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Iraq : La bataille d’Al-Anbar

Abir Taleb avec agences, Lundi, 06 janvier 2014

Le gouvernement iraqien a perdu le contrôle de la ville de Fallouja, tombée aux mains du groupe armé de l'Etat islamique en Syrie et au Levant (EIIL), lié à Al-Qaëda, après plusieurs jours de combats.

Iraq
L'Iraq a perdu la ville de Fallouja. (Photo : AP)

« L’Etat islamique » a été décrété à Fallouja, grande ville de 300 000 habitants située à moins de 70 km à l’ouest de Bagdad. L’EIIL a nommé un gouverneur pour la ville. Le groupe armé de l’Etat islamique en Syrie et au Levant a conquis la ville le 4 janvier après de violents combats entamés il y a plus d’une semaine. La ville et sa région sont un bastion sunnite, hostile au premier ministre iraqien, le chiite Nouri Al-Maliki. Le chef-lieu d’Al-Anbar, Ramadi (100 km à l’ouest de Bagdad), est également partiellement aux mains des islamistes. Un correspondant de l’AFP sur place a confirmé que Fallouja était « totalement contrôlée par Al-Qaëda », assurant que « ni les forces de sécurité ni celles des (milices anti-Qaëda) Sahwa n’étaient présentes dans Fallouja ». L’électricité était totalement coupée, et les groupes électrogènes ne fonctionnaient pas en raison d’une pénurie de carburant.

Telle est donc la situation sur le terrain à Al-Anbar, dix jours après le lancement de l’opération militaire par M. Maliki. Les combats ont été déclenchés par le démantèlement d’un camp de protestataires antigouvernementaux dans la province d’Al-Anbar, bastion sunnite hostile à M. Maliki, un chiite accusé d’accaparer le pouvoir et de marginaliser les sunnites.

Aucun bilan global des violences de la semaine à Fallouja ou à Ramadi n’était disponible, mais des responsables ont fait état de 103 morts vendredi, dont 32 civils, et de 65 morts samedi, dont 55 combattants liés à Al-Qaëda. « Nous ne céderons pas tant que nous n’aurons pas vaincu tous les groupes terroristes et sauvé notre peuple à Anbar », a assuré le premier ministre Nouri Al-Maliki, selon des propos rapportés par la télévision d’Etat Iraqiya.

Suite à ces évolutions, les Etats-Unis ont déclaré suivre de près la situation en Iraq. « Nous resterons aux côtés du gouvernement iraqien qui lutte pour repousser les insurgés. Les Etats-Unis continueront d’être en contact étroit (avec les autorités de Bagdad) (...), nous les aiderons dans leur combat mais c’est un combat qu’elles doivent à terme gagner elles-mêmes et j’ai confiance dans le fait qu’elles peuvent y parvenir », a déclaré le secrétaire d’Etat américain John Kerry, en tournée au Moyen-Orient.

Pêle-mêle insurgés/population

Or, si l’EIIL et Al-Qaëda sont bel et bien présents, et actifs, en Iraq, la bataille d’Al-Anbar tend à se confondre à une bataille contre les opposants sunnites au premier ministre iraqien. A Fallouja, l’EIIL a reçu l’appui de certaines milices locales et contrôle le nord et l’est de la ville. Et Al-Anbar est entre les mains à la fois d’islamistes que de certaines tribus sunnites, hostiles au gouvernement du premier ministre chiite Nouri Al-Maliki.

Car la situation est extrêmement confuse dans cette région de l’Iraq. A Ramadi, (50 km plus à l’ouest), des miliciens tribaux se sont alliés à l’armée iraqienne pour combattre les hommes d’Al-Qaëda. Des unités spéciales antiterroristes combattaient samedi les djihadistes dans les rues, alors que l’armée était restée jusqu’ici cantonnée dans les faubourgs de la ville. Mais dans le même temps, toujours à Ramadi, le chef d’une milice sunnite locale, le cheikh Rafe’a Abdoulkarim Albou Fahad, cité par Reuters, a souligné qu’il était difficile pour les hommes des tribus de pourchasser les insurgés dans le sud et l’est de Ramadi parce que certaines familles les ont accueillis chez elles. « Nous ne parvenons pas à persuader les gens de les mettre dehors », a-t-il déclaré.

De quoi compliquer la tâche de l’armée iraqienne, qui dit contrôler l’entrée de Fallouja, et qui se préparerait à frapper dans les deux villes. « Nous demandons aux habitants de Ramadi et de Fallouja de s’éloigner le plus possible des positions des insurgés que nous allons frapper dans les prochaines heures », a déclaré Samir Al-Chouiali, conseiller presse du chef des unités antiterroristes, également cité par Reuters.

Par ailleurs, la prise de Fallouja par des combattants liés à Al-Qaëda met Nouri Al-Maliki dans l’embarras. Parallèlement à la résurgence du réseau extrémiste dans ce pays de plus en plus instable, la grogne des sunnites, elle, ne cesse d’augmenter. L’Iraq craint ainsi de revivre les heures sombres de l’insurrection anti-américaine, alors que les élections législatives sont prévues au printemps prochain.

De la bouche même du commandant des forces terrestres iraqiennes, le général Ali Ghaidan Majeed, cité par l’AFP, trois groupes sont actuellement aux prises : les forces de sécurité et leurs alliés des tribus, l’EIIL, et des membres du « Conseil militaire des tribus », anti-gouvernement. De quoi étendre le conflit à bien plus qu’une lutte contre Al-Qaëda.

Fallouja la rebelle

Fallouja, deuxième ville de la province d’Al-Anbar, est au coeur du triangle sunnite, au centre de l’Iraq. Déjà frondeuse sous Saddam Hussein, cette ville de 300 000 habitants, célèbre pour sa centaine de mosquées aux minarets verts, est, aux yeux du gouvernement de Nouri Al-Maliki, de ses prédécesseurs et même des Américains, une sorte de tumeur cancérigène d’où prolifèrent, à travers tout le triangle sunnite, d’inacceptables métastases.
La prise de cette ville par les rebelles de l’EIIL n’est pas sans rappeler la bataille de Fallouja qui a opposé en 2004 la guérilla iraqienne aux forces armées des Etats-Unis, appuyées par l’armée iraqienne gouvernementale. En effet, les violences actuelles sont les pires qu’ait connues depuis des années la province d’Al-Anbar, bastion de l’insurrection après l’invasion américaine en 2003. L’armée américaine a compté dans cette seule province près d’un tiers de ses pertes en Iraq, selon le site indépendant icasualties. Et selon les experts, la situation à Al-Anbar est comparable aux heures noires du plus fort de l’insurrection post-2003.
En avril 2004, déjà, 2 000 marines avaient tenté de pénétrer dans Fallouja, avant de rebrousser chemin face aux protestations du gouvernement iraqien — à l’époque intérimaire — et de la quasi-totalité des dignitaires religieux du pays, chiites compris. Trois jours de combat avaient fait alors 600 victimes civiles. Cette fois, la donne a changé. Les leaders chiites ont intégré le jeu politique et le gouvernement de l’époque dirigé par Iyad Allaoui est aux ordres : rien ne s’oppose plus à l’offensive américaine finale. Celle-ci a lieu entre le 8 et le 20 novembre 2004. Bilan : 470 morts et 1 200 blessés, selon l’armée américaine.
A l’époque, cet affrontement, le plus long et le plus dur pour les Américains depuis la chute de Saddam Hussein, est perçu dans tout le monde arabe comme un acte de résistance héroïque et, aux Etats-Unis, comme une victoire. En effet, militairement, la bataille s’achève sur une victoire américaine. Militairement seulement. Presque dix ans après, force est de constater que l’insurrection n’a pas été battue. Au contraire.
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