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Ethiopie : Un avenir équivoque

Mohamed Abdelkarim Ahmed , Lundi, 07 février 2022

Alors que le conflit au Tigré s’enfonce dans une nouvelle phase ambivalente, l’annonce du lancement d’un dialogue national suscite de nombreuses interrogations. Analyse.

Ethiopie : Un avenir  quivoque

La crise politique et sécuritaire en Ethiopie est entrée en novembre dernier dans sa deuxième année. Et plus d’un an après le déclenchement du conflit au Tigré, le premier ministre, Abiy Ahmed, a réussi à changer l’équilibre des forces sur le terrain, avec le soutien total de l’Erythrée voisine, auquel s’ajoute un appui militaire venant d’autres pays. Avec la supériorité militaire des forces gouvernementales, la situation sur le terrain est revenue à l’avant-juin 2021, lorsque le gouvernement annonçait un cessez-le-feu « unilatéral et inconditionnel » après que les rebelles tigréens du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) eurent pris la capitale de la région, Mekele. Pour autant, et malgré l’annonce, en début d’année, de la libération de prisonniers politiques, du lancement d’un « dialogue national » par Abiy Ahmed et de l’appel de ce dernier à une « réconciliation nationale », le règlement de la crise éthiopienne doit inévitablement passer par l’extérieur.

L’agenda du dialogue national tournera autour deux options: ou bien l’Etat adopte un système centralisé en harmonie avec la volonté du premier ministre et de ses alliés, malgré les risques sur la stabilité politique, ou bien il préserve le fédéralisme tout en diminuant le pouvoir d’Addis-Abeba au profit des régions. Mais, selon les signaux actuels, une option médiane est envisageable.

Cependant, le dialogue national fait face à une déficience de taille: l’exclusion de parties opposées à Abiy Ahmed. Ce qui le remet en question entièrement et jette des doutes sur ses conclusions. Pourtant, de plus en plus d’appels sont lancés pour inclure l’ensemble des parties éthiopiennes, dont les Oromo et les Tigréens (la moitié du peuple). Les exclure serait donc une décision erronée. Et sans une participation globale et des concessions douloureuses de toutes les parties, aucune issue n’est à espérer du dialogue. Ceci est d’autant plus vrai que la réalité sur le terrain a prouvé l’impossibilité de trancher le conflit militairement.

Ainsi, face à la nature du régime d’Abiy Ahmed et son incapacité à représenter l’Etat national avec toutes ses composantes — et ce, malgré ses récentes tentatives, à l’instar de sa visite, les 24 et 25 janvier, au Somali, région marginalisée du pays—, la sortie de crise reste tributaire des rôles régionaux et internationaux.

Washington et Pékin à la manoeuvre

Pour ce qui est des Etats-Unis, partenaire stratégique de l’Ethiopie, la nomination, le 6 janvier, du diplomate chevronné David Satterfield comme nouvel émissaire pour la Corne de l’Afrique et l’appel téléphonique entre le président américain, Joe Biden, et le premier ministre éthiopien, le 11 janvier, le premier du genre, laissent croire un intérêt américain et un soutien au dialogue national, auquel Washington a plus d’une fois appelé.

Parallèlement, Washington détient d’importantes cartes de pression économiques et politiques sur Addis-Abeba. Qu’il s’agisse de stimuli économiques et politiques ou, de l’autre côté, de sanctions à l’encontre de personnalités politiques éthiopiennes et de la poursuite de la suspension de l’Ethiopie de l’AGOA, la Loi sur la croissance et les opportunités de développement.

Quant à la Chine, elle a une présence remarquable dans la Corne de l’Afrique en général et en Ethiopie en particulier. Pékin est d’ailleurs le plus grand investisseur étranger en Ethiopie, un pays lourdement impacté économiquement par le coût de la guerre. Et parallèlement à sa présence économique, la Chine affiche envers la région un intérêt politique et militaire qui prend de l’ampleur, contrairement à la politique chinoise officielle de non-ingérence. L’intérêt de la Chine pour la région se traduit par une présence militaire à Djibouti et l’intention, d’après Washington, d’installer une base militaire au Kenya. Autre indice, la création du poste d’envoyé spécial chinois pour la Corne de l’Afrique, qui va être prochainement nommé. Si les Américains sont jusqu’à présent toujours à la manoeuvre dans la région, les Chinois veulent désormais avoir leur place et engager une médiation kényane dans la crise en Ethiopie, tout en misant sur son rôle économique.

Ainsi, le dialogue politique en Ethiopie retient l’attention de la communauté internationale, qui parie sur l’engagement des différentes parties prenantes et leur position vis-à-vis des problèmes chroniques du pays, comme la politique d’exclusion, le déséquilibre dans le développement économique et la non-représentation juste des différentes composantes du peuple. Reste à dire que si ce dialogue parvient à lancer une vraie transition, le tout est de savoir si Abiy Ahmed l’acceptera ou non, et si oui, quelle sera sa vision à ce sujet .

*Chercheur, spécialiste de l’Afrique

 
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