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Nabih Berry : Hariri a été contraint à se retirer

Mohamed Al-Qazzaz, Mercredi, 23 février 2022

En présence au Caire pour assister à la 4e conférence du Parlement arabe, Nabih Berry, président de la Chambre des députés du Liban, parle de la situation complexe de son pays.

Nabih Berry

Al Ahram - Hebdo : Vous venez d’effectuer une visite-éclair au Caire. De quoi s’agissait-il ?

Nabih Berry : J’étais invité à la 4e conférence du Parlement arabe qui s’est tenue samedi 19 février. En règle générale, je n’assiste à aucune conférence du Parlement arabe s’il n’y a pas une présence unanime de tous les Etats arabes, sans exception. Cette conférence a été précédemment tenue en Jordanie, au cours de laquelle j’ai insisté sur le fait que la Syrie soit représentée. De fait, une délégation syrienne y a assisté. Tous mes remerciements aux responsables égyptiens pour avoir adressé l’invitation à la Syrie, d’autant que nous parlons aujourd’hui de solidarité arabe.

─ Comment évaluez-vous cette conférence ?

─ Malheureusement, nous sommes venus assister à une conférence de coopération et de solidarité arabe. Mais, le communiqué publié par la commission politique de la conférence a parlé de chaque pays arabe indépendamment de l’autre. Comme s’il n’y avait aucun lien entre eux. J’ai dit dans mon allocution que « la solidarité arabe fait défaut et que l’unité des positions et des visions est absente vis-à-vis des causes relatives à nos destins, nos intérêts communs ».

Autrefois, les relations entre les Etats reposaient sur la coopération militaire. Si jamais deux pays voisins sont en bonne relation, cela revient à la coopération militaire. Quand elle fait défaut, les relations deviennent tendues. Mais, aujourd’hui, l’économie est venue remplacer la coopération militaire.

─ Votre dernière visite en Egypte remonte à 2017, lorsque vous avez assisté au Forum mondial de la jeunesse, mais vous aviez quitté rapidement …

─ Au moment où l’avion que je prenais atterrissait à Charm Al-Cheikh, j’ai reçu un message du directeur de protocole du parlement libanais, Ali Ahmed, qui m’informait que le chef du gouvernement, Saad Hariri, affrontait un problème en Arabie saoudite. Immédiatement, nous avons contacté la présidence de la République égyptienne et j’ai exprimé ma volonté de rencontrer le président Abdel-Fattah Al-Sissi. La rencontre a alors eu lieu avant la tenue du forum. Avec le président Sissi, nous avons parlé de l’affaire de Saad Hariri. Plus tard, j’ai su que le ministre des Affaires étrangères égyptien, Sameh Choukri, avait effectué une visite à Riyad. L’Histoire se reproduit et ce qui se passe aujourd’hui au Liban me rappelle ces événements qui ont eu lieu il y a 5 ans. Je le dis franchement : certaines parties ont empêché Hariri de se présenter. Sa décision de se retirer de la vie politique ne revient pas à son entêtement ou son obstination. Il y a été contraint. C’est une réalité, qui n’est ni dans l’intérêt de la démocratie au Liban, ni dans l’intérêt de la composante libanaise qui repose sur le confessionnalisme. Saad représente un courant important, qui est le Courant du Futur, qui a beaucoup de crédit dans les rangs des Libanais.

─ Comment expliquez-vous ce qui se passe au Liban ? Et à quoi vous attendez-vous ?

─ Nous souffrons d'« un coronavirus politique ». Le Liban a toujours été surnommé « la Suisse de l’Orient ». Il n’est pas en faillite. Il est riche de ses actifs, de ses ressources avec en tête le gaz. Mais, le pays souffre d’un manque de liquidités, en raison de la détérioration de la situation économique à l’arrière-plan d’un vide politique. Pour ce qui est de l’avenir politique, nous prévoyons les élections parlementaires en mai prochain, qui seront suivies en octobre de l'élection présidentielle. Il faut absolument changer de méthodologie. Entre-temps, le gouvernement libanais devrait finaliser ses négociations avec le Fonds Monétaire International (FMI).

─ Vous tenez à organiser les législatives à la date prévue, mais certaines parties y sont opposées …

─ Personne ne peut empêcher la tenue des élections. Tous les courants politiques sont prêts à s’y engager. Et selon mes informations, les pays de la région et la communauté internationale aussi sont unanimes sur la nécessité d’organiser des élections.

─ Le Koweït a présenté une initiative au Liban pour une sortie de crise ? Qu’en est-il ?

─ Le Liban a apporté sa réponse au ministre des Affaires étrangères koweïtien. Une partie des demandes a été acceptée. Mais, pour d’autres questions, nous avons demandé un dialogue. Le différend réside autour des résolutions 1559 et 1701. Pour ce qui est de la première, elle a été promulguée en 2004 et a stipulé la sortie de toutes les forces étrangères se trouvant sur le sol libanais. Les forces syriennes sont sorties, mais les forces israéliennes n’ont pas quitté l’ensemble du territoire.

Le problème est que le Liban vit sous un « embargo arabe ». Ce blocus n’englobe pas tous les Arabes. La grande exception est l’Egypte. En effet, l’Egypte vient d’acheminer au Liban 487 tonnes d’aides humanitaires, dont 265 tonnes de médicaments qui sont arrivées par mer car elles auraient eu besoin de 37 avions à cause de leur ampleur. Ce pont d’aides a été établi depuis le 4 août, depuis l’explosion du port de Beyrouth, et ne s’est pas interrompu depuis, alors que les autres pays arabes ne peuvent pas ou bien ne veulent pas nous prêter main.

─ Avec toute crise au Liban apparaît le duo chiite, qui une fois s’abstient de former le gouvernement et une autre s’abstient d’assister à ses réunions. Pourquoi ?

─ Le duo chiite est un duo nationaliste, et il est le fils de sa confession, dans le sens où nous sommes d’accord sur le sujet de la résistance, c’est tout. Nous sommes d’accord de coordonner nos différends, et cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de différends.

─ Pensez-vous que ce qui se passe dans la région soit un nouveau Sykes-Picot ?

─ C’est la question la plus grave. Si la situation reste la même, les solutions dans la région seront payées par les Arabes ou certains Arabes, et franchement maintenant il y a plusieurs empires dans la région, dont l’empire israélien, malheureusement.

─ Vous avez publié un nouveau livre intitulé « Le Trou noir », pourquoi ce titre ?

─ C’est à cause des conjonctures que nous vivons en ce moment.

─ 2016 a été une année charnière au cours de laquelle un règlement politique a été conclu en vertu duquel un premier ministre a été nommé après un vide de plus de deux ans. Quel regard portez-vous sur cette année et sur les crises qui s’ensuivent, ainsi que sur le fait que Saad Hariri n’a pas respecté son accord avec vous ?

─ Saad Hariri est la personne à laquelle j’ai le plus donné de conseils qu’il n’a pas suivis, mais c’est par manque de compréhension des intentions. Et pourtant, il reste un symbole de modération.

─ Le rendez-vous responsable des crises ultérieures ?

─ Bien sûr, il en est en grande partie responsable. Nous en sommes tous responsables. Même si j’ai pris la position opposée, je suis également responsable du résultat.

─ Vous parlez beaucoup de la nécessité d’améliorer les relations entre l’Iran et le Golfe. Comment est-il possible de renforcer la confiance ?

─ Parlons franchement, les Etats-Unis et l’Occident ont réussi à créer un nouvel ennemi pour les Arabes à la place d’Israël, qui est l’Iran. Je me demande : Ce qui nous lie à l’Iran est plus grand ou ce qui nous lie à Israël ? Je suis absolument sûr que les Iraniens veulent de meilleures relations avec les Arabes, de meilleures relations avec les musulmans et de meilleures relations avec le Golfe, en particulier avec l’Arabie saoudite.

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