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« Ces ouvrages sont considérés comme une nuisance au développement foncier »

Farah Souames, Mardi, 23 octobre 2012

Florence Pizzorni, anthropologue et conservatrice de musées en France, dresse un premier constat de l’état du patrimoine de la ville. Pour elle, il y a urgence à convaincre investisseurs et autorités de son potentiel.

Florence

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi Port-Saïd accueille-t-elle les Journées du patrimoine cette année ?

Florence Pizzorni: L’idée de venir à Port-Saïd ne m’est pas propre, je la dois entièrement à Pierre Alfarroba, directeur de l’Alliance française. J’étais passionnée par cette ville qui a poussé comme un champignon au coeur du XIXe siècle sur le bord de ce canal mythique qui fait rêver le monde entier. Il y a un potentiel patrimonial et anthropologique qui vient notamment de la manière dont les gens ont vécu dans cette région cosmopolite. J’ai tout de suite été séduite par l’enthousiasme de Pierre Alfarroba, qui me l’a d’ailleurs transmis.

— Est-il d’ores et déjà possible d’établir un bilan sur l’état du patrimoine à Port-Saïd ?

— A ce stade, on ne peut pas vraiment parler de bilan. Mais beaucoup plus de prise de conscience sur l’intérêt incontestable de ce patrimoine et de l’urgence qu’il y a à agir. Il est important d’entamer des procédures de valorisation pour intégrer ce patrimoine à la vie de Port-Saïd et de ses habitants. Il ne s’agit pas d’enfermer le passé dans une sorte de parc. Il s’agit plutôt d’utiliser ces données patrimoniale de qualité pour améliorer le futur éco-social de la ville.

Les dégradations sont exponentielles, généralement dues aux intempéries, à l’humidité… Le bilan pour moi c’est de rentrer à Paris en me disant qu’il faut mobiliser à l’international autour de cette problématique, étant donné l’état actuel de la ville qui laisse clairement entrevoir un manque d’investissements.

— Les difficultés liées à la préservation du patrimoine de la ville sont-elles seulement d’ordre financier ?

— La difficulté de base qui génère les autres obstacles est que la société ne considère toujours pas ces ouvrages comme du patrimoine qui pourrait donner une valeur ajoutée à la ville. Cela n’intéresse pas les investisseurs. Il est vrai qu’en Egypte on a tellement de patrimoine antique, et on mise tellement sur la valeur touristique ajoutée par rapport à l’époque pharaonique, que ce patrimoine paraît inexistant. Un peu comme une verrue qu’on traîne et qu’il faut raser pour construire du foncier.

La tâche la plus difficile à ce stade est de convaincre et de mobiliser à tous les niveaux : autorités et population. Une fois ce processus lancé, on pourra évoquer la question de la déperdition du savoir-faire, établir des formations de jeunes pour un entretien à long terme du patrimoine, ce qui aura aussi un bénéfice éco-social qui fera sortir la jeunesse de son oisiveté quotidienne.

— Quelles sont les mesures d’urgence à entreprendre dans l’immédiat ?

— La première des choses à faire est un inventaire sur ce qui reste de ce patrimoine, surtout quand on voit la vitesse avec laquelle ce bâti disparaît. On pourra notamment faire des couvertures photographiques, des prélèvement d’échantillons et de gabarits pour un bon repérage des motifs et une analyse des couleurs. Il y a toute une série de petits détails qu’il y a urgence de relever grâce à l’aide de chercheurs et d’experts.

— Quels sont vos pronostics à long terme vis-à-vis de ce genre d’initiatives, comme l’organisation des Journées du patrimoine ?

— Ce genre d’événements éveille la conscience de la population sur l’intérêt des lieux où ils vivent au quotidien, ce qui représente un premier pas. Je tiens aussi à signaler l’état d’esprit dans lequel ces journées ont été organisées, c’est-à-dire en créant des liens forts avec les habitants et non pas dans les salles de l’Alliance française.

Mais cela ne suffira évidemment pas à mobiliser les autorités pour obtenir des budgets qui serviront à la sauvegarde et la maintenance du bâti. Ces journées seront utiles pour entamer des réflexions sur la manière de placer des synergies à des niveaux où il y a de l’argent. Il faut réussir à trouver le bon discours auprès des autorités et des investisseurs pour les convaincre de la rentabilité de la revalorisation et de la restauration de ce patrimoine .

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