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Entre Aboul-Dahab et Mahfouz

Nasma Réda, Mardi, 19 avril 2016

La réutilisation des sites historiques suscite un grand débat suite à la décision de transformer Tékiyet Aboul-Dahab en musée consacré à l’écrivain Naguib Mahfouz.

Entre Aboul-Dahab et Mahfouz
(Photo : Ahmad Aref)

L’idée de transformer le site islamique mamelouk de Tékiyet Mohamad Aboul-Dahab, fondé en 1774, en musée, en hommage au célèbre et grand écrivain Naguib Mahfouz, sus­cite un débat entre archéologues. Un débat qui a surgi ces derniers jours avec la signature de l’accord entre le ministère des Antiquités et le Fonds du développement culturel du ministère de la Culture. Pour réaliser ce projet, les employés de l’administration du ministère des Antiquités, qui occu­paient le rez-de-chaussée du monu­ment, déménageront au deuxième étage pour libérer 36 salles qui seront consacrées à Naguib Mahfouz.

Le projet prévoit d’exposer les affaires personnelles du grand écri­vain, de créer trois grandes biblio­thèques, ainsi qu’une salle de cinéma. Le premier étage sera transformé en salles d’expositions et en salles de conférences.

« Ce genre de projet a pour but de trouver le moyen adéquat de réutiliser des sites antiques pour des projets culturels qui permettent de les garder vivants et de les conserver », indique Mohamad Abdel-Aziz, vice-ministre des Antiquités et chef du projet du Caire historique. Il assure qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter d’une telle transformation en donnant l’exemple de différents édifices tels que la mai­son Séheimi devenue un centre cultu­rel, et le sabil Mohamad Ali utilisé comme musée. « Le plus important est de choisir le thème culturel adéquat au site », explique-t-il, affirmant que ce joyau architectural mamelouk fait par­tie de la campagne lancée en 2015 pour la sauvegarde de cent monuments historiques du Caire islamique. Si les uns acceptent cette réutilisation, d’autres par contre redoutent ses conséquences.

Selon eux, cela détériorera les murs du bâtiment remontant au XVIIIe siècle. « De tels projets exigent de nouveaux réseaux électriques et des équipements lourds », explique l’ar­chéologue Bassam Al-Chamaa. Le comité des ingénieurs a été chargé de faire un rapport sur le projet. Ce rap­port souligne le fait que le rez-de-chaussée n’est pas convenable pour un musée à cause de la fragilité du sol, la terre peut baisser et par la suite toucher tout l’édifice. « Les ingénieurs ont également conseillé la poursuite des fouilles dans la Tékiya, ce qui est impossible après sa transformation en musée », indique Mohamad Abdel-Latif, ex-directeur du département des monuments islamiques.

Si le côté technique est un vrai obs­tacle pour la transformation de l’édi­fice en musée, d’autres refusent l’idée d’associer un lieu de l’époque otto­mane à un auteur contemporain. C’est le cas de Bassam Al-Chamaa qui ne voit aucune relation entre la Tékiya et Naguib Mahfouz, prix Nobel de litté­rature en 1988. Al-Saïd Helmi, direc­teur du secteur des Monuments isla­miques et coptes au ministère des Antiquités, estime au contraire que « Mahfouz a passé une grande partie de sa vie dans ce quartier puisqu’il est né en 1911 à Gamaliya, et on retrouve d’ailleurs l’ambiance du quartier d’Al-Azhar et d’Al-Hussein dans la plupart de ses romans ». Outre cette raison, certains craignent que le minis­tère des Antiquités ne soit privé du revenu exceptionnel obtenu grâce aux billets vendus pour la visite du com­plexe d’Aboul-Dahab. « L’idée de la réutilisation de la Tékiya n’est pas récente. Dès 2006, lors de l’inaugura­tion du complexe de Mohamad Aboul-Dahab, l’ancien ministre de la Culture Farouk Hosni, avait déclaré vouloir transformer la Tékiya en un musée dédié à Naguib Mahfouz. Un tel musée attirera de nombreux visiteurs étran­gers passionnés de la littérature de Naguib Mahfouz dont la renommée, il ne faut pas l’oublier, dépasse large­ment nos frontières », explique Al-Saïd Helmi.

Pour ou contre, une chose est sûre : la Tékiya restera accessible aux visi­teurs du complexe religieux d’Aboul-Dahab.

Qui est Aboul-Dahab ?

Mohamad Aboul-Dahab était un Mamelouk à l’époque ottomane. Acheté en 1761 par Ali Beik Al-Kébir qui régnait au Caire à cette époque, celui-ci l’éduqua et par la suite le nomma « émir » et responsable financier. Célèbre pour sa générosité, en distribuant des pièces d’or aux pauvres lors des cérémonies offi­cielles, il fut surnommé Aboul-Dahab, ce qui signifie « le père de l’or ». Mort en 1775, il est enterré en Egypte.

Le complexe d’Aboul-Dahab et la Tékiya

Le complexe religieux d’Aboul-Dahab se trouve en face de la mos­quée d’Al-Azhar. Il renferme une mosquée considérée comme l’une des mosquées suspendues puisqu’elle est construite au-dessus du niveau de la route. Son minaret est un exemple unique de minarets ottomans. A l’intérieur de l’entrée principale, se trouve la tombe du fondateur de la mosquée, Aboul-Dahab. En plus de la mosquée, il y a également une clinique, un bassin pour faire boire les animaux et un sabil. Sa Tékiya, d’architecture mamelouke, appartient au complexe d’Al-Ghouri. Elle se caractérise par un style architectural unique. Construite sur trois étages, elle abrite une cour principale qui renferme une fontaine qui reçoit l’eau d’un puits creusé spécialement pour servir les visiteurs, essentiellement soufis de la Tékiya. Cet édifice créé pour aider Al-Azhar dans sa mission religieuse éducative est utilisé jusqu’à maintenant.

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