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Sauvés de l’oubli

Nasma Réda, Mardi, 10 décembre 2019

La Fondation britannique Levantine a terminé les travaux de préservation de 17 ouvrages anciens conservés au monastère de Deir Al-Syriane, à Wadi Al-Natroun. Celui-ci abrite l’une des plus importantes collections de manuscrits coptes, cachées pendant plus d’un siècle.

Sauvés de l’oubli
Copies de manuscrits préservés remontant à différentes époques.

La Fondation britannique Levantine a débuté en novembre dernier sa deuxième campagne de préservation de manuscrits coptes conservés dans le monastère de Deir Al-Syriane dans le Désert occidental.Situé sur la route désertique entre Le Caire et Alexandrie, à Wadi Al-Natroun, Deir Al-Syriane est l’un des plus importants monastères coptes du VIe siècle et abrite plus de 2 500 manuscrits.

En mai dernier déjà, la Fondation Levantine (LF) avait travaillé sur la préservation de 22 manuscrits dont 7 en syriaque, ainsi que d’autres de la collection arabe et copte datant de la période allant du VIe au XIIIe siècles. La deuxième phase du projet menée en novembre dernier était consacrée au traitement et à la conservation de 17 autres manuscrits inestimables qui comptent parmi les plus anciens du monde. C’est une équipe cosmopolite de 7 spécialistes des manuscrits médiévaux, présidée par Elizabeth Sobczynski et François Vinourd, avec le soutien de trois conservateurs de Rome, qui s’est attelée à ces travaux minutieux. Ces deux campagnes de 2019 ont été menées dans le cadre du projet de préservation du patrimoine culturel égyptien financé par le Fonds de protection culturelle du British Council, en partenariat avec le Département du numérique, de la culture, des médias et des sports britannique.

La collection du monastère Deir Al-Syriane renferme beaucoup de textes bibliques, du Nouveau et de l’Ancien Testament, des chants religieux, des analyses, des histoires des saints et des pères de l’Eglise, des textes mystiques comme Dionisius l’aréopage, et aussi l’oeuvre complète d’un grand poète comme Ephreem, qui a été préservée dans sa totalité à Deir Al-Syriane. On peut aussi y trouver quelques textes grecs classiques comme l’Iliade d’Homère et des comédies de Menandre. « L’intérêt de cette collection réside en un fonds syriaque important et dans le fait que la collection rassemble aussi des textes en copte, en arabe et en éthiopien », indique Elizabeth Sobczynski.

Cachée pendant des siècles

La bibliothèque du monastère a été fondée au IXe siècle par deux moines syriens, Matthew et Abraham. En 927, Moïse de Nisbis, alors l’abbé du monastère, se rend à Bagdad pour négocier une exemption de la taxe de vote pour les monastères. Au cours de ses voyages, il acquiert 250 livres, augmentant considérablement les fonds de la bibliothèque. Après cette période de croissance et de prospérité, le monastère a commencé à décliner.

Sauvés de l’oubli
Copies de manuscrits préservés remontant à différentes époques.

Mais la collection inestimable de la bibliothèque du monastère a continué à s’enrichir et à éblouir les voyageurs, surtout ceux des XVIIIe et XIXe siècles. C’est ainsi que les bibliothèques du Vatican, de la British Library par l’entremise de Lord Robert Curzon, et de toute l’Europe recèlent de documents inestimables, dénichés dans cette bibliothèque. C’est pour cette raison que les moines, à la fin du XIXe siècle, n’ont plus souhaité prêter d’ouvrages et ainsi prendre le risque que la collection se disperse aux quatre coins du monde. Ils ont décidé de fermer l’accès de la bibliothèque, et même d’en cacher l’existence, pour sauvegarder sur place ce qui restait de cette collection unique. Cachés depuis des siècles, certains ouvrages de cette collection ont été seulement découverts en 1990, par hasard par le père Bigoul, qui a trouvé des fragments de manuscrits cachés sous un plancher lors de la restauration d’un cellier.

« Une émotion incomparable »

Il prend immédiatement conscience de la nécessité de préserver ces oeuvres cachées, ainsi que celles de la bibliothèque. Avec l’autorisation de l’évêque Mattaos, abbé actuel du monastère, il invite la conservatrice Elizabeth Sobczynski à venir estimer le travail nécessaire, et rouvre avec elle la bibliothèque, cachée dans une tour du monastère.

« Monter l’escalier encombré de paniers, briser les scellés, ouvrir la porte condamnée depuis des décennies et apercevoir tous ces manuscrits, dans les rayons de soleil filtrés par les fenêtres en moucharabieh … c’était vraiment un moment unique dans ma vie et une émotion incomparable », raconte la conservatrice.

Mais, malheureusement, « cachée il y a bien longtemps, cette collection inédite était dans un état déplorable ». Selon Sobczynski, ils ont parfois été attaqués par des insectes, ou même des souris qui aiment beaucoup le parchemin, mais aussi abîmés par l’eau, le feu, la cire des bougies, etc.

Mais éblouie par le monastère lui-même et par la collection, la conservatrice consacre une énergie folle à préserver ces manuscrits sur place, et aussi à former des moines ou des spécialistes pour transmettre les bonnes pratiques de conservation.

Elizabeth et François apportent des papiers japonais en fibres pour opérer des conservations de qualité et chaque conservateur emmène son matériel. Pinceaux, scalpels, brosses, gommes mais aussi des mini-microscopes pour analyser les encres, les colles organiques, etc.

La conservation inclut une documentation numérique détaillée avant, pendant et après le traitement. « Notre grand défi était de protéger à long terme ces manuscrits dont la couverture était manquante en les protégeant avec des enveloppes amovibles, qui, une fois soulevées, permettaient un accès facile à l’ancienne structure. De même, nous avons créé une base de données complète pour enregistrer les collections, l’état physique et la conservation de la collection de la bibliothèque », déclare Elizabeth Sobczynski, qui a conçu la base de données. D’après elle, l’un des objectifs les plus importants des programmes de la fondation est de sensibiliser les dépositaires du patrimoine culturel à la préservation et à la conservation.

La LF en Egypte

La Fondation Levantine (LF) a été créée en 2002 spécialement pour la conservation de cette collection.

Elle a évalué son importance, en conservant une centaine de manuscrits et plus de 300 fragments très précieux, comme une page en syriaque, la plus ancienne dans cette langue, qui date de 411 et qui faisait partie d’un Codex, aujourd’hui conservé à la British Library. Devant ce patrimoine historique et culturel unique, abritant également des parchemins et même des papyrus, des textes religieux, mais aussi philosophiques, cette fondation a également démarré son catalogage en facilitant son accès à des universitaires de grandes universités comme Oxford ou Yale, Hambourg, etc. et enfin assuré un lieu de conservation stabilisé, avec la construction d’une librairie moderne, inaugurée en mai 2013.

« On fait en sorte que les documents puissent traverser les âges, être consultés sans dommage. Les manuscrits à restaurer sont choisis en fonction de leur importance historique et artistique, mais aussi selon la demande des moines », souligne la conservatrice.

L’un des objectifs de la LF est de mobiliser des spécialistes et des universitaires du monde entier pour conserver et cataloguer cette collection, et aussi transmettre les pratiques de préservation aux moines et aux conservateurs égyptiens. A savoir qu’une librairie moderne et un centre de conservation ont été inaugurés en 2014, et une trentaine de campagnes de conservation ont été menées.

Deir Al-Syriane, un monastère millénaire

Deir Al-Syriane, un monastère millénaire

Depuis sa fondation, le monastère est habité par des coptes (chrétiens égyptiens), mais dès le début du IXe et jusqu’au XVIIe siècle, des moines de Syrie sont venus de Tikrit pour y vivre, d’où le nom de Deir Al-Syriane, qui signifie le monastère des Syriens.

Trois églises, des fresques splendides et des meubles en bois sculpté constituent ce monastère copte. Ce monastère magnifique est l’un des plus importants du monde copte, « le monastère des monastères », comme le qualifiaient les guides de voyage du XIXe siècle. Il recèle un autre trésor, une bibliothèque unique, avec les plus vieux textes écrits de la chrétienté, en copte, en syriaque (dérivé de l’araméen), en arabe chrétien, en éthiopien. Des ouvrages apportés par les moines venus de loin pour se recueillir ici. La bibliothèque compte aussi les travaux des premiers pères de l’Eglise, comme saint Jean Chrysostome et Gregory of Nyssa, dont les textes originaux en grec ont été égarés, mais également des écrits bibliques, théologiques et philosophiques, des homélies et aussi des historiographies et des biographies des Pères du Désert. « La richesse de la bibliothèque du monastère est exceptionnelle et comparable à celle de Sainte-Catherine du Sinaï », assure le père Bigoul.

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