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Yasmina Boudhar : Le musée doit être un traducteur 

Doaa Elhami, Mardi, 25 novembre 2014

Yasmina Boudhar, muséologue et programmateur chez Aubry & Guiguet à Paris, est responsable de la programmation du nouveau musée du Canal à Ismaïlia au sein de l’équipe constituée par les architectes François Guiguet associé à Dalila El Kerdany (Université du Caire) auxquels l’Amiral Mohab Mamish, Président de la Suez Canal Authority, a confié le projet. Elle nous livre sa vision de ce que sera le musée.

Yasmina Boudhar
Yasmina Boudhar, muséologue et muséographe chez Aubry & Guiguet et diplômée de l'Ecole du Louvre à Paris.

Al-Ahram Hebdo. Quelle est le domaine d'activité du cabinet Aubry & Guiguet Programmation ?

Yasmina Boudhar : C'est un cabinet de conseils et d'études spécialisé dans le positionnement stratégique, la programmation, les équipements culturels, créatifs, artistiques, historiques et de loisirs avec une forte vocation pédagogique... Créé en 1987, il fournit à ses clients un éventail complet de conseils permettant de préciser le contenu ou la forme des projets envisagés. Pour nous, le musée est un lieu pédagogique et populaire qui doit participer à l'épanouissement des citoyens et rayonner sur les villes et territoires. Notre cabinet a réalisé ainsi près de 500 références. J'ai moi-même participé à la création ou réflexion de près de 25 musées.

Pouvez-vous expliquer votre vision du musée...

L'enjeu du musée, qu’il soit à rayonnement local ou international, est de parler à tous les publics, de créer un message autour d'une œuvre ou d’un objet qui peut-être incompréhensible. En deux mots, il joue un rôle de traducteur.

Comment cette notion sera-t-elle appliquée au musée du Canal à Ismaïlia ?

Le musée d'Ismaïlia interroge la science, la technique, l'art, l'histoire, le tourisme, la biodiversité... Pour ce faire, il faut créer un comité scientifique composé d’experts pour chaque domaine. Ensuite, il y aura un travail de “traduction”, de “simplification” de l’ensemble de ces propos “savants” en une programmation du musée afin de transmettre les messages au grand public. Il faut donner la parole à tous : chercheurs, comités, associations, individus, société civile.... C'est indispensable pour que le musée soit un lieu de débat où la critique de l'histoire est possible.

Comment l'histoire est-elle critiquée ?

Au sein de ce musée on a besoin des témoignages des “anciens” comme des “jeunes” générations, pour comparer les expériences des uns et des autres. Nous voulons connaître les réflexions et différents points de vue sur des sujets polémiques tels que la corvée des Egyptiens ou la glorification puis la polémique autour de De Lesseps et de la compagnie universelle du canal sans oublier personne: fellahs qui ont creusé le canal, employés et ouvriers de toutes les nationalités, soldats, etc. La vision de l'histoire doit être changée. Il faut s'attacher plus à la masse, aux anonymes de l'histoire, à la mémoire populaire et vivante qu’aux grands héros. Lemusée est quelque part l'arbitre de toutes ces visions.

Où en est-on dans la construction du musée ?

L’année dernière, le 17 novembre 2013 a été posée la première pierre de façon symbolique en présence du Ministre de la Culture. Ce geste montre l’attachement de la Suez Canal Autorithy à ce projet, à cette histoire qui doit être montrée au public. On entre maintenant dans le noyau dur: un travail de collecte d'objets, d’archives et de témoignages, un travail de programme éducatif et de consultation publique de données afin de pouvoir créer un circuit et une expérience de visite dans le musée, mais aussi en dehors du musée.

Des circuits hors du musée ?

On souhaiterait à travers ce musée valoriser toutes les villes du canal du Suez qui ont un patrimoine architectural et paysager extraordinaire qui est bien étudié. Nous avons prévu de créer une application mobile qui connectera le musée aux autres bâtiments historiques ou techniques, aux jardins, au parc Al-Mahallah, expliquant la diversité des essences plantées, des espèces vivant dans le canal, etc ... on montrerait la diversité et la richesse de la région du canal. Concernant les témoignages, on va travailler avec des partenaires des universités égyptiennes ou centres d’études pour effectuer des sondages à travers des questionnaires publics et demander aux citoyens de tous les âges ce qu'ils aimeraient trouver dans ce musée. Nous sommes à l’ère de la démocratisation de la culture à travers la science, la recherche et la diffusion. L'histoire, la culture sont aussi un motif de fierté!

Le musée sera-t-il économiquement rentable ?

La culture crée de la valeur, forme le citoyen, lui offre une ouverture d'esprit et contribue au développement humain. La culture est un investissement à long terme même s’il peut paraître coûteux au départ. Ce qu'on doit faire c'est valoriser le patrimoine, mais pas avec un regard tourné vers le passé: il doit générer un programme d'échanges de bonnes pratiques autour de la restauration, la numérisation, etc... Il faut aussi sensibiliser les écoles et les quartiers à valoriser l'ensemble des villes du canal car ce sont eux qui sont les garants de l’avenir du canal de Suez. Le canal tout seul n’est rien sans l’énergie humaine qui l’entoure. C’est ce travail qui créera une nouvelle offre de culture, de loisirs et de tourisme dans cette région du canal de Suez et donc de nouvelles recettes.

Comment le musée va-t-il s'adapter au projet du nouveau canal?

Le canal de Suez a toujours été au cœur des questions de bouleversement démographique et géographique de cette région. L’histoire explique justement cela. Depuis l’antiquité il pose les mêmes questions: celles des connexions entre les anciennes villes et les nouvelles, celles des populations, celles du commerce mondialisé. Le musée prendra cela en compte dans sa programmation car il n’est pas un lieu où l’histoire est figée, il intègre le présent et le futur.

Qu'espérez-vous ce musée ?

Nous souhaitons un musée participatif dans le sens d'un lieu de ressources (archives et patrimoine de l’Association du Souvenir de Ferdinand de Lesseps et du Canal de Suez qui conserve 2 km linéaire des archives de l’ancienne compagnie du canal, mais également archives européennes, égyptiennes contemporaines etc.), un lieu de plaisirs et de loisirs, un lieu évolutif qui permettra d'actualiser les données sur le canal pour les égyptiens et les futurs touristes. Il faut créer une attractivité nouvelle qui ouvre sur cette région du canal de Suez qui a toujours été pionnière et qui continue de l’être avec le nouveau canal, avec au centre la notion du partage et de diffusion.

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