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Temps durs au Liban

Abir Taleb , (avec Agences) , Mercredi, 01 février 2023

Au vide politique et à la crise économique s’ajoute désormais un bras de fer judiciaire entre le juge chargé de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth et le procureur général. Le Liban s’enfonce encore plus dans l’abîme.

Temps durs au Liban
Manifestation de proches des victimes de l’explosion du port de Beyrouth devant le Palais de justice de la ville, le 26 janvier. (Photo : AFP)

Les libanais ne savent plus où donner de la tête. Entre la crise économique et la monnaie qui s’est encore plus effondrée la semaine dernière, la vacance à la tête du pouvoir qui dure depuis plusieurs mois et la crise politique caractérisée par une dangereuse polarisation, et enfin celle au sujet de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth, le pays du Cèdre n’est pas au bout de ses peines. En effet, c’est entre les « grands » que se joue désormais le bras de fer au sujet de cette enquête. Un bras de fer judiciaire entre le juge Tarek Bitar, chargé de ce dossier, et le procureur général, Ghassan Oueidate. Le premier a décidé, la semaine dernière, de rouvrir l’enquête après 13 mois de blocage et d’inculper le procureur général auprès de la Cour de cassation ; le second, en retour, a inculpé le magistrat pour « rébellion contre la justice » et « usurpation de pouvoir ».

Mais pour comprendre ces derniers développements, il faut remonter à plus loin. Chargé d’enquêter sur l’explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020, le juge Tarek Bitar avait dû interrompre son enquête il y a plus d’un an en raison d’énormes pressions politiques. Considéré indépendant, avec une réputation de juge incorruptible, Bitar dérange une grande partie de la classe politique. Et c’est cette classe politique qui, liguée contre lui, est à l’origine de l’interruption de l’enquête en décembre 2021, après une quarantaine de recours en récusation du juge Tarek Bitar. Ce dernier s’est notamment mis à dos le puissant Hezbollah, qui exige depuis plus d’un an son remplacement, l’accusant de partialité et de vouloir politiser l’enquête. La crise avait déjà atteint un point dangereux en octobre 2021, quand une manifestation organisée par le Hezbollah pour réclamer le départ de Bitar avait tourné à l’affrontement et avait fait 7 morts.

La bataille du juge non seulement avec le Hezbollah, mais aussi avec l’ensemble du parlement libanais, a ainsi entravé l’enquête. Avant que l’enquête ne soit suspendue, Bitar avait demandé à l’ancien parlement de lever l’immunité des anciens ministres affiliés au Hezbollah « en vue de la poursuite et de l’ouverture de procédures à leur encontre » pour le probable « crime de tentative de meurtre et de négligence ». Selon le juge, en étant conscients de l’existence du nitrate d’ammonium et en ne prenant pas de mesures pour empêcher une éventuelle explosion, ce qui s’est finalement produit, les députés en question pourraient être coupables de ces infractions. Cependant, le parlement a refusé de lever l’immunité des anciens ministres et ils n’ont pas pu être interrogés. En effet, l’explosion a été provoquée par l’explosion de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium stockées sans précaution au port, de l’aveu même des responsables qui étaient au courant de leur présence au port.

Coup de théâtre

La semaine dernière, Bitar, s’appuyant sur une jurisprudence, décide de son propre chef de reprendre l’enquête, faisant fi des recours en récusation qui le visent. Il commence par inculper, le 24 janvier, deux hauts responsables de la sécurité, le directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, considéré comme proche du Hezbollah, ainsi que le chef de la Sûreté d’Etat, Tony Saliba, proche du président sortant Michel Aoun, pour « homicide avec intention probable ». Mais le 25, le juge frappe plus fort en décidant d’inculper le procureur général auprès de la Cour de cassation, Ghassan Oueidate, et sept autres personnes parmi lesquelles trois magistrats. Le lendemain, le Parquet rejette toutes ces décisions et signifie au juge qu’il ne pouvait pas reprendre son enquête. « Puisqu’il (Bitar, ndlr) considère le Parquet comme inexistant, nous le considérons aussi comme inexistant », affirme Ghassan Oueidate à l’AFP. Le 26 janvier, il décide de poursuivre le juge pour « rébellion contre la justice » et « usurpation de pouvoir ». Le procureur Oueidate a en outre ordonné la libération de l’ensemble des personnes détenues sans jugement depuis l’explosion, notamment un responsable de la sécurité au port. « Le procureur n’a pas la prérogative de me poursuivre », a réagi Bitar, qui a refusé de comparaître jeudi dernier. « Je suis toujours chargé de l’enquête et je ne me dessaisirai pas de ce dossier », a-t-il insisté.

Au total, treize personnes sont poursuivies, dont cinq responsables que Tarek Bitar avait déjà inculpés par le passé, notamment l’ancien premier ministre Hassan Diab et d’anciens ministres, selon un responsable judiciaire. Le juge a fixé les dates de leurs interrogatoires, entre le 6 et le 13 février.

Avec des ingérences politiques répétées dans le processus judiciaire, les victimes et leurs familles commencent à perdre confiance et continuent d’appeler à un processus équitable et transparent. Le 26 janvier, des membres des familles des victimes se sont rassemblés à Beyrouth en signe de soutien au juge Bitar. Devant le Palais de justice, ils ont brandi les portraits de leurs proches tués dans l’explosion dantesque qui a dévasté des quartiers entiers de la capitale. Dans un communiqué, le collectif des familles des victimes a dénoncé « le coup d’Etat politique, sécuritaire et judiciaire » représenté par la décision de poursuivre le juge Bitar.

Ils continuent de réclamer justice. Mais tout semble indiquer que leurs revendications sont plus proches d’une utopie que d’un avenir proche.

 Une crise politico-économique persistante

Parallèlement aux tensions politiques, la situation économique continue de s’aggraver au Liban. Jeudi 26 janvier, des manifestants ont bloqué plusieurs routes à travers le territoire libanais, en signe de protestation contre la situation économique critique. Le jour même, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes du pays, dont la capitale Beyrouth, contre la forte dévaluation de la livre libanaise, qui est tombée ce jour-là à un niveau record face au dollar (60 500 livres pour un dollar). La veille, des dizaines de Libanais se sont rassemblées devant la Banque Centrale du Liban pour exprimer leur mécontentement vis-à-vis des circulaires publiées par l’établissement, qui pourraient, selon de nombreux Libanais, mener à la perte de leurs économies. L’inflation a atteint 171,2 % en 2022, selon l’Office central des statistiques libanais. La monnaie, elle, a perdu près de 97,5 % de sa valeur depuis le début de la crise financière du pays en 2019. Un effondrement qui risque de se poursuivre, notamment à cause du blocage politique. Le seul espoir est que la rencontre entre des représentants de la France, des Etats-Unis, de l’Arabie saoudite et du Qatar, prévue du 7 au 10 février, puisse parvenir à une feuille de route politique, premier pas vers une stabilisation.

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