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Affouna, village détruit par les eaux

Manar Attiya, Dimanche, 22 novembre 2015

Deux semaines après les pluies diluviennes qui se sont abattues sur le gouvernorat de Béheira (nord), ses habitants, désemparés, lancent un cri de détresse. L'Hebdo s’est rendu dans le village de Affouna, l’un des plus affectés, où la vie est comme anéantie.

Affouna, village détruit par les eaux
(Photo: Hachem Aboul-Amayem)

C’est en tracteur qu’il faut se déplacer dans ce village sinistré où les eaux ont atteint jusqu’à 4 mètres de haut. Sur une parcelle de terre, quinze jours après les inondations, des effets personnels, des papiers, des matelas, des coussins, des couvertures et même des ustensiles de cuisine sèchent au soleil. « Nous avons tout perdu, nos enfants, nos femmes, nos terres, nos cultures, nos animaux, nos mai­sons, nos meubles. Il ne nous reste plus rien. C’est insupportable », lancent les habitants.

Un flanc de colline s’est détaché à cause des pluies fortes, noyant en quelques minutes le village de Affouna, à 150 km au nord du Caire, dans le gouvernorat de Béheira. Les torrents d’eau qui se sont abattus sur cette région pendant 12 heures ont causé d’énormes dégâts, et le spectacle est déso­lant dans cette petite localité. Tous les terrains agricoles sont inondés, des maisons se sont effon­drées, des animaux ont été emportés par les cou­rants, dégageant vite une odeur pestilentielle.

Affouna, village détruit par les eaux
Des effets personnels et des meubles séchant au soleil. (Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Le village de 8 000 habitants a été coupé en deux par les inondations. « Hommes, femmes et enfants étaient trempés jusqu’au cou, ils ten­taient de sauver ce qu’ils pouvaient. Pour éva­cuer les gens ou leur porter secours, seuls quatre tracteurs étaient disponibles. Nous avons déployé d’énormes efforts pour sauver le maximum de personnes, surtout les femmes et les enfants. Mais plusieurs sont mortes devant nos yeux », raconte, désemparé, Amin Hamada, chauffeur de tracteur qui tient à nous relater l’histoire de Amr Farag, un habitant de ce village. « Il a perdu sa femme et sa fille âgée d’un an. Effrayée par la montée des eaux, son bébé dans les bras, elle s’est enfuie et s’est réfugiée sur un arbre. Elle y est restée trois heures. Epuisée, elle est tombée dans l’eau et s’est noyée avec sa fille. Du jour au lendemain, la vie de cet homme a été chambou­lée. Il ne lui reste, après la catastrophe, que ses deux fils aînés ».

Affouna, village détruit par les eaux
(Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Certains des habitants de ce village ont même cru que les eaux de la mer Méditerranée avaient inondé la région, tandis que d’autres ont pensé que peut-être le Haut-Barrage d’Assouan avait cédé, tant les dégâts humains et matériels sont importants. « 25 personnes ont perdu la vie. Mortes, emportées par les eaux ou suite à la chute d’un mur ou du toit de leur maison. 78 paysans sont encore portés disparus. 80 maisons ont été détruites et plus de 30 autres ont été endommagées. Tous les toits des dawars (habitations construites en brique et en feuilles de palmiers) se sont effondrés. Des terrains agricoles ont été rasés, et des fermes d’élevage de volaille ont été emportées par les eaux. Le bétail également n’a pas échappé à cette catastrophe : 1 610 vaches, chèvres et moutons,et 10 dromadaires ont été emportés par les eaux », énumère le maire de Affouna, Awadi Al-Qadi. Mais il ajoute que le gouverneur de Béheira a commencé cette semaine à offrir une indemnité de 25 000 L.E. pour chaque agriculteur.

Au chômage forcé

Affouna, village détruit par les eaux
Les pluies diluviennes ont détruit toutes les récoltes. (Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Aujourd’hui, des hommes au chômage forcé et des femmes au foyer essayent de s’adapter à ce quotidien désolé. Al-Ghoul Abdel-Mottaleb, paysan de 37 ans, montre l’emplacement de sa maison et les quelques meubles qui ont refait surface après l’évacuation des eaux. « Au début de la catastrophe, le plafond construit en brique s’est effondré, et l’eau est arrivée en masse dans la maison. Nous en sommes sortis rapidement et brusquement, avons été assaillis par les eaux qui arrivaient sous forme de jets », raconte-t-il tristement.

Et d’ajouter : « Les eaux ont détruit 100 tonnes de tomates, 15 tonnes d’épinards, 10 tonnes de céréales et 20 tonnes d’oignons. Quel commer­çant voudrait acheter des tomates pourries ou des oignons imbibés d’eau ? Les quelques espaces de maïs et de blé que je possède ont été inondés par les eaux ». Al-Ghoul s’arrête un instant puis poursuit en lâchant un long soupir. « J’ai l’impression qu’une broyeuse est passée par là. Quelques heures de pluies ont anéanti une année de dur labeur. Les pertes sont immenses, entre 700 000 et 900 000 L.E. (environ 100 000 dollars) », dit cet homme touché dans sa chair. Quant au bétail, Rachwan Borayek raconte avoir perdu 700 bovins et ovins. « Les pertes s’élèvent à 850 000 L.E. », dit-il affligé par ce désastre. Sa femme, Fatma, est complètement affligée alors que sa maison est encore noyée par les eaux.

« Où sont les millions »

Affouna, village détruit par les eaux
(Photo: Hachem Aboul-Amayem)

Selon le rapport du gouverneur de Béheira, Dr Mohamad Soltane, 400 écoles ont dû fermer leurs portes dans les différentes localités, à l’exemple de Kafr Al-Dawar, Chabrakhit, Edco, Rachid, Aboul-Matamir, Abou-Hommos et beau­coup d’autres. 500 000 maisons ont été détruites ou endommagées, 761 feddans (320 ha) de coton ont été rasés, des exploitations agricoles ont été dévastées par les eaux, dont 640 feddans de fèves, 10 395 de bette­raves, 3 337 d’arti­chauts, 4 306 de légumes, 3 777 de pommes de terre. En plus, des 2 750 feddans d’arbres fruitiers ainsi que 1 503 tonnes de blé et de maïs stockées dans les greniers et 175 tonnes de sucre.

Le village de Affouna continue d’occuper les médias, alors « les bénévoles de la Croix-Rouge viennent nous servir des repas. Ceux de l’associa­tion caritative Al-Ormane nous ont offert du bétail. Les voisins du village d’Oum Saber ont remis une somme de 7 400 L.E. aux sinistrés, des associations ont mis à notre disposition des tentes, des couvertures et des vêtements, d’autres ont envoyé des tonnes de denrées alimentaires. Mais personne n’évoque nos habitations démolies », lance Zahrä Abdel-Maoula, tout en dégageant, à l’aide d’une pelle, les gravats qui jonchent le sol de sa maison à moitié détruite. « Je compte reconstruire la maison en béton, briques et fer avec une bonne hauteur pour éviter qu’elle soit à nouveau inondée par les eaux », ajoute Zahrä, qui rêve, comme tous les habitants de son village, de retrouver une vie normale. Mohamad Méhawed s’exprime à son tour : « Je ne prétends pas avoir habité dans une villa. C’était une modeste maison qui rassemblait et protégeait mes enfants. C’est ce que je veux retrouver. Aujourd’hui, sous la tente, mes enfants tombent malades », explique ce père de famille condamné, comme plusieurs villageois, à ces nouvelles conditions de vie insalubres et précaires.

Wafaä, une jeune mariée, portant le noir après la mort de son père et l’effondrement de sa maison, raconte avoir tout perdu. De plus, elle a dû contracter des dettes pour acheter de nouveaux meubles. « Tout ce que je veux, c’est avoir droit à un nouveau logement pour me sentir en sécurité », dit la jeune femme, dont le mari ne travaille plus, redoutant de la laisser seule pendant la journée sous la tente. Et tout le monde s’interroge : « Où sont passés les millions de L.E. que les gens ont versés pour nous venir en aide ? ».

Le gouverneur de Béheira dit avoir tout fait pour aider les sinistrés. « Nous avons formé des comités pour constater les dégâts. Chaque famille sinis­trée aura droit à 10 000 L.E. Mais tout cela va prendre du temps », explique-t-il. Des déclara­tions officielles qui semblent s’adresser à d’autres sinistrés, comme l’explique le jeune Hussein Hassan. « Nous sommes dans la rue et les membres des comités passent de temps en temps pour jeter un coup d’oeil sur les maisons détruites ou endommagées et les classent comme bon leur semble. Au moment où nos familles étaient en train d’enterrer leurs morts, le gouverneur assis­tait au concert du fameux chanteur Hani Chaker à l’Opéra de Damanhour », s’indigne Hussein. Un comportement choquant pour les habitants de ce village. « C’est atroce, inhumain. On aurait préféré mourir que de perdre al-satr (protection de Dieu) de nos enfants et de nos femmes ».

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