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Mohamad Gomaa : Maliki s’est lancé dans une aventure dangereuse 

Maha Salem, Mardi, 17 juin 2014

Dr Mohamad Gomaa, politologue au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram au Caire, analyse la situation en Iraq et les raisons de l’avancée de l’EIIL.

Iraq
(Photo : AP)

Al-ahram hebdo : L’avancée de l’EIIL en Iraq soulève un tas d’interrogations sur la puissance de cette milice, son financement ... Pouvez-vous nous éclairer ?

Dr Mohamad Gomaa: Tout d’abord, il ne faut pas surestimer la force de ces milices. Cette force vient de la faiblesse des forces iraqiennes ou syriennes. Ce qui se passe actuellement est un reflet du conflit entre l’Iran et les pays du Golfe: chaque camp profite de la situation interne en Iraq et en Syrie pour élargir son influence.

Au début, l’Arabie saoudite a aidé ces milices en Syrie et en Iraq pour contrer l’influence de l’Iran et faire pression sur Téhéran pour cesser de soutenir le président syrien Bachar Al-Assad. C’est comme s’il s’agissait d’un certain accord tacite entre l’Arabie saoudite et l’Iran, pour que ces deux pays n’interviennent pas d’une façon directe dans les affaires et les conflits en Iraq et en Syrie. Et ces milices profitent de la situation en Iraq et en Syrie pour réaliser leur propre agenda.

— Mais comment l’EIIL a-t-il pu recruter autant de combattants en Iraq et en Syrie simultanément ?

— Encore une fois, Il ne faut pas exagérer leur nombre. En Syrie, beaucoup de rebelles et de militants anti-Bachar ont rejoint leurs rangs. Mais en Iraq, c’est plus compliqué. Il y a d’abord les combattants qui luttaient contre les troupes américaines, certains membres de l’ancien parti Baas qui gouvernaient l’Iraq sous Saddam Hussein et veulent retourner au pouvoir. Il y a aussi les anciens dirigeants de l’armée iraqienne qui a été disloquée en 2003. Et enfin, il y a les tribus sunnites hostiles à la politique de Maliki. Tous ces éléments ont conclu un sorte d’accord entre eux pour détruire le pouvoir de Maliki et faire chuter son régime.

— Quelle est leur position réelle sur le terrain, que ce soit en Iraq ou en Syrie ?

— En Syrie, ils ne progressent pas rapidement, au contraire, l’armée syrienne freine leur progrès grâce à sa puissance et à sa force. Ce qui n’est pas le cas en Iraq, où la situation sécuritaire est en pleine détérioration avec une nette augmentation des actes de violences. De plus, en Iraq, ni l’armée, ni la police ne sont fortes ou bien équipées, et cela à cause de la politique confessionnelle de Maliki. Ce dernier s’est employé à renforcer l’hégémonie chiite dans le pays. Ainsi, il a largement compté sur les chiites pour former son armée. Il a même fait intégrer des milices chiites armées à l’armée iraqienne, en leur accordant des postes de premier plan et en éloignant ainsi les anciens dirigeants de l’armée, uniquement parce qu’ils sont sunnites. Outre le danger de ce sectarisme, il a donné lieu à une armée faible, les chiites possèdent des armes mais ils n’ont pas d’expérience.

— Quel avenir pour Maliki face à ces développements ?

— Malgré la victoire de Maliki aux récentes législatives, il a du mal à former un nouveau gouvernement, car les partis refusent de s’allier avec lui. Sa gestion des affaires de l’Etat et son sectarisme sont fortement critiqués. Aujourd’hui, il tente son dernier coup. Je pense qu’il s’est lancé dans une aventure dangereuse pour garantir sa survie. Peut-être a-t-il laissé faire, afin d’exaspérer la peur des chiites, et ainsi, exercer une certaine pression sur les différents mouvements chiites opposés à sa politique, afin de s’allier avec lui.

Maliki oeuvre à marginaliser les sunnites du pays, ce qui ne plaît pas à l’ensemble des chiites. Certains y voient une politique intransigeante qui ne fait que de mettre de l’huile sur le feu. D’autant plus que les récentes déclarations de Maliki peuvent entraîner le pays dans une guerre civile.

— L’entrée en jeu de l’EIIL n’est-elle pas une nouvelle phase dans le conflit entre les chiites et les sunnites ?

— On peut dire que l’injustice et l’oppression exercées par les régimes chiites et alaouites sur les sunnites en Iraq et en Syrie les ont poussés à faire tout et n’importe quoi. Ils sont disposés à s’allier au diable, et le diable n’est autre que les milices extrémistes.

— La politique interventionniste occidentale n’a auparavant pas donné de fruits, pas plus que l’inertie actuelle. Quel rôle doit avoir la communauté internationale ?

— L’Occident n’intervient que pour protéger ses propres intérêts. Les Etats-Unis ne reviendront jamais sur le territoire iraqien si leurs intérêts sont protégés et la sécurité d’Israël n’est pas en danger, comme c’est le cas en Syrie. Ils peuvent aider l’aviation iraqienne, mais une intervention terrestre n’est pas envisageable.

— Quel est le rôle de la Turquie ?

— La Turquie a d’abord encouragé la montée des régimes islamistes pour retrouver l’hégémonie dont elle jouissait sous l’Empire ottoman. Elle a également tenté de soutenir l’opposition syrienne dans le même objectif. Cela dit, la décomposition éventuelle de l’Iraq est une menace pour la stabilité de la Turquie et de l’ensemble de la région.

L'EIIL : puissance armée et extrémisme

Pratiquement inconnu il y a à peine quelques mois, l’Etat Islamique en Iraq et au Levant (EIIL) occupe désormais le devant de la scène médiatique depuis l’offensive lancée la semaine dernière en Iraq.

L’EIIL est une émanation d’ISI (Etat Islamique en Iraq), une branche iraqienne d’Al-Qaëda dirigée par Abou-Bakr Al-Bagdadi. En avril 2013, il annonce qu’ISI et le Front Al-Nosra, groupe djihadiste présent en Syrie, fusionnent pour devenir l’Etat islamique en Iraq et au Levant. Mais Al-Nosra refuse, et une guerre généralisée éclate entre eux à partir de janvier 2014.

Al-Qaëda intervient et demande alors que l’EIIL se concentre sur l’Iraq et laisse la Syrie à Al-Nosra. L’EIIL refuse et conteste ouvertement l’autorité du chef d’Al-Qaëda, Ayman Al-Zawahri, qui finit par les désavouer publiquement. Autonome grâce aux ressources acquises avec la contrebande pétrolière, le groupe assume son indépendance financière.

L’EIIL n’a jamais fait allégeance au chef d’Al-Qaëda. Mais le groupe revendique la même idéologie djihadiste, et veut instaurer un Etat islamique dans une région située entre la Syrie et l’Iraq. Ces groupes sont déterminés à l’emporter aussi bien sur le front iraqien que sur le front syrien, pour réinstaurer un calife musulman dans la région, régie par « les règles de la charia ».

L’EIIL ne semble pas bénéficier du soutien ouvert d’un Etat. En Iraq, le groupe dépend de personnalités tribales locales, notamment de certaines minorités sunnites, mises au ban par le gouvernement chiite, installé depuis la chute de Saddam Hussein. En Syrie, il est considéré comme la force combattante la plus efficace contre le régime du président Bachar Al-Assad.

Mais après avoir été initialement bien accueilli par certains rebelles syriens, sa volonté d’hégémonie et les atrocités qui lui sont attribuées, notamment l’enlèvement et l’exécution de civils et de rebelles de mouvements rivaux, ont poussé l’ensemble des coalitions rebelles à retourner leurs armes contre lui.

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