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Le dollar en perte de vitesse

Amani Gamal El Din, Mardi, 21 mai 2019

Pour la première fois depuis longtemps, le dollar s'échange à moins de 17 L.E., un fait dû notamment à l'afflux des recettes touristiques et à la hausse des investissements étrangers dans les titres publics. L'évolution du taux de change reste toutefois tributaire de nombreux facteurs. Décryptage.

Le dollar en perte de vitesse
Le taux de change sera fluctuant en 2019.

Ce que les Egyptiens attendaient avec impatience est arrivé : la livre égyptienne est remontée face au dollar, et pour la pre­mière fois depuis deux ans, le billet vert s’échange en dessous de la barre des 17 L.E. La Banque Centrale d’Egypte (BCE) a ainsi déclaré dans un communiqué publié jeudi 16 mai : « La livre égyptienne poursuit son redressement face au dollar et s’est échangée à 16,99 L.E. pour un dollar, qui a perdu envi­ron 87 piastres depuis le début 2019 ». Le précédent renforcement avait eu lieu mardi 19 mars, lorsque le dollar s’était échangé à 17,25 L.E., perdant 52 piastres en deux mois. Depuis le flottement en novembre 2016, le taux de change le plus bas avait été enregistré en février 2017 à 17,5 L.E.

Cette bonne nouvelle intervient alors que les prévisions des banques d’investissement Beltone Financial et Sigma avaient indiqué que dans l’année fiscale 2018-2019, la livre égyptienne maintiendrait les niveaux de 2017-2018, soit un taux de change aux alen­tours de 17,9 L.E. Il existe plusieurs raisons logiques derrière le redressement de la livre égyptienne face au dollar. Selon les déclara­tions de Radwa Al-Sweifi, analyste en chef auprès de la banque d’investissement Pharos, dans le quotidien Al-Shorouk, il est dû aux sources qui injectent des dollars de manière durable, notamment le tourisme, dont les acti­vités ont généré un afflux croissant de devises étrangères. Selon la Banque Centrale, ces recettes ont augmenté de 36,4 % dans la pre­mière moitié de l’année fiscale 2018-2019, atteignant 6,8 milliards de dollars, contre 4,9 milliards de dollars pendant la même période en 2017-2018.

Une autre de ces sources a été évoquée dans le communiqué de la Banque Centrale. Selon le ministère des Finances, les investissements étrangers dans les titres publics ont atteint, au mois d’avril, 16,7 milliards de dollars, contre une moyenne de 12 milliards en 2017-2018. Selon la BCE, en février dernier, ils se chif­fraient à 14,3 milliards de dollars, contre 13,2 milliards en janvier.

Hany Farahat, analyste économiste auprès de la banque d’investissement CI Capital, explique que l’appréciation de la livre égyp­tienne a été en grande partie soutenue par un flux de capitaux qui a commencé voilà un mois et qui se poursuit, que ce soit au niveau des investissements étrangers dans les titres publics ou en Bourse. Il ajoute que l’annula­tion du « repatriation mechanism » (un méca­nisme mis en place par la BCE pour s’assurer que les investisseurs étrangers peuvent avoir accès aux devises étrangères lorsqu’ils décident de se retirer des titres publics) a permis de mettre fin à la distorsion au niveau de l’offre et de la demande du billet vert dans le système interbancaire. « L’offre en dollars ne s’accompagne pas d’une forte demande. Il est donc tout à fait normal que le taux de change connaisse cette baisse ». Et d’expli­quer que le recul de la demande est dû à deux facteurs, le premier étant les mesures gouver­nementales visant à réduire les importations et le deuxième les taux d’intérêt élevés. S’ajoute à cela l’amélioration des conditions macro économiques globales et les flux de capitaux vers les marchés émergents, ce qui se reflète directement sur les devises étran­gères.

Des prévisions difficiles à faire

Israa Ahmed, analyste macroéconomique auprès de Shoaa Capital, précise que 4 fac­teurs détermineront les futurs scénarios pour la livre égyptienne : les décisions de la BCE en matière de taux d’intérêt, le taux de change effectif, les conditions globales et les besoins pour combler les écarts financiers. D’autres experts économiques, comme Riham Al-Dessouqi, y ajoutent un 5e, soit l’offre et la demande, qui, selon elle, ne peuvent pas être mesurées ou prévues en Egypte.

Une approche plus radicale est adoptée par Omar Al-Shenety, macro-analyste auprès de la banque d’investissement Pharos Holding. Celui-ci estime qu’aujourd’hui, la monnaie égyptienne n’est pas correctement évaluée. « Nous avons appris en économie une for­mule qui s’appelle le taux de change effectif réel, qui est un outil pour mesurer les chan­gements des dynamiques et des variables qui influencent la capacité de compétition de la monnaie locale à travers ce qu’on appelle l’écart d’inflation. On calcule l’écart d’infla­tion avec les partenaires commerciaux, en tête les Etats-Unis, et on obtient l’écart du taux de change. L’inflation aux Etats-Unis est de + 2 % et en Egypte de +10 %, ce qui veut dire que la livre devrait reculer de 8 % devant le dollar ». Esraa Ahmed, de Shoaa Capital, est d’un autre avis. Elle indique que pour mieux saisir les fluctuations et avoir une ten­dance générale du taux de change, il faut faire un calcul cumulatif de l’écart d’inflation sur 10 ans.

Selon elle, il n’existe pas actuellement de pressions structurelles sur la livre qui entraîne­raient une dépréciation à court terme. Or, la situation est différente sur le long terme, comme elle l’explique : « Les facteurs écono­miques structurels, le déficit chronique de la balance commerciale, les politiques d’assou­plissement monétaire de la Banque Centrale et les circonstances globales peuvent gagner en acuité à l’avenir et faire pression sur la livre égyptienne ». Un avis que partage Mohamed Abou Bacha, vice-président de la recherche auprès du groupe financier EFG Hermes, selon qui le dollar a atteint le plus bas niveau devant la livre égyptienne. A moyen terme, il écarte la possibilité que le taux de change reste en des­sous de la barre des 17 L.E., étant donné le ralentissement probable des investissements étrangers dans les titres publics à la lumière de la baisse des taux d’intérêt.

En cas de pressions, Esraa Ahmed n’exclut pas une intervention de la Banque Centrale. « Cela est tout à fait normal et n’a pas lieu en catimini. Ce ne sera pas une violation du sys­tème flottant. Les Banques Centrales inter­viennent dans certaines conditions. Selon le Fonds Monétaire International (FMI), cette intervention est directe ou indirecte, afin de mettre un terme aux fluctuations sévères, et ceci ne compromet en rien la flexibilité du système flottant. Il ne s’agit pas de viser un taux de change déterminé. Par exemple, la Banque Centrale russe achète et vend des devises étran­gères pour éviter les fluctuations liées aux prix de l’énergie », écrit-elle dans le rapport de Shoaa Capital. Elle souligne qu’il est difficile de prévoir l’évolution du taux de change, parce que les mécanismes du marché mondial et égyp­tien changent chaque jour. Si les analystes s’accordent à dire que le taux de change fluc­tuera entre 17 et 17,5 L.E. pour un dollar, Esraa Ahmed, elle, reste prudente. « Prévoir le taux de change de la livre égyptienne serait se lancer dans un jeu de hasard », conclut-elle.

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