut faire véhicu­ler 20 autobus en un seul jour », déclare Attiya Abdel-Fattah, responsable d’une des agences de voyage.

Aujourd’hui, une communauté soudanaise entière est présente au centre-ville du Caire. Dans une petite ruelle donnant sur la rue Al-Alfi, on trouve plusieurs cafés, cafétérias, petites boutiques qui constituent le point de rencontre des Soudanais autant ceux qui résident en Egypte ou ceux qui sont en passage. La ruelle est très animée, les café­térias offrent du foul à la façon soudanaise. Dans les cafés, les hommes échangent les nouvelles de la communauté en mâchant la madgha, qui est un genre de tabac que les Soudanais consomment sans modération et qui est vendu dans de petits sachets dans les petites boutiques de la ruelle. Celles-ci vendent aussi des produits en provenance du Soudan, comme le henné, les feuilles d’hibis­cus, le tamarin, des huiles de beauté et des épices. Une camionnette chargée de sacs en tis­sus remplis d’épices et de cacahuètes entre dans la petite ruelle et un jeune homme appelle les ouvriers qui travaillent dans les boutiques pour décharger les sacs. « En arrivant, je ramène avec moi cette marchandise que je distribue non seulement ici, mais aussi dans les quartiers de Mohandessine et de Doqqi, alors que de grandes épiceries demandent ces produits. Ce petit com­merce me permet de couvrir les frais du voyage et du séjour avant de repartir avec la marchan­dise que j’achète ici », conclut Abou-Ahmad Al-Soudani, commerçant soudanais .

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