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Paysannes à la conquête des marchés du Caire

Dina Darwich, Lundi, 20 juillet 2015

Nombreuses sont les paysannes à quitter, le temps d'une journée, leur village natal pour écouler leurs produits frais sur les marchés de la capitale. La demande est bien là, et elle permet aux affaires de fructifier.

Paysannes à la conquête des marchés du Caire
(Photo : Mohamad Adel)

Avec six paquets contenant du beurre, du fromage et des oeufs, elle parcourt chaque vendredi une distance de 100 km de son village natal du gouvernorat du Fayoum jusqu’au Caire pour écouler ses produits. Elle est un marché ambulant à elle toute seule. C’est à minuit qu’elle prend un microbus pour arriver dans la capitale juste avant la prière de l’aube, heure à laquelle s’ouvre le marché. Dans le véhicule, passagers et marchandises s’entassent. Cette fermière est une femme d’affaires expérimentée, malgré son allure de paysanne. Devant un immeuble du quartier d’Imbaba, elle dresse son étalage.
Paysannes à la conquête des marchés du Caire
Tous les vendredis, Qotb et sa femme installent leur mini-usine de lait caillé. (Photo : Mohamad Adel)
Elle ramène avec elle plus de 50 kilos de fromage, 30 kilos de beurre et environ 1 000 oeufs. Son téléphone portable dans la main droite pour contacter ses clientes, elle ajuste sa balance de la main gauche en pesant une motte de beurre. Pour elle, le temps est précieux, pas une minute à perdre avant d’écouler sa marchandise et son retour à 16h. Elle regagnera alors son village en compagnie de six femmes, partageant les 100 L.E. du transport. Au-delà de cette somme, elle risque de casser sa marge bénéficiaire, minutieusement calculée. « Je suis issue d’une famille de paysans et je ne sais rien faire d’autre dans la vie à part cultiver et vendre les produits de la ferme. Pour moi, Le Caire, c’est le grand souk où j’arrive à trouver une clientèle qui a les moyens et qui apprécie nos produits. Chez nous, toutes les maisons sont dotées de produits frais. Alors c’est ici que les habitants ont besoin d’un tel service », résume, en quelques phrases, Oum Yéhia, 35 ans. Une stratégie qui, malgré sa modestie, semble aller de pair avec les chiffres de l’Organisme central de mobilisation et des statistiques (CAPMAS). Selon une récente étude effectuée sur les revenus, les dépenses et la consommation en 2011, le revenu moyen d’une famille cairote atteint les 30 000 L.E. par an, alors que pour une famille rurale c’est 21 000 L.E.
Oum Yéhia est un visage connu sur ce marché d’Imbaba qui se tient chaque vendredi où des paysans de différents gouvernorats proches du Caire se donnent rendez-vous. Un lieu animé et très convivial où l’on peut faire ses emplettes dans la bonne humeur. Ce marché privilégie le contact direct entre producteurs et consommateurs. Sur un trottoir, dans un coin du marché, Hoda, 40 ans, est occupée à secouer une sorte de baratte en peau de chèvre pour obtenir du petit-lait et du beurre. « Mes produits sont mieux que ceux de la marque Juhayna puisqu’ils sont fabriqués sur place et en présence de mon client », assure Hoda. Son mari va charger cet outil sur sa bicyclette, chaque vendredi, et pédaler durant six heures pour réduire les frais de transport. Quant à elle, elle le rejoint au Caire par microbus avec ses deux enfants pour emballer ses produits dans des sacs en plastique et s’occuper des ventes alors que lui s’occupe de préparer de nouvelles commandes selon les besoins du marché.
Sur ce marché hebdomadaire, les odeurs alléchantes se mêlent aux couleurs attrayantes des fruits et légumes que l’on propose selon les saisons. « Privilégier les produits de saison c’est aussi s’assurer que les fruits et les légumes soient au meilleur de leur qualité gustative et surtout à un prix accessible », lance une femme habituée du marché. « Les autres marchés du Caire peuvent nous vendre des légumes stockés un ou deux jours, alors qu’ici, on est sûr de leur fraîcheur », ajoute une autre. « Ce marché est le meilleur endroit pour trouver des produits frais, de bonne qualité, et c’est l’occasion de rencontrer directement le producteur. Un plaisir que certains consommateurs ne peuvent ignorer, et que certains recherchent même », lance une autre femme, en affirmant qu’elle a enfin réussi à cuisiner de la molokhiya (feuille de corète) bien fraîche, ayant la même saveur que celle de sa grand-mère.
Long chemin parcouru
Paysannes à la conquête des marchés du Caire
La galette de pain « fellahi » est vendue à une livre. (Photo : Mohamad Adel)
En effet, depuis la récolte et pour arriver au consommateur, le chemin parcouru par les fruits et les légumes est long.
Il passe par plusieurs marchands de gros et commerçants, aussi bien à la campagne qu’au Caire. Les frais de transport ont aussi un impact sur les prix. Et la facture est donc salée. Ces paysannes se sont rendu compte du système, et ont décidé d’entrer dans le jeu pour mieux tirer profit de leurs produits. Deux points forts à leur avantage : la vente directe du producteur au consommateur et l’authenticité des produits préparés.
Devant un panier géant contenant 10 kilos de raisins, la jeune Nora âgée de 15 ans s’apprête à s’installer. Native du village d’Abou-Ghaleb au Fayoum, elle fréquente ce marché depuis un an. « J’achète souvent à l’agriculteur la quantité à vendre par paiement différé. Je le rembourse après avoir vendu le raisin et mon gain varie entre 50 et 70 L.E. après déduction des frais de transport », ajoute la jeune fille qui fait le trajet Le Caire-Fayoum tous les jours jonglant avec les moyens de transport et faisant face aux risques de la rue, à commencer par le harcèlement jusqu’à celui d’être kidnappée ou violée la nuit. Et ce n’est pas tout. « Les agents de la municipalité nous traquent comme si on était des trafiquants de drogue. Parfois, ils nous confisquent les quelques kilos qui restent, et du coup, on perd les recettes de trois ou quatre jours de labeur. Mais dans le commerce, il y a toujours du risque », dit la jeune fille qui travaille plus de 15 heures par jour.
Selon l’économiste Ilhami Merghani, ces marchés de fermiers offrent des emplois à une large tranche de la société égyptienne en quête d’un gagne-pain dans le secteur informel : la femme occupe 23 % de la force active, et 46 % des femmes en Egypte oeuvrent dans ce secteur. 16 % des femmes en Egypte sont des soutiens de famille. Ce sont elles qui servent de piliers aux souks fermiers du Caire puisqu’elles investissent leur savoir de paysannes pour commercialiser leurs produits quasiment inexistants au Caire. Cependant, d’après la même source, ces femmes travaillent sans la moindre protection. Il n’existe aucune législation qui précise leurs heures de travail et elles ne profitent d’aucune assurance médicale ni sociale. Des conditions de travail difficiles qui pourraient avoir un impact sur leur santé.
Affaires familiales
Paysannes à la conquête des marchés du Caire
(Photo : Mohamad Adel)
Sur ce marché, les affaires familiales sont monnaie courante. C’est ce qu’a fait Oum Mohamad, veuve, mère de sept enfants avec sa cousine Oum Tareq, divorcée et mère de quatre enfants. Installée devant un grand panier de pain, Oum Mohamad, native du village Oussim, semble être dans une course contre la montre pour vendre les 300 galettes de pain qu’elle a ramenées. « C’est ma cousine qui pétrit le pain et c’est moi qui suis chargée de le vendre. On achète environ 30 kilos de farine, et pendant le Ramadan le travail commence après l’iftar et jusqu’au sohour », explique Oum Mohamad qui vend la galette à 50 piastres. « On calcule le prix de la farine et on soustrait les frais du transport avant de se répartir les gains. C’est une opération très simple, à condition que chacune de nous respecte la tâche de l’autre », dit-elle sur un ton ferme.
D’autres vont plus loin. Les trajets aller-retour vers ces marchés semblent créer un rapprochement entre Oum Dina, vendeuse de légumes et de volailles, native du gouvernorat de Charqiya, et le chauffeur d’un camion. Elle lui a marié sa fille et le trio forme aujourd’hui une entité économique solide pour écouler leurs produits dans le quartier de Madinet Nasr, au Caire. Le camion est devenu un petit marché ambulant sur lequel divers produits sont exposés. Alors qu’Oum Dina se satisfaisait de ramener les légumes, aujourd’hui, elle arrive à élargir son activité économique. Elle ramène du beurre, de la crème et elle a même augmenté la quantité d’oeufs après avoir équipé le camion d’un petit frigo. Et alors qu’Oum Dina fait les transactions et note les commandes, son beau-fils l’aide à organiser le travail. « Etant analphabète, c’est Mahmoud qui se charge de faire les comptes, vérifier les dépenses et les produits restants », ajoute Oum Dina. Ce genre de commerce n’est pas aisé pour ces femmes qui se déplacent constamment et qui s’éreintent pour gagner quelques sous. Pourtant, c’est le seul moyen de sortir du cercle vicieux de la pauvreté.
Oum Sahar a déjà fait le tour d’une trentaine d’éleveurs de volaille. Il lui faut à tout prix trouver plus de 400 oeufs à 70 piastres l’unité pour aller les vendre le lendemain au Caire à 1 L.E. Ce qui lui prendra trois heures avant d’entamer la route vers le marché du lundi dans le quartier de Madinet Nasr. Une occasion à ne pas rater pour cette femme de 35 ans, divorcée et ayant quatre filles à sa charge. Une fois rentrée du Caire, elle calcule ses recettes qui lui permettent de subvenir aux besoins de sa famille durant une semaine. « Le mardi, c’est la fête, car nous mangeons soit de la viande soit du poulet », conclut Oum Sahar qui a perdu cependant lors de son trajet vers Le Caire 40 oeufs, soit 10 % de ses bénéfices .
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