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Mostafa Nabli, ancien directeur de la région Mena à la Banque mondiale « Croissance et égalité ne sont pas contradictoires »

Salma Hussein, Lundi, 01 juillet 2013

Mostafa Nabli, ancien directeur de la région Mena à la Banque mondiale et gouverneur de la Banque centrale de Tunisie après la révolution (2011-2012), met en garde contre tout déraillement de la période de transition dans les pays arabes.

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Al-ahram hebdo : Quels problèmes économiques vous inquiètent le plus : ceux hérités de l’avant-révolution ou ceux émanant de la période de transition qui se prolonge en Tunisie comme en Egypte ?

Mostafa Nabli : Le passé est le passé. La question qui inquiète maintenant est la suivante : quelles conditions sommes-nous en train de créer pour construire notre avenir ? Beaucoup s’inquiètent au vu de la mauvaise situation économique pendant la période de transition. Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les implications à long terme de ce qui se passe maintenant. Ainsi, remédier à l’instabilité des indicateurs macro-économiques (ndlr : chômage, inflation et déficit budgétaire) prendra beaucoup de temps. C’est un processus douloureux, il aura un impact négatif sur la croissance économique. Ensuite, l’une des raisons pour lesquelles les révolutions ont eu lieu était le besoin d’une meilleure gouvernance pour remédier à la corruption et au « capitalisme du copinage ». Or, je ne vois pas que la transition a amélioré la gouvernance, ni qu’elle a instauré les conditions pour la renforcer. Prenons l’investissement. Il n’y a pas eu de réformes pour mettre sur le même pied d’égalité tous les investisseurs, aplanir le terrain pour qu’ils aient accès aux informations liées à la création de nouveaux projets. Enfin, il y a le sujet de l’affaiblissement des institutions du pays. Si cette période de transition perdure, il est possible que les institutions étatiques s’effondrent.

Ces institutions modelées par les dictatures ne sont-elles pas déjà faibles et corrompues ? Pourquoi ne pas les reconstruire ?

— Il faut améliorer leurs performances sans les ébranler. C’est un processus délicat, car si elles sont reconstruites, nous nous retrouverons dans une situation chaotique, où la sécurité et la justice sont absentes et ainsi de suite. Donc, la question qui inquiète est la suivante : à quel point la transition contribue-t-elle à réformer les institutions ? En l’absence de ces institutions, nous n’aurons pas les prérequis du développement. Puis vient le quatrième de mes soucis : quelle motivation donnons-nous au travail ? Car les jeunes sont démotivés. Alors comment les inciter à travailler plus ? Comment accroître leur productivité ? Les fonctionnaires n’offrent pas de services de grande qualité, ils estiment être mal payés ou ressentent de l’injustice. Si cela perdure, cela se traduira par une baisse de la productivité et un ralentissement économique.

Pouvez-vous expliquer davantage votre préoccupation quant à l’instabilité macro-économique ?

— Il y a 3 genres d’instabilités : monétaire, comme l’inflation qui mène à la baisse de la valeur réelle des salaires. C’est un facteur qui risque de nous précipiter dans un cercle vicieux difficile à briser. L’inflation amène le gouvernement à augmenter les salaires, ce qui engendre plus d’inflation et ainsi de suite. Deuxièmement, le déficit fiscal croissant qui limite les options face à l’Etat. Combler ce déficit mène à un épuisement des ressources disponibles pour l’investissement. Et enfin, l’instabilité des comptes avec l’étranger et l’endettement extérieur et leurs impacts sur les réserves en devises et la valeur de la monnaie nationale. En Egypte comme en Tunisie, nous voyons que le montant des devises qui sortent du pays, sous forme d’importations de biens et services entre autres, est supérieur aux devises qui entrent dans le pays grâce au tourisme, aux exportations ou aux investissements étrangers directs. En conséquence, les réserves en devises s’épuisent et les monnaies locales se déprécient.

Gouverneur de la Banque centrale de Tunisie au lendemain de la révolution, vous étiez responsable du dossier de la gestion des comptes extérieurs. Qu’avez-vous fait pour les rétablir ?

— C’était très difficile, parce que d’abord beaucoup d’instruments n’étaient pas à la disposition de la Banque centrale, en raison de facteurs exogènes. Par exemple, comment booster les exportations ? Cela ne relève pas seulement du taux de change, mais d’un certain nombre d’institutions et de facteurs qui sont hors de contrôle de la Banque centrale. Quand le tourisme ralentit, les ressources en devises diminuent pour des raisons indépendantes de la Banque centrale, qui doit gérer les réserves en devises et remédier à leur épuisement. Le plus difficile est de trouver l’équilibre entre la dépréciation de la monnaie locale et l’épuisement des réserves en dollars. De plus, comment la banque centrale peut-elle gérer l’inflation sans nuire à la croissance ? La Banque centrale est dans une situation difficile, car ce n’est pas elle qui décide, elle récolte de ce que d’autres ont semé.

En Egypte comme en Tunisie, 2 écoles se font face : l’une veut la « croissance d’abord, la distribution ensuite » et l’autre « distribuer les fruits de la croissance au fur et à mesure ». A laquelle appartenez-vous ?

— Nous n’avons pas le luxe de choisir. On ne peut ni redistribuer sans croissance, ni croître sans avoir le souci de savoir qui va profiter de cette croissance. Croissance et égalité ne sont pas contradictoires. Les fruits de la croissance doivent aller à de plus larges segments de la société, en créant des emplois, puis en soutenant les pauvres.

Vous constituez en ce moment une base de données sur l’inégalité dans les pays arabes. Comment la perception de l’inégalité sociale est-elle perçue d’un pays à l’autre ?

— Pendant la révolution en Tunisie, les Tunisiens enragés ont uniquement ciblé les maisons des responsables corrompus. Les richesses accumulées grâce à la corruption sont celles qui sont perçues comme injustes. Aux Etats-Unis, on ne hait pas Bill Gates parce qu’il est riche. Il mérite sa fortune accumulée grâce à son travail et sa créativité. La corruption, en revanche, crée des richesses non méritées. En plus, elle crée de l’inefficacité économique, parce que les ressources ne sont pas allouées à ceux qui sont les plus aptes à les investir, mais aux plus influents, aux plus proches du pouvoir. Donc, ces derniers cumulent leurs fortunes non pas parce qu’ils sont plus productifs, mais parce qu’ils sont « mieux connectés ». Cela est destructeur du point de vue social, car ainsi se crée un sentiment d’injustice plus dur que l’inégalité des revenus. Les révolutions arabes ont été déclenchées en raison de la prépondérance de la corruption : trop de gens riches grâce à leur connexion au régime en place .

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