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Les Alexandrins se rebiffent

Hanaa Al-Mekkawi, Dimanche, 23 août 2015

Chaque été, les esti­vants se ruent vers Alexandrie pour pas­ser leurs vacances. Un cauchemar pour les Alexandrins. Beaucoup ont été obligés de changer de mode de vie, alors que d'autres ont préféré une solu­tion extrême : quitter la ville.

Les Alexandrins se rebiffent
(Photo:Essam Chokri)

« Nous avons fini par baisser les armes. Désespérés de voir la situation d’Alexandrie se dégrader, on a préféré s’éloigner et laisser la place aux étran­gers », dit Omayma Hadi, originaire du gouver­norat d’Alexandrie. Pour beaucoup d’Egyptiens, l’endroit idéal pour passer des vacances c’est Alexandrie. Ils viennent des quatre coins de l’Egypte et attendent avec impatience l’été, pour profiter de la mer et respirer l’air frais. Quant aux Alexandrins, présents toute l’année, ils redoutent cette période.

Les Alexandrins se rebiffent
Les plages sont bondées 24 heures sur 24 et les habitants ne s'en approchent pas. (Photo:Ibrahim Mahmoud)

Chaque été, la ville est assaillie par les vacan­ciers et les habitants d’Alexandrie ne supportent plus que l’on empiète sur leur espace. « Ce n’est pas nouveau pour nous, mais ces dix dernières années, la situation s’est empirée, car le nombre de vacanciers a augmenté. On ne voit plus que des paysans, la plupart sont issus de couches défavorisées. Aujourd’hui, la classe moyenne et la classe huppée préfèrent aller à la Côte-Nord », dit Omayma. Elle explique que le terme « paysans » n’a rien de péjoratif, et que « ces gens » n’ont pas les mêmes comportements qu’eux. En effet, chaque jour, les plages sont bondées 24h/24. Ceci sans compter les embou­teillages et les tas d’immondices qui jonchent les rues. Ce qui a provoqué une détérioration des services publics, tels que les moyens de transport et autres services communs (coupures d’eau et problèmes de drainage sanitaire).

« Du mois de juin jusqu’en août, on ne recon­naît plus notre ville tellement elle change d’as­pect durant la période estivale. Dès que la saison d’automne arrive, on commence à restaurer, à nettoyer, afin de reprendre notre vie normale », lance Chahd Alaa, employée dans une banque. Selon cette dernière, cette invasion d’estivants, qui est la caractéristique de la plupart des villes côtières dans le monde, serait acceptable si l’at­titude des gens était correcte. « On sait que cer­tains comportements des habitants sont inaccep­tables, mais ceux des estivants dépassent les limites », dit Chahd. Selon elle, Alexandrie qui servait autrefois de résidence aux rois et aux pachas, cette ville cosmopolite qui porte le nom de sirène de la Méditerranée, a perdu aujourd’hui de son aura. « Alexandrie a toujours reflété le côté culturel et raffiné de l’Egypte », lance Raouf Sami, homme d’affaires. Un sentiment de fierté exprimé par les Alexandrins, tristes de voir leur ville tomber dans le décadence.

En effet, certains estivants se permettent de nager avec leurs habits, de se balader sur la cor­niche en slip ou de rentrer chez eux en maillots de bain mouillés, dans les transports en commun ou à pied. Ces scènes offusquent les Alexandrins. Ils disent qu’ils ne supportent plus cette pollution à la fois sonore et visuelle. Et ce qui les attriste, c’est qu’ils ne peuvent plus aller se baigner. Or, même si certains veulent le faire, ils ne pourront pas trouver de place, tant les plages sont pleines à craquer, alors qu’elles ne sont même pas gra­tuites. Le soir, et malgré les panneaux qui signa­lent l’interdiction de nager après le coucher du soleil, les estivants ne respectent pas cette consigne. Du coup, les plages sont encore occu­pées la nuit. Ce qui ne change pas grand-chose pour les Alexandrins, dont la plupart croient à la légende selon laquelle, à la tombée de la nuit, la mer est habitée par des démons. Les plongées nocturnes sont hors de question pour eux. Les vacanciers peuvent donc en profiter tranquille­ment.

La seule solution : fuir la ville

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Les plages sont bondées 24 heures sur 24 et les habitants ne s'en approchent pas. (Photo:Ibrahim Mahmoud)

Agacés par cette situation, les habitants ont décidé de changer leur mode de vie. En été, envi­ron le tiers des habitants reste à Alexandrie, tan­dis que la majorité passe ses vacances ailleurs. « Dès que mes enfants terminent leurs examens au mois de mai, on déménage dans notre maison de vacances que j’ai achetée il y a cinq ans. Nous continuons ma femme et moi à faire le tra­jet pour aller travailler, et l’après-midi, on rentre rejoindre nos enfants », affirme Fouad Nabil, ingénieur. Cette famille n’est pas la seule à fuir Alexandrie, beaucoup d’autres font de même. Certains ont même définitivement déménagé. C'est le cas de Mayada et sa mère, qui ont pré­féré s’éloigner en habitant dans la Côte-Nord, après avoir vendu leur appartement situé au centre-ville. « Comme mon travail est situé sur l’autoroute qui relie Alexandrie à la Côte-Nord, cela m’a encouragée à déménager. Plusieurs de mes cousins et même des amis ont fait de même, ce qui m’a permis de les retrouver ici », dit Mayada, en affirmant qu’Alexandrie change complètement d’aspect en été. S’éloigner de la perle de la Méditerranée est devenu une néces­sité pour les Alexandrins. Ce qui a permis à d’autres régions des alentours de se développer, telles que Borg Al-Arab et King Mariout, situées à l’ouest de la ville, où les prix des logements ont grimpé de façon vertigineuse. Cela a aussi créé de nouvelles villes telles que Alex-West. Quant aux Alexandrins qui ont décidé de ne pas quitter leur ville, ils luttent même si leur quotidien est devenu un calvaire. Ils passent une semaine ou deux à la Côte-Nord ou à Marsa Matrouh, pour profiter de la mer, et le reste de l’été, ils retour­nent pour se cloîtrer chez eux. Chaque jour, ils ont recours à des astuces pour survivre jusqu’à la fin du mois d’août, avec le moins de dégâts pos­sibles.

Les Alexandrins se rebiffent
Les services publics de la ville se sont nettement détériorés,ce qui empêche les habitants de mener une vie normale pendant l'été. (Photo:Essam Chokri)

« On a fini par s’adapter, par oublier qu’on a la mer en face de nous, pour mener une vie plus ou moins normale. Du coup, les courses et les visites deviennent rares, ou alors elles sont carré­ment éliminées lors des moments de grandes cohues », dit Samir, fonctionnaire. Lui, il préfère rester à la maison les après-midi pour éviter les embouteillages. De temps en temps, il donne rendez-vous à ses amis dans un café en bas de son immeuble. Et lorsqu’il se trouve dans l’obligation de prendre sa voiture, c’est un miracle s’il arrive à l’heure, ou s’il trouve une place où se garer. S’il réussit ces deux exploits, ce serait un homme chanceux. Dans les pires des cas, il doit attendre l’aube pour rentrer chez lui avant que les rues ne soient embouteillées. Lui comme beaucoup d’autres Alexandrins prennent des trajets plus longs pour éviter les embouteillages. « On ne montre jamais ces détours aux étrangers », dit Samir, 37 ans. En effet, l’été, les rues d’Alexan­drie sont inondées de monde, surtout les week-ends, car des milliers de personnes viennent y passer la journée.

Ceci prive les habitants de marcher à pied ou de se promener tout le long de la corniche. Tareq, qui habite tout près de la mer au quartier de Glime, déteste les estivants et voit qu’il faut trouver une solution pour les chasser ou imposer un visa d’en­trée pour Alexandrie. Celui-là, comme beaucoup d’autres Alexandrins, a l’habitude de faire du sport le matin et d’emmener sa femme et ses enfants au bord de la mer l’après-midi. De plus, chaque vendredi, il fait des balades à vélo avec ses copains, ensuite, ils prennent un petit-déjeu­ner ensemble avant de rentrer à la maison. Tout cela, Tareq ne peut plus le faire en été à cause de l’état de chaos qui règne dans les rues. Mais cet encombrement semble plaire à d’autres per­sonnes. En effet, les commerçants, vendeurs ambulants et même les courtiers attendent impa­tiemment l’été, une saison prospère pour eux. « Même si les gens ne dépensent pas beaucoup, ce qui n’était pas le cas avant, on gagne assez d’argent durant cette saison. Cela me permet de faire des profits et même d’économiser de l’ar­gent pour bien vivre le reste de l’année », lance Gaber, courtier. Il ajoute que le fait que beaucoup d’Alexandrins fuient leur ville en été, lui permet de bien gagner sa vie, car certains mettent en vente leurs appartements. Et à chaque vente, il touche une commission. D’autres préfèrent mettre en location leurs logements. Ce qui permet à ce courtier d’avoir un plus grand nombre d’ap­partements disponibles, et donc plus de choix pour les clients étrangers, dont beaucoup ont fui la Libye et la Syrie, pour venir s’installer à Alexandrie.

Les Alexandrins se rebiffent
(Photo:Ibrahim Mahmoud)

Alors que les vacanciers, les commerçants et les courtiers profitent de l’été à Alexandrie, la vie des habitants devient insipide. Alors, ils ont décidé de réagir pensant que c’est à eux de régler leurs pro­blèmes. « On prend des photos de vacanciers qui circulent en sous-vêtements ou jettent des ordures dans la rue ou sur la plage. Puis on leur montre les photos et on leur dit qu’on va les publier sur les réseaux sociaux et provoquer un scandale », dit Rami, étudiant des beaux-arts. Et même si cela ne semble déranger personne, lui et ses amis ont décidé de publier toutes ces photos choquantes. Ils ne sont pas les seuls à avoir pris les choses en main. En effet, il existe plusieurs pages sur Facebook lancées par des Alexandrins, publiant des photos de personnes prises en flagrant délit, avec des commentaires qui révèlent la frustration des Alexandrins face à de tels comportements. Ils envoient également des messages à la municipa­lité. « L’union de ceux qui sont dégoûtés par les estivants » ou « Sauver Alexandrie » sont les titres de certaines de ces pages. Ils n’hésitent pas égale­ment à tourner en dérision ou à réprimander les estivants, les taxant de personnes non civilisées. Une chose qui a rendu la situation plus tendue entre les Alexandrins et les habitants des autres gouvernorats. « Je n’oublierai jamais le jour où nous étions sur la route de Suez pour nous rendre à Ras Sedr, lors d’un check-point, le soldat nous a fait attendre une heure avant de fouiller notre voiture et vérifier nos papiers », se rappelle Amira, professeur, qui explique que c’était sa façon de se venger de nous. « N’est-ce pas vous, les Alexandrins, qui détestez les autres et aimez les humilier lorsqu’ils viennent chez vous ? », avait lancé le soldat. Cette situation de haine ne va pas s’estomper du jour au lendemain, surtout que les Alexandrins ne cessent de chercher des astuces pour éloigner les estivants. Dernièrement, la nou­velle des requins qui envahissent les plages d’Alexandrie a été publiée sur les réseaux sociaux avec des conseils de s’éloigner de la mer. « On est même sorti pour annoncer la nouvelle aux esti­vants, mais aucune réaction, bien au contraire, ils semblaient heureux et cherchaient les requins pour prendre des photos selfies avec eux », dit Rami. Ce dernier ne manque pas d’idées. Récemment, il n’a pas hésité à faire une photo montage : une photo montrant un dinosaure Godzella attaquant des vacanciers qui tentent en vain d’échapper à ses griffes. Rami a l’intention de diffuser cette photo dans l’espoir d’effrayer les estivants. Au moins, dit-il, je pourrai dire que j’ai tout fait pour les faire fuir d’Alexandrie .

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