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Marchands ambulants: La grande pagaille du 26 Juillet

Abir Taleb et Chahinaz Gheith, Lundi, 14 janvier 2013

Depuis plusieurs mois, ils envahissent la rue du 26 Juillet et y font désormais la loi. Dans ce marché informel qui ne répond qu'à ses propres règles, les autorités sont totalement absentes.

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Cette zone du centre-ville qui regroupe de nombreuses instances importantes est devenue un grand marché à ciel ouvert. (Photos: Amr Gamal)

Station Gamal abdel-nasser, en plein centre-ville, l’une des stations de métro les plus fréquentées de la capitale. Les passagers sont entassés les uns contre les autres. Arrivé à la station, on cherche un peu d’air tant que l’atmosphère est étouffante. Peine per-due, les couloirs du métro sont tout aussi encom- brés et encombrants. Après avoir subi les cris des vendeurs à la sauvette à l’intérieur du métro, on est appréhendé par d’autres vendeurs qui ont élu domicile dans les couloirs du métro. Les passa-gers se heurtent à eux et tentent de se frayer un chemin pour atteindre les escaliers. La tâche s’an-nonce toujours aussi difficile, il faut faire des acrobaties pour trouver un endroit où poser son pied, les escaliers sont eux aussi envahis par les marchands ambulants, sans parler des trottoirs de la place Issaaf, ou plutôt de ce qu’il en reste. « Pour sortir d’ici, c’est le parcours du combat-tant, sans parler du harcèlement des vendeurs », s’insurge l’une des passantes. Difficile en effet de trouver un espace où mettre ses pieds au milieu des stands et des rayons. On y trouve toutes sortes de marchandises, des livres aux vêtements en passant par les articles ména-gers, les jouets, la nourriture, la droguerie et la quincaillerie. Des quatre côtés de cette intersec-tion située entre la rue du 26 Juillet et la rue Ramsès, à perte de vue, on ne voit plus que des stands. Cette zone du centre-ville, qui regroupe de nombreuses instances importantes comme l’hôpi-tal Al-Galaa, la pharmacie centrale d’Al-Issaaf, l’Institut de la musique arabe, le Centre culturel italien, le Palais de justice ainsi que l’ordre des Avocats et le syndicat des Journalistes, s’est trans-formée en un énorme marché à ciel ouvert. Ils sont quelque 150 vendeurs installés ici. Les com-merçants, qui ne sont plus ambulants que par leur nom, s’étendent jusqu’aux rues avoisinantes. Les stands sont désormais permanents et sont simple-ment couverts durant la nuit.

La rue groupe de nombreuses instances importantes est devenue un grand marché à ciel ouvert. Pourtant, il y a moins de stands que d’habitude. Samedi dernier, après une longue absence qui a soulevé bien des interrogations, la police a fini par faire son apparition, lançant une campagne pour déloger les vendeurs ambulants. Une cam-pagne qui coïncide avec l’arrivée d’un nouveau ministre de l’Intérieur. Pour l’heure, elle ne concerne que ce carré, et la rue du 26 Juillet est toujours envahie par ces vendeurs. Selon un res-ponsable sécuritaire, ce n’est qu’un début et d’autres campagnes suivront. De même, la pré-sence policière se fera désormais plus impor-tante. Mais, de la bouche même des responsables de la municipalité, par le temps qui court, il est difficile de faire face à ce phénomène.En effet, à quelques mètres de là, le décor est le même. Il est 10h et les premiers vendeurs font leur apparition. Ils commencent par enlever les bâches qui couvrent leurs rayons. Ils placent les rayons parallèlement les uns aux autres, en fonc-tion de la marchandise, et affichent les prix. Ici, il y a de tout : des vêtements pour enfants, pour femmes et pour hommes, tous modèles confon-dus. Les prix sont plutôt abordables. Des prix qui attirent les passants même s’ils ne sont pas venus faire des courses. Certains s’arrêtent juste pour jeter un coup d’oeil, d’autres s’intéressent d’un peu plus près. Ici, il n’y a pas de cabines d’es- sayage mais il n’est pas rare de voir un client tro-quer sa veste contre un manteau exposé sur l’un des rayons, ou une mère essayer à son petit une jaquette ou un pull.Pourtant, la plupart de ces vêtements sont de seconde main. Mais, crise économique oblige, les Egyptiens de conditions modestes sont contraints de se tourner vers ce genre de commerce. C’est ce qu’on appelle le commerce d’« al-bala », qui a connu son apogée à Port-Saïd il y a une trentaine d’années. Autrefois zone franche, Port-Saïd importait ces habits principalement de France, d’Allemagne, de Belgique et d’Italie. Et les com-merçants de Port-Saïd les vendaient à leur tour à ceux de Wékalet Al-Balah. Aujourd’hui, ces der-niers ont pris pied au centre-ville, sans pour autant lâcher leur place à Wékalet Al-Balah. « Mon frère est à Wékalet Al-Balah, et moi ici. Depuis la révo-lution, les affaires ne marchent pas très bien à Wékalet Al-Balah, à cause de la crise mais aussi à cause des problèmes de trafic dus au blocage de certaines rues. Lors des manifestations de Maspero par exemple, Wékalet Al-Balah était quasi déserte, c’est pour cela que nous essayons d’étendre notre activité », explique Mohamad, dont le stand se trouve juste à l’entrée de la phar-macie centrale d’Al-Issaaf.

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A quelques mètres de la Compagnie nationale d'électricité, le courant électrique est volé. (Photos: Amr Gamal)

A ses côtés, l’un de ses collègues suspend ses articles, sous-vêtements et lingerie, sur une cabine téléphonique. Un peu plus loin, les cintres sont accrochés aux fenêtres de la Compagnie nationale d’électricité. Et ironie du sort, à quelques mètres de cette compagnie, le courant électrique est ici tout simplement volé. Rois de la débrouille, les vendeurs détournent les fils électriques des lampa-daires pour alimenter en électricité leurs propres lanternes. En ces jours d’hiver où les journées sont courtes, il faut bien vendre la nuit aussi.

Le rôle ambigu de l’Etat

Pourtant, ce n’est pas la première fois que la question des vendeurs ambulants fait parler d’elle. Et les autorités ont multiplié les tentatives de mettre fin à ce phénomène. La dernière initiative remonte à 3 mois lorsqu’a été lancée l’idée des marchés d’un seul jour. Un projet resté lettre morte. De même, des amendes allant de 1 200 L.E. à 6 000 L.E. sont théoriquement imposées. Pourtant, au lien de disparaître, ce phénomène ne fait que prendre de l’ampleur. Aujourd’hui, selon le Syndicat général des commerçants, il existe 5,5 millions de vendeurs ambulants en Egypte. Un chiffre susceptible d’augmenter vu le chaos géné-ral qui sévit dans le pays.Dans la rue du 26 Juillet, c’est le commerce des vêtements qui domine. Les derniers chiffres dispo-nibles remontent à 2010, ce business représentait alors 10 % de l’ensemble du commerce du prêt-à-porter en Egypte. Or, ce secteur informel n’est pas si informel que cela. Il répond à des règles et des lois bien précises. « Il existe un deal entre les autorités, les marchands et une 3e partie, à savoir les baltaguis », confie l’un des vendeurs. Et les baltaguis sont la partie la plus importante dans ce deal. « Chacun des 150 vendeurs ambulants paye 80 L.E. par jour au chef des baltaguis, le comptage se fait par rayon : 10 L.E. pour chaque rayon. C’est-à-dire que les baltaguis se font 360 000 L.E. par mois », raconte Diab, un vendeur de 36 ans installé dans la rue du 26 Juillet depuis 7 mois. Du racket pur et simple. En contrepartie de cet argent, les baltaguis offrent leur protection aux commer-çants. Profitant de la situation instable et de l’insé- curité grandissante depuis la révolution du 25 janvier 2011, les baltaguis ont même réussi, selon l’un des commerçants, à faire un deal avec le Centre culturel italien qui leur a offert ses murs, ses trottoirs et ses fenêtres en échange d’une pro-tection. Et, tout cela se fait en l’absence totale des autorités. Le docteur Mohamad Khaled Abaza, directeur du centre des urgences médicales d’Al-Issaaf, raconte son expérience : « J’ai envoyé une plainte au directeur de la Sécurité du Caire en octobre dernier, une autre au poste de police d’Al-Ezbékieh pour expliquer que le mur du centre a été littéralement envahi par les vendeurs à la sauvette et que l’entrée était inaccessible. Je n’ai reçu aucune réponse officielle. Il n’y a pas de cam-pagne d’inspection. Pourtant, les marchands ont reculé d’eux-mêmes de quelques mètres, laissant l’accès au centre libre ». Et de s’interroger : « D’où et de qui reçoivent-ils leurs ordres ? ». En effet, depuis la révolution du 25 janvier, les marchands ambulants ont changé de visage. Alors qu’auparavant, ils étaient plus discrets et expo-saient leurs articles sur de petites tables pliantes, aujourd’hui, les étalages sont ceux d’un véritable magasin. Et le jeu du chat et de la souris a disparu. Avant la révolution, le rôle du « nadorgui » était très important pour contrer les campagnes d’ins-pection de la municipalité. Certains étaient là pour surveiller ce qui se passe, dès qu’un contrôle de la municipalité approchait, le signal était donné et, en un clin d’oeil, les marchands disparaissaient en l’espace de quelques heures, ou, tout au plus une journée. Désormais, les vendeurs sont devenus maîtres de l’endroit. Leur nombre a augmenté et les trot-toirs sont devenus en quelque sorte leur propriété privée. De plus, les armes blanches et les armes tout court pullulent. De quoi leur donner une assu-rance qu’ils n’avaient pas, et surtout une arrogance face à la police. Car l’image de la police elle-même a changé et son prestige a quasiment dis-paru. « Après des années de répression policière, le simple citoyen s’est révolté contre l’ordre social et le mur de la peur a été brisé. Or, cette révolte est souvent mal interprétée. Beaucoup de gens traduisent ce comportement comme une désobéis-sance, un refus de suivre les règles et les lois dû à la faiblesse de l’Etat, et surtout de la police », explique le général Mohamad Nour, expert en sécurité. Selon lui, les membres des forces de l’ordre, notamment ceux qui se trouvent en bas de l’échelle, n’osent plus affronter les baltaguis ou toute autre personne qui enfreint la loi. La prolifé-ration des armes ne facilite pas les choses.

A l’origine, le chaos

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Toutes sortes de marchandises sont exposées, notamment des vêtements usés.

Ainsi, d’un côté, il y a les petits officiers sur le terrain incapables de faire quoi que ce soit face à ce phénomène, et de l’autre, une absence totale de stratégie au niveau du ministère de l’Intérieur lui-même. C’est là l’un des multiples visages du chaos qui sévit en Egypte. En effet, la sécurité ne s’est améliorée que de 30 % depuis la révolution. Et jusqu’à ce jour, certains endroits sont quasi déser-tés par la police. « Tout le monde nous critique alors que, maintenant, c’est nous qui assurons la sécurité ici », affirme Ahmad, l’un des vendeurs de la rue du 26 Juillet. « Très souvent, on fait face aux voleurs et aux pickpockets, et les passants, notamment les femmes, se sentent plus en sécuri-té », ajoute-t-il. Pas si sûr.Ce qui se passe dans la rue du 26 Juillet est en réalité le reflet de transformations que la société égyptienne a connues ces deux dernières années. « C’est l’absence de l’Etat qui est la cause, et l’Etat commence par l’autorité du père à l’inté-rieur du foyer, par celle du professeur à l’école, et par celle du policier devant des feux de signalisa-tion », explique le psychiatre Yéhia Rakhaoui. Selon ce dernier, « l’autorité de l’Etat a disparu dès le complot qui a conduit à l’ouverture des prisons et l’invasion des stations de police aux premiers jours de la révolution ».

Et d’ajouter : « Même après le changement de régime, l’Etat n’a pas réussi à rétablir son autorité. Il souffre d’un manque de crédibilité en raison des nombreuses décisions que le gouvernement prend et finit par ne pas appliquer, comme la fermeture des maga-sins à 22h, les marchés d’un seul jour, etc. Même chose sur le plan politique, beaucoup de décisions sont prises, y compris par le président de la République, puis sont annulées ou reportées ». Tout cela contribue au chaos que nous vivons aujourd’hui. Le psychiatre affirme que la réaction du peuple s’explique aussi par « l’effet des années de répression qu’il a connues ». Ainsi, le concept de liberté est encore flou pour nombre d’Egyptiens. Le mur de la peur ayant été brisé, ils défient le pouvoir, en coupant des routes, endommageant des biens publics ou privés, sans comprendre qu’il s’agit là de transgression et non d’expression de la liberté. « La peur du pouvoir doit se transformer en une peur de la loi, appli-quée à tous sans exception », conclut Rakhaoui. En attendant, le chaos continue rue du 26 Juillet et aux alentours, avec çà et là des inci-dents, non avec la police, mais entre les mar-chands et les baltaguis de la région, avec des armes à profusion.

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